DÉDICACE
Espagnols,
Souffrez que je vous dédie cet écrit ; il est encore plus votre ouvrage que le mien, car c’est vous qui en avez fourni le fonds.
Dans l’espace de douze ans, deux fois vous avez étonné l’univers ; deux fois il vous a vu passer du sommeil au réveil le plus terrible; deux fois vous avez vengé vos droits et votre liberté. Quand on vous enleva votre Roi , vous courûtes pour le reconquérir ; quand on vous enleva vos libertés, vous vous armâtes pour les reprendre. Un peuple si constant dans l’amour de la j us tice, si magnanime dans ses sacrifices , si unanime dans ses résolutions; se présente aux regards du monde sous d’imposans auspices. Remplissez toute votre destinée. Vous venez de résoudre un grand problème, celui de l’établissement du gouvernement représentatif en Europe , et du triomphe de la civilisation moderne. Vous que l’on en croyait les plus éloignés, vous sur lesquels
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les ennemis de la grande réformation sociale qui s’opère sous nos jeux, comptaient comme sur leur dernière ressoure, c’est vous qui avez décidé en sa faveur, par le poids immense que votre détermination a porté dans la balance. La défaite que l’antique barbarie vient d’éprouver de votre main, laisse le despotisme sans ressource ; quand vous recherchez le joug de la nouvelle civilisation , qui pourrait avoir le droit de s’j soustraire? Par votre entrée dans le nouveau monde social, vous vous êtes fait encore plus de jaloux parmi les peuples , que d’ennemis parmi les gouvernemens.
Maintenant, vous ne comptez plus d’ennemis que dans les rangs de vos anciens amis. L’admiration de l’univers vous dédommagera de la disgrâce de quelques intéressés au maintien de votre servitude passée. Vos guerriers viennent de donner un exemple unique dans les annales militaires de tous les peuples, celui de corps armés uniquement occupés du bien de la patrie , de l’établissement de la liberté civile , et ne servant aucune ambition de leurs chefs. C’est pour la première fois que le monde a vu une armée
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citoyenne, étrangère à toute- idée de domination dans la cité , et redressant la légis-
lation, sans imposer ni la loi ni des maîtres; c’est une exception de plus dans votre histoire, qui déjà en renferme tant d’autres : mais ce n’est pas tout que d’avoir conquis la liberté, il faut savoir en jouir. Persuadezvous qu’elle n’a que deuxfondemens solides, la modération et la concorde. Vous avez vu ce qu’ont produit autour de vous, pendant trente ans , les abus du pouvoir, dans quelques mains qu’il ait successivement passé ; vous avez ressenti vous-mêmes les excès auxquels il peut se porter : ce sont eux qui vous ont fait courir aux armes. Mainte-
nant il n’y a plus d’ennemis; que la force s’arrête et se cache ; sa tâche est remplie: que la raison seule se montre. Vous avez
une loi, elle a reçu vos sermens ; revoyezla, pour qu’elle suffise à votre bonheur. Dans son état actuel , elle serait un obstacle éternel à ce bonheur dont vous êtes si d ignes. Votre constitution ne peut plus vous convenir, parce qu’elle vous reporte, vous , hommes du dix-neuvième siècle, au moyen
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'âge (i), dont il est évident qu’elle n’est que le rappel. Les cortès de la multitude des petites souverainetés qui régissaient les fractions de l’Espagne ne peuvent plus
(i) Faire à l’Espagne actuelle l’application des anciens cortès, serait imiter Carlsbald „ et Francfort, qui ne parlent que d 1 états historiques , sans pouvoir dire à quelle époque de l’Histoire se rapportent ces états; si ce sont ceux de la bulle d’or, de Charles-Quint , de Witikind : choses très différentes... L’Europe ne demande pas des états d’Histoire, mais des états de principes : les uns sont d’un temps , les autres de tous les temps. La commission permanente des cortès , la faculté de déclarer le trône vacant résidant dans les cortès, l’ordre de succession au trône et celui de la régence, ne sont calculés sur aucun principe, et dérivent des anciens établissemens en vigueur dans les seize royaumes dont s’est formée la monarchie espagnole , qui n’a plus aucun rapport avec cet ordre de choses. Ce n’est pas aux législateurs modernes à se régler uniquement d’après les connaissances des temps passés , mais à eux à faire au temps actuel l’application des connaissances acquises d’âge en âge. Ce serait une étrange pensée, que celle qui interdirait de se servir de ce que l’on sait dans son temps , pour n’employer que ce que l’on savait dans un autre... Comment faire à l’ordre des sociétés l’application d’un principe dont on ne voudrait pas pour les arts mécaniques et pour les plus simples usages de la vie ?
