De la révolution au coup d'État 18481851
Le document reproduit sur la couverture est une gravure anonyme de l'année 1848 conservée dans les collections du Cabinet des Estampes (Bibliothèque Nationale), à Paris.
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ÏÏ e Journal tenu en excellent français par le comte mJ Rodolphe Apponyi, attaché puis secrétaire de l'ambassade a" Autriche- Hongrie à Paris pendant les vingt-cinq années (1826-1852) au cours desquelles il a séjourné le plus souvent en France, a été publié pour la première fois par Ernest Daudet. C'est du quatrième volume, paru longtemps après les trois premiers (1), que nous détachons aujourd'hui sans aucune coupure, en le commentant sobre' ment et surtout en l'illustrant, le témoignage vécu et trop peu connu de ce Hongrois très parisianisé sur la Révolution de 1848 et le Coup d'Etat de 1851, qui se déroulèrent sous ses yeux.
Le comte Rodolphe Apponyi, issu d'une vieille famille de Hongrie, naquit en 1802, second de quatre enfants, au château oV Appony, dans le comitat de Nyitra. Bientôt orphelin de mère, il eut la bonne fortune de se voir tendrement accueilli par la seconde femme de son père, une Italienne, Thérèse Serbelloni, femme d'intelligence et de cœur, dont l'affection ne lui fit jamais défaut.
Fort jeune encore, Rodolphe Apponyi fit ses débuts dans la carrière diplomatique comme attaché à l'ambassade d'Autriche à Rome, dont son cousin le comte Antoine, de vingt ans son aîné, était titulaire depuis 1819.
Lorsque quelques années plus tard, en 1826, Vambas-
(1) En 1926 seulement, alors que les trois premiers sont de 1913 et 1914 (Librairie Pion).
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sadeur échangea le poste de Rome contre celui de Paris, le jeune comte Rodolphe le suivit avec joie dans la capitale française. Il devait y vivre longtemps, ne la quittant guère qu'aux périodes de vacances, pour se rendre soit aux bains de mer, soit dans sa famille, en Hongrie et en Autriche, ou pour accepter des invitations amicales, tantôt en Angleterre, chez les Devonshire à Chatsworth, tantôt en France, chez les Gontaut à Montgermont, chez les Fitz-William à Vosves près Melun, chez les Beauvau à Sainte-Assise, chez les Bellissen à Royaumont. Il était chez lui dans la famille de V ambassadeur, composée de la femme de ce dernier née Thérèse Nogarola, de Vérone, compatriote et amie de la marâtre du jeune attaché, et de ses trois enfants, Marie, Jules et Rodolphe (le Rodolphe II du Journal). Quant aux hôtels occupés successivement par V ambassade, ils comptaient parmi les plus beaux de Paris, laDouble monarchie faisant, à cet égard, très bien les choses. Cest ainsi que les Apponyi eurent trois logis : d'abord, mais pendant fort peu de temps, rue d' Angoulême-Saint-Honoré (aujourd'hui rue de la Boétie), V hôtel que le prince Paul Esterhazy, ambassadeur impérial à Londres, avait occupé lorsqu'il était venu représenter son souverain au sacre de Charles X, ensuite, de 1827 à 1843, rue Saint-Dominique, à deux pas de l'esplanade des Invalides, le superbe hôtel d'Eckmûhl, que Brongniart avait construit en 1784 et que la maréchale Davout avait consenti à louer, pour une somme d'ailleurs coquette (ce fut plus tard l'hôtel de Sagan, maintenant l'ambassade de Pologne), enfin à partir de 1843, au 127 actuel de la rue de Grenelle, l'hôtel du Châtelet, moins grandiose, mais plus commode que le précédent.
