II. — NOTE RFXTIFICATIVE PE M. DE SACY
Jovrnnl des Débats, 28 octobre 1853 (i).
Nous avons commis une légère erreur dans notre 'éponse au journal V Univers, Ce n'est pas à Jacques II, nais à Jacques I[f, plus connu sous le nom de chevaier de Saint-Georges, que Fénelon adressait les paroles ]uc voici, telles que les rapporte le chevalier de R'misay:
« Nulle puissance humaine ne peut forcer le retran- ' chement impénétrable de la liberté du cœur. La « force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne
< fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de ï 11 religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en
< servitude. Accordez donc à tous la tolérance civile, ( iwn en approuvant tout comme indifférent, mais en t touffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, o\ en « tachant de ramener les hommes par une douce per-
(1) Cette note rectificcUive a paru dans Je Journal des Débats é jour même ofi Vl'nlrers donnait la courte réponse précédente.
" suasion. » (Vie de Fénelon^ par Ramsay, page 181.) Quant aux autres paroles de Fénelon que nous avons citées de mémoire, les voici telles qu'on les lit dans une lettre adressée à Bossuet le 8 mars 1686 : a Si Von « voulait leur faire abjurer le christianisme et suivre « lAlcoran, iln^y aurait quà leur montrer des dragons. » Fénelon dit ailleurs dans une lettre adressée au duc de Bourgogne, le 26 février 1686: « Si peu qu'on les « presse (les protestants), on leur fera faire des sacri- « léges innombrables; les voyant communier, on « croira avoir fini l'ouvrage ; mais on ne fera que les ((. pousser par It-s remords de leur conscience jusqu'au a désespoir, ou bien on les jettera dans une impossibi- « lité et une indifférence de religion qui est le comble « de l'impiété. )^ Voilà ce que valent et ce que produisent les conversions opérées par des garnisaircs !
S. DE Sac Y.
Univers, 30 octobre 1853.
M. de Sacy, saisi d'un scrupule bien louable, » donné hier une nouvelle édition des passades d Fénelon qu'il citait avant-hier de mémoire. Il 1 confirme d'un nouveau fragment extrait d'une lettre adressée par le même Fénelon au duc de Bourgogne, en date, dit le Journal des Délais^ du 26 février 1686. Le duc de Bourgogne, né en
1682, avait alors trois ans et demi. Une lettre sur les rig-ueurs exercées contre les protestants, adressée à un si jeune prince, serait une merveille. Nous avons voulu la voir. Nous sommes convaincus que M. de Sacy s'est trompé. On nous croira sur parole et sans preuves.
La lettre, dont le Journal des Débats a cité quelques frag-ments, est adressée au marquis de Seignelay.
L'erreur n'a pas d'importance. Toutefois, un homme versé dans les bibliothèques est tenu par état de citer exactement le titre des documents qu'il enregistre; et il doit, ï^elon nous, savoir assez de généalogie pour connaître la date au moins approximative de la naissance du petit-fils de Louis XIV. Nous n'aurions pas relevé cette misère si nous n'avions en même temps reconnu que ^L de Sacy le polémiste s'est trompé sur la valeur des passages qu'il invoque, aussi lourdement que M. de Sacy le bibliothécaire. Naturellement Terreur est conforme aux besoins de la cause.
Dans le fait^ malgré tout ce que le Journal des DèhaJs a pu dire, Fénelon ne s'est pas prononcé contre la révocation de l'édit de Nantes, ni contre les moyens de rigueur qui l'ont suivie.
Jeudi donc (27 octobre), M. de Sacv citait de
34 DE LA BÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
mémoire un fragment d'une lettre de Fénelon à Bossuet qu'il libellait ainsi : Surtout^ nentoyezpas de dragons à ces pauvres i^uples, car ils se feront plutôt Turcs. La construction grammaticale était assez louche et peu en rapport avec la lucidité habituelle de Fénelon. Le lendemain, vendredi 28, M. de Sacy, qui cette fois a le livre en [main, rétablissait le passage selon l'exactitude delà lettre : « Si l'on voulait leur faire abjurer le christianisme « et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer a des dragons. » Mais en parlant de la sorte Fénelon ne repousse pas l'aide des dragons ; il constate la lâcJieté des huguenots attachés à leur religion jusqu'aux derniers excès df opiniâtreté, mais perdant toute leur force des que la rigueur des peines paraît (1). Il les compare aux martyrs, mais non pas comme M. de Sacy : il trouve que la force des martyrs était divine, qu'ils étaient intrépides et incapables de dissimulation, tandis que les huguenots sont lâches contre la force, -opiniâtres contre la vérité et prêts à toutes sortes d'hypocrisies. (t Pourvu qu'ils s'assemblent la nuit et qu'ils ré- (i sistentà toute instruction, ils croient avoir assez (i fait. «C'est un redoutable levain dans une nation.
