INTRODUCTION
Ij’année 1819 venait à peine de tomber dans l’abyme où tout s’engloutit, celui du temps, én laissant a celle qui la suivait à éclairer des évènemens encore plus grands que ceux auxquels elle-meme avait donné le jour (car tel est le cours du temps dans lequel nous vivons, le jour qui finit est toujours surpassé par celui qui le suit), et déjà dès son entrée dans la carrière, l’année 1820 avait donné à l’Espagne une ère nouvelle(i) : le reste du monde n avait
(i)C est le Ier janvier 1820 que l’armée espagnole a levé l’étendard de la régénération nationale. Le choix du j'our n a pu être fortuit : il était très propre à marquer la Kgne de démarcation entre le régime finissant et le régime commençant. Le prince de Ligne répondit aux Belges
encore reçu de cette année naissante qu’un seul jour, et déjà cette aurore avait valu à l’Espagne une vie nouvelle 5 le dieu au double visage jetant un dernier regard sur l’année expirante, Venait d’introduire la nouvelle dans le premier des douze palais qu’elle doit habiter successivement; tout dans l’univers se livrait aux épanchemens de la joie, de la tendresse, d’une cordialité feinte ou véritable; tout retentissait des vœux que les mortels échangeaient mutuellement au pied de l’autel de l’espérance, hélas ! trop souvent trompeuse; autour de tous les trônes se répétaient des sermens d’une fidélité croissante avec le cours des âges , et voilà que pendant ce temps , du sein d’une armée rassemblée pour aller porter et recevoir la mort en d’autres climats, du fond de la riante Bétique, des portes de l’opulente Cadix, entrepôt des richesses de deux mondes, s’élève tout à coup un cri accusateur : au lieu d’adresser des vœux au prince, c’est lui qu’il attaque; il lui redemande ce qu’il a fait de ses sermens , des lois de la
qui le sollicitaient en novembre 1789 de se mettre à la tête de leur armée, contre l’empereur Joseph, quil ne se révoltait jamais pendant l'hiver. Il parait que les Espagnols savent se révolter en toute saison.
pairie; il lui ordonne de les faire revivre. Bientôt cette célèbre péninsule, dont la renommée par des voies connues d’elle seule va toujours en grandissant, répète le même cri; il s’accroît, d s’agglomère, il arrive au pied du trône, il le frappe, et pouvant le renverser, il se borne à lui commander une métamorphose ; un jour suffit pour donner une autre forme à ce trône sur lequel Charles-Quint et Philippe second effrayèrent le monde; sur lequel Ferdinand essayait de raffermir l’autel de l’antique royauté, et de donner par elle un démenti à celle que l’Europe a adoptée et qu’elle demande. Sept cent soixante-quinze ans de combats furent nécessaires pour purger l’Espagne des fiers Musulmans, des ennemis du nom chrétien, un jour a suffi pour la purger des ennemis de la raison , des lumières et de l’humanité, pour la délivrer d’un joug intérieur aussi dur et plus humiliant encore que celui des étrangers : admirable rapidité des conquêtes de la raison, elles surpassent celles de la guerre et des armes, pour le temps comme pour le but! S’il faut des siècles pour conquérir et opprimer, pour réunir une province, il ne faut qu’un moment pour éclairer et délivrer une nation. Pour conquérir par les
armes, il faut vaincre et subjuguer tous les intérêts ; pour conquérir par la raison , il ne faut que se mettre en harmonie avec eux ; les alliés se montrent là : où sont d’autres enseignes , on ne trouverait que des ennemis. C’est ce qui est arrivé à l’armée espagnole : elle a fait pour l’Espagne ce que l’armée prussienne avait fait pour la Prusse. De son défenseur sur les frontières et devant l’ennemi , comme en Prusse , elle est devenue l’interprète et l’organe du peuple, elle lui a donné la force de s’exprimer. Sans le général York et sans l’armée prussienne, jamais la Prusse n’eût osé éclater contre INapoléon.SansQuirogaetFarmée d’expédition, long-temps encore, quoiqu’on gémissant, l’Espagne eût supporté l’oppression de Ferdinand. Mais les gémissemens ne rompent pas les fers; contre des fers il faut du fer, et quand les citoyens tremblent , c’est à ceux dont l’état est de ne pas trembler, de se mettre en avant des faibles par état , et de leur donner les moyens de rejeter le fardeau et d’exhaler les sentimens qui oppressent leur poitrine.