La vie mondaine était extrêmement active à l'ambassade d'Autriche. Arrivé de Rome avec la réputation d'un « gentleman » accompli, le comte Rodolphe assuma très vite un rôle important dans l'organisation des fêtes brillantes où se pressait tout Paris. On le vit non seulement
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dans toutes les cérémonies officielles, mais dans tous les dîners, bals (costumés ou non), raouts et concerts. Véritable coqueluche des salons parisiens, il va de visite en visite. Nul mieux que lui n'est au courant de ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui se porte j sensible aux grâces féminines, il sait apprécier en connaisseur une robe de bal, à une époque où une femme du monde commençait souvent sa toilette à cinq heures de l'après-midi pour la terminer après minuit. Il se vante d'avoir introduit le cotillon à la cour de France, s' attribuant un mérite analogue à celui d'Hélène de Mecklembourg-Schwerin, duchesse d'Orléans, qui vers ce même temps y avait apporté d'Allemagne la mode des arbres de Noël.
Ainsi retentissent dans le journal d'Apponyi jusqu'aux moindres échos d'un parisianisme qui ne désarme même pas devant l'émeute, car on danse dans les salons pendant qu'on se bat dans les rues. Il assiste aux débuts de Rachel, dont les succès foudroyants mettent la mort dans l'âme de M lle Mars ; donne son avis sur la première du « Roi s'amuse » ; décrit la vanité candide de Balzac et la mauvaise éducation de Musset, applaudit aux débuts de Fanny Elssler. En musique, ses dieux sont Meyerbeer, Thalberg et Rossini, tandis que les grandes voix de la Grisi, de Lablache et de Madame Viardot l'enchantent.
Comment, au surplus, un homme aussi répandu dans la société cosmopolite que dans la société française, ayant l'oreille de jeunes écervelés et de viveurs blasés, évoluant dans les coteries de jeunes femmes médisantes ou simplement moqueuses, ne recueillerait- il pas la confidence de pas mal de secrets de famille et même d'alcôve ? Mais il sait, en galant homme, les garder pour lui, quitte à les glisser discrètement entre les pages de son journal intime, où on les retrouvera plus tard, bien plus tard, comme des fleurs fanées.
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« II n'y a au monde, disait Rodolphe Apponyi, que Paris où Von s'instruise en s'amusant. » S'instruire, et plus encore de la politique que des mœurs, voilà ce qu'il ne perd jamais de 9ue. Etant absent de Paris pendant l'été de 1830, il n'a assisté ni aux Trois Glorieuses ni au départ de Charles X pour l'exil. En revanche, il s'est fait le mémorialiste attentif et parfois amusé de la monarchie de Juillet, qu'il a vue, non sans quelque gêne, s'installer dans les meubles de la Restauration, au Palais-Royal d'abord, aux Tuileries ensuite. Louis- Philippe, avec sa « populacerie », n'est certes pas son homme, ce qui ne l'empêche pas de noter un jour avec curiosité les confidences du roicitoyen sur l'art de cajoler le peuple. Il n'aime pas davantage La Fayette, ce démagogue, Talleyrand, « une des plus tristes célébrités de notre siècle ». Quant à Chateaubriand, l'infatuation faite homme, et à Lamartine, Vinconsistance élevée à la hauteur d'une institution, tous deux lui portent positivement sur les nerfs, malgré l'admiration qu'ils lui inspirent comme écrivains. Mais il est clair que, quoi qu'il en ait, il suit avec prédilection la marche des affaires publiques. Il note et commente tous les changements de ministère et ne manque pas de dire son mot à la fois sur les hommes en vue, comme Molé, Thiers ou Guizot, et sur tout ce qui défraie la cour et la ville. Arrestation de la duchesse de Berry, attentai de Fieschi, mort de Talleyrand, insurrection de juin 1839 avec Barbés et Blanqui, tentative manquêe de Louis- Napoléon à Boulogne-sur- Mer, attentat de Darmès, retour des cendres, mort du duc d'Orléans, progrès du chemin de fer et du télégraphe, affaire Praslin, mort de Madame Adélaïde, il n'est point d'événement, petit ou grand, sur lequel il ne possède des informations, puisées presque toujours aux bonnes sources.
C'est surtout quand la rue bouge aue notre mémorialiste est saisi d'une curiosité incoercible et n'hésite pas
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pour voir de près les choses, à braver tous les dangers.
En 1831, il a pu assister, au péril de sa vie, au sac de V église Saint- Germain-V Auxerrois et au pillage de r Archevêché. La Révolution de 1848 et le coup d'Etat vont fournir un aliment exceptionnel à sa fringale de nouvelles fraîches et de spectacles vécus.