(1) M. de Sîipy a douné précédemment la date de cetfe lettre de P'énelon à B )ssuet. Elle est du 8 mnrs 1686.
a Ils ont tellement violé par leurs parjures les u choses les plus saintes, qu'il reste peu de marques c( aux(iuelles on puisse reconnaître ceux qui sont « sincères dans leur 'conversion. Il n'y a qu'à u prier Dieu pour eux et à ne se rebuter point de « les instruire. )> Tout cela forme des martyrs de la liberté de conscience au dix- septième siècle un portrait où- on peut en etîet mettre pour devise la maxime de Catou : Ximium timemns morêem, exilia, eges(aletn. Il est impossible d'ailleurs de se tromper de bonne foi sur le sens de la lettre de Fénelon. Il la termine par demander à Bossuet de lui envoyer son oraison funèbre du chancelier « qui a confondu les critiques téméraires, » et uii la révocation de l'édit de Nantes n'est pas précisément blâmée.
Il y a trois lettres adressées au marquis de Sei- ^nelay par Fénelon, occupé aux missions de la Saintonge, après la révocation de l'édit de Nantes. Ces lettres sont en date du 7, du 26 février et du 8 mars 1686. Fénelon s'y montre appliqué à réclamer le concours de la force et à profiter, pour le salut des âmes, de toutes les me::^re3 prises par le g'ouvernement de Louis XIV. Il en est une surtout qui semble à M. de Sacy une barbarie monstrueuse ; c'est la défense faite aux protestants,
privés de l'exercice de leur culte, de sortir de France. FéDelon s'empresse d'indiquer au marquis de Seignelay les soins à prendre pour empêcher ces malheureux de fuir en Hollande, (c Je prends « la liberté de vous dire, Monsieur, qu'il me sem- « ble que la g*arde des lieux oii ils peuvent passer « a besoin d'être augmentée. On assure que la ri- «. vière de Bourdeaux fait encore plus de mal que (' les passages de cette côte, puisque tous ceux « qui veulent s'enfuir vont passer par là, sous préti texte de quelque procès. Il me semble aussi que « rautorité dio Roi ne doit se relâcher en rien, « car notre arrivée en ce pays, jointe aux bruits c( de guerre qui viennent sans cesse de la Hol- « lande, fout croire à ces peuples qu'on les « craint et qu'on les ménage... Mais en même fl temps que l'autorité doit être inflexible pour « contenir ces esprits, que la moindre mollesse e rend insolents, je croirais. Monsieur, qu'il secf rait important de leur faire trouver en France
« quelque douceur de vie Pendant que nous
« employons la charité et la douceur des instruc- « lions, il est important que les gens qui ont «f l'autorité la soutiennent pour mieux faire sen- « tir aux peuples le bonheur d'être instruits dou- « cernent. Je crois que M. l'intendant sera ici
LES RÉPLIQtJES DE M. DE SACT, ETC.
<r dans peu de jours; cela sera très-utile, car il € sait se faire craindre et aimer. »
Dans la lettre du 26 février, Fénelon insiste principalement sur les moyens de persuasion que les missionnaires doivent employer : il signale quelques excès des troupes, mais il marque toujours la nécessité de l'intervention de la puissance temporelle, et il recommande surtout d'empêcher l'émigration et de garder les côtes. « Ces peuples sont u dans une violente agitation d'esprit; ils sentent c une force dans notre religion et une faiblesse « dans la leur qui les consterne. Leur conscience <r est toute bouleversée, et les plus raisonnables « voient bien où cela va naturellement. Mais l'en- <r gagement du parti, la mauvaise honte, l'habi- <r tude et les lettres de Hollande, qui leur donnent « des espérances horribles, tout cela les tient en « suspens et comme hors d'eux-mêmes. Une insa truction douce et suivie, la chute de leurs espé- « rances folles et la douceur de vie qu'on leur « donnera chez eux dans un temps oie on gardera « exactement les côtes^ achèvera de les calmer. »
On voit que Fénelon comprend l'intervention de la puissance humaine dans ces affaires de conversion, tout à fait de manière à révolter M. de Sacy. Non-seulement l'auteur de Télémaque admet l'em-
38 r»E LA RÉTOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES.