Yoilà ce que vient d’opérer d’une manière nouvelle dans les annales du monde , avec un succès dont la rapidité égale l’importance , un
corps d’armée qui, forcé de choisir entre les tombeaux de l’Amérique et ceux de la pénisule, entre une mort certaine, honteuse et sans gloire, et les chances du plus grand des succès , a pria son parti avec résolution, l’a exécuté avec calme, l’a poursuivi avec persévérance, et l’a accompli avec la gloire réunie de l’humanité et du patriotisme, car c’est de ce double laurier qu’est ceint le noble front des guerriers espagnols : leurs eoups n’ont atteint qu’un nombre infiniment petit de leurs frères d’armes qu’ils eussent voulu épargner, et qui, de leur côté, sont tombés victimes de leur devoir : honneur soit aussi rendu à leurs cendres ! quiconque se sacrifie à un devoir est digne d’hommages et de regrets, et ceux-ci en méritent d’autant plus, que leur dévouement aura précédé la régénération de leur patrie et les aura privés de participer à son nouveau bonheur. Le grand danger qui menaçait l’Espagne a été évité, celui d’une guerre civile , et l’on devait trembler de ce que pouvait ajouter à ses horreurs ordir naires, l’inflexible courage et l’inébranlable constance de l’Espagnol.... Remercions le ciel d’avoir épargné cette plaie à l’humanité , car si une fois elle eût été ouverte , quand aurait
été fermée cette cataracte de sang, avec un peuple. qui verse celui des autres et qui donne le sien avec la même indifférence?
Il est des entreprises qui sont achevées par cela même qu’elles sont commencées, et celle de Farinée espagnole était de ce nombre. Cinq grandes entreprises de ce genre avaient déjà été tentées. Porlier , Mina , Lassy , Milans , et O’Donnel avaient frayé la route : en échouant ils n’avaient pas détruit le principe générateur de ces mouvemens. Celui-ci leur survivait; il était donc inévitable que quelqu’autre ne fît comme eux, mais mieux qu’eux, en profitant de leur exemple, en évitant ce qui les avait lait périr; ainsi une sixième, une septième tentative devaient avoir lieu, puisqu’on laissait subsister ce qui les produisait ; que Fon pérît à la huitième, à la dixième , peu importait ; en pareil cas le temps ne fait rien à V affaire, et peut-être Ferdinand a-t-il des grâces à rendre au bon génie qui a fait qu’à l’heure fatale, puisqu’elle devait sonner , il rencontrât au moins devant lui des hommes qui n’eussent d’intérêt et d’inclination à manquer envers lui qu a une seule espèce de devoirs.