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convenir n u grand corps de la monarchie espagnole. I*es lois égalitaires do la féodalité formeraient une disparate choquante avec Je code politique d’une société organisée d’après les principes véritables des associations liumaines qui prévalent aujourdhuî parmi tous les peuples : ce sont des taches que vous ne devez pas souffrir dans votre constitution, qui sera la première de notre Europe, lorsqu’elles en auront été effacées. Donnez à votre gouvernement toute la force dont il a besoin pour remplir ses fonctions. Aujourd’hui le courage ne consiste plus à attaquer les gouvernemens, mais à les défendre. La royauté obtint parmi vous un culte de superstition , rendez-lui tout celui de la raison; bannissez toute jalousie, tout ombrage à l’égard du trône ; armezle de toute pièce, pour vous défendre en se défendant lui-même. Tous serez faibles, si votre Roi n’est pas fort : il doit l’être d’autant plus, que la nature et l’Histoire rappellent à vos esprits et à vos yeux les divisions de votre sol , et qu’un lien solide peut seul les retenir dans un même faisceau : lui rompu, que deviendrait votre puissance ?
à qui appartiendrait ce grand nom d'espagnol qu’environne tant de gloire? Soutenez, encouragez voire Roi dans la carrière où il vient d’entrer 3 il faut qu il s’y plonge tout entier, pour en faire disparaître les épines. Regarder en arrière serait exciter la défiance; et quels malheurs, grand Dieu! n’at-elle pas déjà produits dans sa propre lamille. Prodiguez-lui les mêmes marques d’amour et de respect que vous lui donnâtes dans d’autres temps; défendez -le avec le même courage; pour la seconde fois, il est devenu votre conquête, votre intérêt commun est de ne plus vous séparer (1).
(1) Les deux premiers règnes de Ferdinand VII sont finis : ils font partie du domaine de l’Histoire. J’ai usé des droits qu’elle donne , mais en me conformant aussi aux devoirs qu’elle impose , lorsque j’en ai tracé le tableau. Peut-être ai-je présenté le principe des malheurs du dernier de ces règnes sous un jour plus favorable à ce prince que n’ont fait ceux mêmes qui n’ont cessé de le prendre pour texte d’éloges aussi mal conçus que mal motivés. Il y a des louangeurs qui dégoûteraient des éloges. Je n’ai pas été arrêté par ce qu’il plaît à quelques-uns d’appeler les droits du malheur. J’ignore ce que c’est que le malheur d’être roi d’Espa-
En faisant la guerre à l’Amérique, il ne fit que prendre conseil de vos inclinations propres , et vous obéir en quelque sorte. Vous voyez où l’a conduit cette déférence à
gne ; j’ignore encore quel malheur il peut y avoir à devenir roi constitutionnel au lieu d’être roi arbitraire , absolu, c’est-à-dire à passer d’un trône qui ne tient à rien , à lin trône très solide ; à gouverner d’après des lois fixes au lieu de le faire d’après des fantaisies; avec le grand conseil de la nation plutôt qu’avec des conseillers privés et flatteurs. Il semble qu’un prince n’est pas infiniment à plaindre pour ne faire que partager le malheureux sort d’un roi d’Angleterre. D’ailleurs, en fait de malheurs, il faut savoir distinguer entre celui qui provient d’accidenset celui qui vient du choixvolontaire dans une direction soutenue avec opiniâtreté , contre des avertissemens répétés... Cette dernière espèce de malheur diminue de l’intérêt... Je touche, dans cet écrit, à des questions délicates. L’expérience m’a appris que les meilleures intentions ne mettaient pas à l’abri de cette espèce d animosités qui font tordre des paroles pour en extraire du venin , qui par des rapprochemens ingénieusement perfides, par des mutilations de phrases, peuvent faire dire à un auteur ce à quoi il n'a jamais pensé. Plus le sujet est délicat, plus j’ai besoin de justice; je n’en ai jamais manqué à l’égard de personne, ni d’aucun sujet..; jamais je ne me suis permis le rappel d’une personnalité qui ne fit partie nécessaire de ce que j’écrivais ? et les ménagemens ont toujours conduit et comme