ploi de la force, mais il recommande ces moyens de séduction qui soulèvent «l'Lorreur et le dégoût » du Journal des Débats. Fénelon ne demande pas mieux que de faire concourir les avantages matériels au salut des âmes. Il excite les bontés du Roi en faveur de ceux qid s'en rendent dignes; il demande une charité effective ; il rem.ercie de ce qu'on leur a procuré des blés à bon marché. Tl ne répugne pas enfin à ce que le Journal des Débats appelle des « conversions à six livres. »
Dans sa troisième lettre du 8 mars 1686, il insiste sur le besoin de vigilance et de vigueur de la part de l'autorité.
« Le naturel dur et indocile de ces peuples de- (( mande une autorité vigoureuse et toujours vigi- « lante. Il ne faut point leur faire de mal, mais (( ils ont besoin de sentir une main toujo2crs levée <( pour leur en faire s'ils résistent..... Si on n'éta- « blit pas au plus tôt de bonnes écoles pour les « deux sexes, on sera toujours à recommencer. Il « faut même une autorité qtci ne se relâche jamais^ « pour assujettir toutes les familles à y envoyer (( leurs enfants... Enfin, Monsieur, si on joint tou- « jours exactement à ces secours la vigilance « des gardes pour empêcher les désertions et la ; '< ri(jîceur des 'peines contre les déserteurs ^ il ne res-
« tera plus que de faire trouver aux peuples autant ' de douceur à demeurer dans le royaume que de
péril à entreprendre d'eu sortir. C'est, Mon^^ieur, « ce que vous avez commencé, et que je prie Dieu « que vous puissiez achever selon toute l'étendue de « votre zèle. »
Eemarquons en terminant que ces observations sont adressées au marquis de Seignelay, c'est-àdire au ministre de Louis XÏV, chargé de l'exécution de l'édit de révocation. L'auteur de ces lettres ne se contentait donc pas d'émettre des vœux stériles; il a pris un rôle actif dans ce qu'on appelle la persécution ; et M. de Sacy a été mal inspiré d'emprunter à M. de La Bédollière une citation de Fénelon pour en appuyer une théorie de la liberté de conscience. Il n'y a vraiment pas lieu de faire pour l'Archevêque de Cambrai une exception à la complicité de tout le dix-septième siècle dans « le crime de Louis XIV. »
Nous avons un peu étendu nos citations; mais il nous a paru utile de fiiire connaître la tolérance de Fénelon; elle se distingue évidemment de celle de MM. de Sacy et de La Bédollière, deux écrivains d'ailleurs « des plus estimés de notre temps. '•
III. — AVEU DE M. DE SACY DE SES ERREURS SUR LES PERSONNES ET LES TEXTES. SON INSISTANCE SUR LA TOLÉRANCE.
M. de Sacy s'exécute. On lit dans le Journal des Débats (1" novembre) :
<( Une inadvertance n'est pas une ignorance. Des inadvertances, il en échappe à tout le monde, et à de plus savants que nous. Il est vrai que la lettre de Fénelon du î26 février 1686, que nous avons citée, n'est pas adressée au duc de Bourgogne, mais à M. de Seignelay. Que V Univers triomphe là-dessus, peu nous importe! Pour nous, quand nous remarquons dans nos adversaires des erreurs de ce genre, nous ne prenons pas même la peine de les relever, pas plus que les fautes d'impression.