Des tentatives de cette nature sont fort su-
iètes à échouer lorsqu’elles sont tentées pour la première fois. 11 est rare qu’alors il se trouve uniformité, maturité et étendue sullisantes dans les appuis sur lesquels on compte : la nouveauté effraie, l’incertitude ébranle, le défaut d’intérêt direct attiédit, l’exemple, ce grand directeur des hommes, ne soutient pas encore; ceux qui éclatent se trouvent seuls et dépourvus des appuis espérés. Ainsi avaient péri les prédécesseurs de Quiroga ; ainsi étaient tombésMallet et ses compagnons d’imprévoyance, pour avoir supposé qu’il suffisait de prendre au dépourvu quelques chefs de l’ordre public, et que tous les sujets d’un homme qui portait la terreur des rives de la Seine a celles de la Moskowa , allaient désert er le plus grand nom de l’univers pour se ranger sous le plus inconnu. Il suffit d’un homme de coeur et de sang-froid, pour mettre fin à cette rêverie tragi-comique; et sur les bords de la fosse, à l’aspect d’un peuple indifférent à leur supplice, ces conspirateurs trop tard éclairés purent reconnaître que les empires ne s’ébranlent point par une fiction plus ou an oins bien combinée, et que pour réussir il faut que les hommes et les choses aient de profondes racines dans une nation . Ferdinand a y ait triom-
phe de cinq attaques : mais comme il laissait subsister ce qui ies avait produit, une sixième devait triompher de lui. Voilà ce qui échappe toujours à ceux qui en sont l’objet : on croit être quitte en sauvant Faction du moment, tandis que c’est son principe qu’il faut détruire : qu’importe d’avoir arrêté un premier coup, s’il est inévitable qu’on en reçoive un second. Il n existe aucune espece de jeu dans lequel on gagne ou l’on perde toujours, et il est tel de ces jeux dans lesquels perdre un jour est comme si l’on n’avait jamais gagné : regardez Sainte- Hélène !
Mais d’où provient ce grand évènement qui aujourd’hui fixe les regards du monde , et' qui porte avec lui l’effroi des uns et la joie des autres ? IN’est il pas aussi fécond en sujets de réflexions, qu’il va l’être en résultats de toute espèce? Assurément, et c’est ce qui me commande de m’en occuper. Ce n’est pas tout que d’être assistant au spectacle où se jouent les grandes scènes dont s’alimente l’Histoiie, il faut encore chercher d’où elles v iennent et où elles conduisent : sans ces considérations, l’Histoire reste sans leçons, et ne dépasse pas de beaucoup une fable sans moralité, et dans
ce cas ce n’est guère la peine ni de regarder, ni de lire.
Il est assez rare que dans l’espace de douze ans, le même écrivain aie à retracer deux chutes de la part du même prince , et pourtant cette mauvaise fortune vient de m’écheoir.
J’ai dit comment à Bayonne Ferdinand tomba du trône de ses pères (i) , maintenant je vais dire comment il a été transporté d’un trône ancien sur un trône nouveau, d’un trône arbitraire sur un trône constitutionnel , d’un trône de l’Orient ou de l’Afrique sur un trône de l’Europe moderne. J’ai appris au monde comment à Bayonne des conseils aveugles conduisirent ce prince dans une embuscade qu’ils lui montraient comme un lieu de sûreté, je dois dire ici comment d’autres conseils non moins mal avisés, le trompant de nouveau sur la nature véritable des choses , lui ont montré une autre Espagne que celle qui existait réellement, l’ont maintenu dans la persuasion qu’il régnait sur cette Espagne , tandis que séparé de son peuple, par le fait il ne régnait sur rien,
(i) Voyez mes Mémoires sur la révolution d’Espagne
en 1816.
lî
fie manière à ce que dans ces deux règnes, ce malheureux prince fut également la victime de ceux qu’un sort malencontreux lui avait donné pour conducteurs : le duc de Saint -Ferdinando ne paraît pas avoir beaucoup dépassé en perspicacité cet honnête chanoin e Esquoiquiz qui vint donner tête baissée dans les filets de Bayonne, s’imaginant bonnement que Napoléon ne résisterait pas à l’honneur de faire partager à sa nièce la couche du monarque des Espagnes, offre bien séduisante à tous égards. De son coté M. le duc de l’Infantado, pour avoir présidé le conseil de Castille ne paraît pas non plus avoir été illuminé de clartés beaucoup plus vives que celles qui éclataient dans ses discours de Bayonne ( 1 ) : tant il est vrai qu’auprès des princeset dans les affaires, les vertusprivéesne suilîsent pas, et que dépourvues de l’appui du talent, elles peuvent être une cause de perte, comme ferait le v ice 1 ui-même : tout ceci en est un mémorable exemple. Mais il en est encore un autre plus frappan t et plus instructif. . .Contemplez les trois parties du règne de Ferdinand, car il est a son troisième règne : le premier a Bayonne , avant
(1) Voyez les Mémoires sur la révolution d’Espagne en i8i6.