vos vœux. lia fallu vous armer contre vousmêmes, pour mettre un terme à cette guerre civile, inutile et ruineuse à la fois. Rien n’est au-dessus du grand cœur des Espagnols. Le sacrifice sera proportionné à sa
atténué l’expression... Ce n est jamais que sous les rapports de la capacité aux affaires publiques que je parle des individus, et toujours en faisant ressortir les qualités privées : mon dernier écrit en est la preuve; certes, ceux qui se plaignent, en confrontant ce qui se trouve dans mes écrits avec ce que leur présentent d’autres écrits doivent se croire en paradis * y ils n’ont jamais rencontré dans
* Voyez ce que s’adressent les écrivains de tous les partis, et ce qu’on dit des olygarques, de leurs projets et de leurs menées ; comparez tout cela avec ce que j’écris, et voyez ce qu’il y a à gagner à tomber sous ma main; c’est tout au plus si je me suis permis une plaisanterie sur un homme qui depuis long-temps du haut des nues, se moque de nous, ne parle à des Français du dix-neuvième siècle que des Maures et des Paladins, et qui voudrait foire de P a ris une espèce à? Alhambra. Quand on a reçu du ciel en partage un grand talent, il faut savoir le faire servir aux choses réelles, applicables à l’usage de ceux auxquels on parle, et ne pas se bornera colorer des nuages et à tendre des pièges h la raison et an bon goût, par des images puisées hors de la nature et par de la prose poétique. Qu’arrivera-t-il h ces parleurs boursoufïlés ? une seulepiqiire suffit pour désenfler le balon et le faire tomber aplati.
Il faut bien méconnaître l’esprit des Français actuels, pour supposer qu’un pareil langage puisse être accepté partout et touours, et qifbn leur en imposera assez poprles réduire à un silence d admiration . sans terme comme sans raison.
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oénérosîté; mais enfin, il faut le taire, et rendre à l’ordre naturel du monde cette Amérique qu’une surprise de la politique en avait détournée si long temps. Maintenant que tout rentre dans l’ordre , ce n’est pas au moment où vous en donnez 1 exemple en Europe que vous voudrez le démentir en Amérique. Dites-vous bien : l’Amérique est libre; attendons tout de la consanguinité et de l’amitié , abjurons tout ce que donnait la domination. S’il en est temps encore , sui-
les miens, et sûrement ils n’y rencontreront jamais , une insinuation offensante pour leurs intentions , pour leurs sentimens personnels, pour aucune partie de leur existence sociale et privée ; je connais la valeur des tenues, j’ai l’habitude du monde; l’existence politique de tout homme public appartientà tout le monde, et c’est à ce titre que je m’en occupe. Si j’erre dans l’évaluation que j’en fais, qu’on me le montre , on verra avec quel empressement je reviendrai. Depuis long-temps je parle au public avec franchise et naturel ; on peut être sûr de voir jusqu’au fond de ma pensée. Le public aime la franchise dans un écrivain , et c’est à cela seulement que je dois l’encourageante bienveillance qu’il a bien voulu me témoigner : si d’autres occasions de m’adresser à lui se pré^ sentaient encore , je continuerai de suivre la route que son jugement m’a montrée comme la seule véritable.
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vezle conseil que je vous adresse pour conserver à la royauté les parties de l’Amérique sur lesquelles a flotté jusqu’ici l’étendard castillan. Le sang des Bourbons, en Amérique, vous sera plus profitable que celui des Incas , ou que des républiques. Soit qu’elle loue, soit qu’elle blâme vos institutions , ma voix ne peut vous être suspecte; depuis longtemps elle a pu frapper vos oreilles; alors ede ne s’élevait que pour voire défense; aujourd’hui elle est encore la même, et ne cherche à faire parvenir jusqu’à vous que des voeux pour votre bonheur, et le tribut des pensées qui m’ont paru propres à y contribuer.