« Quant au passage de la Vie de Fénelon par le chevalier de Ramsay que nous avons rapporté, T Univers le passe sous silence. Faut-il conclure de ce passage qu'en 1 708 au moins, Fénelon avait embrassé le principe de la tolérance civile, et que peut-être le spectacle même des mauvais effets produits par la révocation de l'édit de Nantes et par les dragonnades l'avait ramené à ce principe? Nous ne savons et nous ne voulons rien exagérer. Le principe de la tolérance civile en matière de religion se défend par lui-même. Tant mieux pour ceux qui l'ont soutenu à quelque époque que ce soit,
LFS RÉPLIQUFS TE M. DE SACY, ETC. 4i
tant jiis pour ceux qui l'ont conibattu. Ce qu'il y a de sur, c'est que les paroles de Fénelon, telles qu'cll»\- se trouvent dans le chevalier de Kamsay, expriment admirablement ce principe et en font voir la profonde sagesse. Ce qu'il y a de siir encore, c'est qu'il résulte de la correspondance de Fénelon qu'avec le système des dragonnades on aurait tout aussi bien converti les malheureux protestants au mahométisme qu'au catholicisme. Les belles conversions! le glorieux résultat de tajit de persécutions! Et l'on empêchait les protestants de sortir de France ! Oui, Ion trouve dans les lettres de Fénelon lui-même bien des choses qui nous choqueraient aujourd'hui; il approuve ou il recommande des mesures qui, pour être moins violentes que les dragonnades, sont cependant très -peu chrétiennes et très-peu humaines, tant les hommes les plus éclairés ont de peine à échapper aux préjugés de leur temps! Que Y Univers cite ces passages, s'il croit qu'ils honorent Fénelon.
« On agissait autrement au commencement de ce siècle dans l'intérêt de la religion. Le cardinal de Beausset faisait remarquer, dans son histoire de Bossuet, que pas un protesfant n'avait été persécuté dans le diocèse de ce grand évêque. On insistait aussi sur les passages des écrits de Fénelon, desquels il semble résulter que les moyens violents en matière de religion répugnaient à sa religion et à son humanité. Il s'en était formé une espèce de préjugé en faveur de Féne-
Ion, qu'on se représente difficilement comme un persécuteui\ Le cardinal de Beausset cite notamment ses paroles au chevalier de Saint-Georges. Aujourd'hui, c'ebt iout le contraire : on essaye de réhabiliter les moyens violmts, l'achat des consciences, l'emploi des garnisaires, et l'on tient à prouver que Fénelon a été partisan de ces moyens.
« Soit ! Fénelon n'en sera qu'un témoin plus irrécusable, lorsqii'il affirme qu'avec des dragons on aurait tout aussi bien fait de ces prétendus convertis, des mahométans que des catholiques. Voi'à donc encore une fois ce que valent des conversions opérées par la force ! voilà à quel point l'emploi de la séduction ou de la violence en matière de foi abrutit les consciences et déshonore la religion elle-même ! Nous ne voulions pas prouver autre chose.
« S. DE Sacy. »
On aurait mauvaise grâce à insister davantage. Il ne faut pas pousser un adversaire qui s'incline devant la vérité. Nous ne discuterons pas la réserve de ces paroles calculées de ruanière à ne pas révéler aux lecteurs du Journal des Débals en quoi M. de Sacy s'est trompé. Il avoue qu'il s'est trompé sur l'intitulé et sur l'interprétation des documents qu'il a reproduits. Un pareil aveu honore celui qui le fait, et peu de nos adversaires
LtS RÉPLIQUES PE M. DE SACY, ETC. 43
en seraient capables. Nous ne prétendons plus qu'à nous justifier.
Nous n'avons pas dit que M. de Sacy fût un ignorant. Il a trop d'intelligence et siège depuis trop longtemps dans les bibliothèques publiques pour n'avoir pas banni l'ignorance de son esprit. Mais en relevant l'inadvertance qu'il avait commise, nous nous sommes étonnés à bon droit que la date de 1686 ne lui ait pas révélé son erreur. La passion, et surtout la passion irréligieuse, aveugle les plus di.<crets. M. de Sacy en est convaincu aujourd'hui.
li est encore convaincu que Fénelon, en 1686, ne repoussait pas les dragonnades et ne refusait pas de faire concourir à la conversion des âmes la force publique et les avantages matériels dont peuvent disposer les puissances ; mais il garde un scrupule au sujet de certaines paroles adressées, dit-on, au chevalier de Saint-Georges, dont nous n'avons point parlé.
« Nulle puissance humaine ne peut forcer le « retranchement impénétrable de la liberté du « cœur. La force ne peut jamais persuader les « bommes; elle ne fait que des hypocrites. Quand f( les rois se mêlent de la religion, au lieu de la 1 protéger, ils la mettent en servitude. Accordez
« donc à tous la tolérance civile, non en approu- G Tant tout comme incliffèvent, mais en souffrant « avec patience tout ce (pie Dieu souffre^ et en tâ- « chant de ramener les hommes par une douce « persuasion. » ( Vie de Fénelon^ par Ramsaj, p. 181.)