1 8o8, le second depuis 1 8 1 4, le troisième depuis le ier janvier 1820 : ce sont trois régnés très distincts, le premier contesté, le second absolu, le troisième forcement constitutionnel. L imbécillité de son père, le dérèglement de sa mère, le scitrapisme du prince delà Paix, mettent l’Espagne aux abois et au désespoir. Par mille manœuvres indignes de leur rang , tour a tour provocateurs ou rampans, ces personnages attirent au cœur de l’Espagne un lion auquel rien n’a encore résisté (1 ) : l’Espagne s indigne, chasse cette cour de rois fainéans, et place sui le trône un prince que ses malheurs lui font aimer , que sa jeunesse lui fait croire capable de supporter le travail, d’allronter le danger et de la guider. Les hommes sont toujours les dupes de l’espérance. L’idole de l’Espagne disparait dans des embûches ; tous les cœurs se soulèvent, tous les bras s’arment pour le venger et le reconquérir; six ans des plus rudes combats ne rebutent point ce peuple généreux;
un million d’Espagnols depuis la charrue jus-
(1) Voyez dans les Mémoires d’Espagne, ce qui décida Napoléon à détrôner la famille royale d’Espagne, l’appel aux armes adressé par le prince delaPaixàtoute la péninsule, au moment où la Prusse déclara la guerre à Napoléon.
cfu aux palais s’immolent avec joie, et consentent à engraisser les sillons de la patrie plutôt cjue de la laisser a 1 etranger. On n’a pas vu 1 objet de tant, de sacrifiées , on l’adore ^ il n’a rien fait, on s’immole pour lui 3 il reparaît, les coeuis sont trop étroits pour suffire a la joie cjue fait ressentir sa presence. O prodige ! à contraste! six ans sont à peine écoulés, et dans le meme jour , un meme voeu, la même unanimité qui lavait soutenu, le renverse.... Le3i décembre 1819, Ferdinand comptait régner sur toute l’Espagne de 1808 et 1809..,. et le Ier janvier 1 820 il apprit qu’il ne régnait plus sur ce trône, que de toute cette Espagne qui avait l’air de lui appartenir, il n’y avait qu’une mince surface qui lût encore à lui, et que suivi avec enthousiasme par tous, il y avait peu d’années, aujourd’hui il se trouvait délaissé de tous : voilà l’état dans lequel il s’est trouvé, tels sont les premiers caractères de cette lutte ; mais ils ne sont pas les seuls , et pour les faire mieux ressortir , je dois les classer avec ordre.
Je dirai donc , i° si l’Espagne pouvait échapper à une révolution; 20 comment se forment les éléniens de révolution et comment
s’est arrangée celle de l’Espagne; 3° comment a régné Ferdinand ; 4° quels seront les résultats de cette révolution par rapport à l’Europe, à l’Amérique, au monde entier et à la royauté; 5° ce que doit faire l’Espagne pour mettre à profit ce grand évènement.
Cette suite de considérations m’a paru former un ensemble aussi complet que permet aujourd’hui de le faire la nouveauté de l’évènement. Le cheval de Troie portait moins de Grecs dans ses flancs , que ne porte avec lui de germes de scènes de tout genre l’écroulement complet et instantané de la vieille monarchie espagnole,, et la substitution d’une nouvelle. Ceci fera une pièce à plusieurs actes; le premier est achevé, il nous et parfaitement connu, et à ce titre nous pouvons en parler : quant à ceux qui doivent suivre, il faut attendre; des scènes variées amèneront nécessairement tant d’intérêts et tant d’hommes , tant d’ambitions et de regrets qui vont se trouver en présence et aux prises : fasse le ciel que de cette fournaise ne sortent pas des feux dévorans, et que le rajeunissement de l’Espagne ne réalise pas celui de Médée! ce seront une belle magie et de sages magiciens que ceux qui l’en préserveron t.