Comment concilier cette théorie avec les lettres adressées au marquis de Seignelay, dont nous avons cité des fragments? Faut-il s'attacher à marquer la différence de situation et comparer à Louis XIV, dans toute la plénitude de sa puissance, le chevalier de Saint-Georges, fils de Jacques II et prétendant au trône d'Angleterre? Une même doctrine n'a-t-elle pas divers aspects? Souvent des termes qui, pris absolument et séparément, semblaient se contredire, se concilient dans la vérité et dans la logique. Notre-Seigneur disait à ses Apôtres : Ne résistez pas au méchant ; si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche. Saint Paul cependant, au moment où on allait le flageller, ne tendit pas les épaules et réclama son privilège de citoyen romain : et à Philippes, où il avait été mis en prison et battu de verges, il refusa de se retirer secrètement et attendit que les magistrats lui eussent fait des excuses, à lui et à son compagnon Silas,
LES RÉPLIQUES DE M. DE SAC Y, ETC. io
eù venientes deprecati sunC eos et rogahant. Saint Paul cependant ne renonçait pas à la foi de Jésus- Christ, et sa conduite pouvait s'accommoder avec la doctrine du divin Maître. Ce divin Maître luimême enseigne qu'il est doux et humble. Et M. de Sacy nous citait l'autre jour les textes sacrés qui relatent cette bénignité divine. Cependant, dans le chapitre même où saint Matthieu rapporte la révélation de ce mystère de douceur : discite a me quia mitis sum et ]iu7nilis^ l'histoiien sacré rapporte les apostrophes enflammées et menaçantes contre les villes qui ne faisaient point pénitence. Faut-il rappeler aussi les imprécations contre les pharisiens? et ne sait-on pas qu'un jour ce maître, doux et humble, entra dans le temple, renversa les comptoirs et les boutiques, chassa les marchands et les changeurs, les appelant voleurs?
Des contradictions apparentes peuvent donc se fondre dans l'unité d'une même doctrine. On pourrait rechercher si les paroles de Fénelon en 1708 se concilient avec celles qu'il écrivait en 1686 ; peut-être y aurait-il moyen de ne pas les voir aussi opposées entre elles qu'elles le paraissent à M. de Sacy.
Avant de s'appliquer à cette recherche, il fau-
-iG LE LA RÉVOGATION DE L JiDIT DE NANTES.
drait surtout savoir si les paroles rapportées par le chevalier de Ramsay ont été véritablement prononcées par Fénelon. Nous ne doutons pas de la candeur de ce chevalier. C'était un protestant converti : l'esprit de douceur de l'Archevêque de Cambrai l'avait touché et converti en 1709, un an après la conversation qu'il a rapportée. Mais il avait beaucoup d'imagination : il s'est mêlé à la franc-maçonnerie ; on lui attribue même, sur la rehgion naturelle et révélée, un ouvrage oii Fénelon est cité comme croyant à la métempsycose et à la fin des peines de l'enfer. Pas plus que M. de Sacy , nous ne voulons exagérer; toutefois, nous supposons que de pareilles opinions n'ont pas nui à cette espèce de préjugé que les esprits tolérants s'étaient « formé en faveur de Fénelon. » En tout cas, le nom du chevalier de Eamsay ne constitue pas une autorité sérieuse. Si les opinions que ce chevalier attribue à l'Archevêque de Cambrai impliquent la moindre contradiction avec celles que Fénelon a écrites et signées, c'est à l'avis écrit et signé qu'il faut s'en tenir. N'est-ce pas là la règle de toute critique? M. de Sacy ne l'ignore pas.
Il essaie d'appuyer du nom de Bossuet les principes de tolérance que Fénelon n'a pas signés. C'est Id dernière faiblesse d'un cœur généreux, pour une
LES RÉPLIQUES I)E M. DE SAGY, ETC. Al
cause qu'il reconnaît perdue. Dans toute autre circonstance, un écrivain aussi judicieux que le rédacteur des Débats rirait d'une pareille tentative. Il a conscience d'ailleurs du ridicule qu'elle comporte, et même, en l'essayant, il n'ose l'avouer. Le cardinal de Beausset a dit ce qu'il a voulu et ce qu'il a cru. Les opinions de Bossuet sont dans ses écrits; si M. de Sacy veut lire la Politique sacrée, il verra comment TEvêque de Meaux comprenait la tolérance civile en matière de religion : « C'est un principe qui se défend par lui-même. » D'accord. Alors il est inutile de lui donner pour patron Bossuet ou Fénelon. Là a été le tort de M. de Sacy. 11 n'y reviendra plus.
Il juge à propos de ne rien dire de la lettre, qu'il a citée deux fois et si singulièrement interprétée, de Fénelon à Bossuet : on comprend que ce soit un endroit sensible; nous ne voulons pas y toucher. Mais il faut répondre à la remarque que dicte à M. de Sacy « l'intérêt de la religion » sur la différence de conduite des catholiques d'aujourd'hui et des cathohques du commencement de ce siècle. Nous ne savons pas ce qui peut motiver ces doléances : la vérité est la vérité ; elle n'a rien à dissimuler. L'Eglise cathohque a ses doctrines, elle a sa règle de conduite; doctrines et conduite
que ses Papes, ses saints et ses évêques prêchent et démontrent, et où cette sainte Eglise ne peut pas errer. Les principes et les faits que l'Eglise a approuvés, nous les tenons pour bons, pour justes, pour légitimes. Nous n'avons pas d'autre système. Si ces principes dépassent notre raison, nous les regardons néanmoins comme parfaitement raisonnables, parce que l'Eglise est divine ; et nous sommes convaincus qu'une raison humaine, droite, sincère et attentive peut entrevoir quelque chose de cette logique supérieure, à laquelle elle ne peut atteindre complètement et devant laquelle elle est portée à s'incliner.
Si les faits que l'Eglise a approuvés et que ses principes justifient, semblent au premier abord contredire à la justice qu'on est en droit d'attendre de l'Epouse du Christ, nous soupçonnons que les faits ont été altérés par la malice des hommes, les passions des divers partis et aussi les erreurs et les systèmes des beaux esprits comme M. de Sacy, qui ne veulent point reconnaître de règle, et qui, par inadvertance ou par ignorance, se laissent aller à leurs préjugés. Jusqu'à présent une vérification exacte nous a toujours convaincus que ces soupçons étaient fondés.
Nous ignorons si, comme le dit M. de Sacy, on
a cherché, au commencement de ce siècle, à orner et à parer l'Eglise pour la rendre attrayante aux l)assions humaines. Si on l'a fait, on a eu tort; on a encouragé des esprits graves et instruits, dans les préjugés où nous avons vu M. de Sacy; on a contribué à leur faire croire que les actes inspirés par les doctrines de l'Eglise étaient des préjugés du temps passé; plusieurs qui croyaient s'appuyer sur Fénelon pour attaquer Bossuet, auraient reculé si derrière Bossuet ils avaient vu l'Eglise entière. Les hommes indépendants sont rares : volontiers, on y regarde à deux fois avant de déclarer que des mesures approuvées et justifiées par saint Augustin sont « très-peu humaines et trèspeu chrétiennes ; » et de bons esprits, plutôt que de renvo^^er ainsi ce saint docteur à l'école, aimeraient à croire qu'ils se trompent eux-mêmes, et chercheraient s'ils ne sont pas le jouet de quelque illusion.
Pour en revenir au débat qui nous occupe, en voyant Fénelon, dont la charité et la piété sont connues, et « qu'on se représente difficilement comme un persécuteur, » approuver l'abolition des ordonnances favorables aux huguenots, concourir de tout son zèle aux mesures prises par le Roi, et trouver enfin dans les édits de révocation
.)0 r»E LA REVOCATION DE LEDIT DK NANTES.
une aide efficace et une protection pour ses travaux de missionnaire; et d'un autre côté, en voyant un homme aussi judicieux que M. de Sacy assez aveugle un instant pour se tromper tout à fait, de son propre aveu, sur la valeur de documents qu'il a intégralement sous les yeux, qui sont écrits dans le plus beau et le plus clair français du monde, et qu'il cite le livre en main, on pourrait conclure que beaucoup de passions ont été émues par les ordonnances de Louis XIV; que beaucoup de préjugés se sont formés à leur égard; que peut-être les mesures du Roi n'étaient pas aussi cruelles ni aTSsi injustes queM. de Sacy a prétendu ; que, sans doute, elles ont été autre chose que l'emploi de la violence et de la séduction ; que Fénelon ne se serait pas prêté à acheter des consciences, à les « abrutir » ni « à déshonorer une religion » divine qui ne se déshonore point.
Nous ne voulions prouver autre chose,