Au cours de ces années fébriles, qui vont de la grande espérance de février à son étouffement progressif par Louis- Napoléon Bonaparte, en passant par les tragiques malentendus de juin, Apponyi est très souvent en situation de se rendre compte de tout par lui-même. En février, il est à Paris, en spectateur certes, mais au plus fort de la mêlée ; il est même légèrement blessé rue Basse-du- Rempart, près du ministère des Affaires Etrangères, échappant par miracle aux effets meurtriers a" un feu de peloton qui couche deux passantes à côté de lui. Tout ce qu'il écrit sur le Paris des barricades, par lui parcouru en tous sens, sur le départ peu reluisant du roi-citoyen et de sa famille, sur la grande peur des bourgeois, sur les coryphées de la Révolution, de la Réaction et du coup d'Etat, sur les tentatives parisiennes de résistance à l'homme du Deux-Décembre, est vraiment un document d'histoire d'exceptionnelle qualité.
Il va sans dire, d'ailleurs, que l'on ne saurait demander à ce magnat hongrois d'avoir compris grand chose aux aspirations du peuple français. Du suffrage universel, de l'abolition de la peine de mort et de l'esclavage il ne souffle mot. La Révolution de 1848, c'est pour lui « la guerre de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose ». Cependant, il se rend bien vite compte qu'elle marque la disparition définitive du système monarchique en France et l'avènement d'un nouvel ordre social qui ne lui est pas a priori antipathique. A voir ce qu'il appelle
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« l'excellente organisation » qui a présidé aux mouvements populaires, le calme « inconcevable » et la sécurité « complète » qui ont succédé aux désordres, la politesse et la compréhension des « blouses », reconnaissant elles-mêmes qu'il faut des riches dans toute société, il se réconcilie avec « la plus douce, la plus aimable république qu'on ait jamais vue ».
Mais, à vrai dire, cette euphorie est chez lui de courte durée. Bientôt les nouvelles lui paraissent plus alarmantes que jamais : Vor disparaît et V argent se fait rare ; les guichets des banques se ferment, sauf pourtant ceux de Rothschild ; « personne ne croit plus à la République », d'autant plus que V Angleterre, à" abord sympathisante, se reprend peu à peu et que les troubles sanglants de Vienne rappellent fâcheusement à noire aristocrate que les idées françaises deviennent maintenant articles d exportation. Et c'est ainsi que, tout en se gaussant d'abord des Bonaparte qui, après l'élection de Louis- Napoléon A la présidence, se voyaient déjà altesses royales et impériales, et bien quil se sente peu de sympathie pour l'homme à Vceil éteint dont il trace un portrait presque cruel, il en vient à admettre que le coup de force du « défenseur de l'ordre » a « sauvé la France et l'Europe ».
En 1849, le comte Antoine Apponyi, ambassadeur d' Autriche-Hongrie en France, avait été appelé à d'autres fonctions. Son cousin Rodolphe, l'auteur du Journal, n'appartint plus au personnel de l'ambassade sous le comte de, Hiibner. successeur du comte Antoine, mais il revint à Paris à titre privé à partir de novembre 1851 pour un séjour de quelques mois qui devait être le dernier. Il mourut en effet à Vienne le 30 décembre 1853, âgé de cinquante ans à peine.
Charles Samaran.
1 er janvier.
Madame Adélaïde, sœur de Louis-Philippe, vient de mourir (1). C'est une perte bien cruelle pour la Cour et surtout pour le roi. La veille de sa mort, à neuf heures du soir, elle paraissait infiniment mieux que les jours précédents : assise dans son fauteuil, elle parlait au roi en toute liberté d'esprit.
Lorsque Sa Majesté prit congé d'elle, elle lui dit : « Bonsoir, mon frère, je suis infiniment mieux et je me prépare à passer une excellente nuit. »
Mais elle ajouta, ce qui parut étrange au roi : « Pourquoi Hélène (2) est-elle encore ici ? » Or, la duchesse d'Orléans avait quitté la chambre, au moment où le roi était arrivé.
Un quart d'heure après le départ du roi, Madame Adélaïde s'endormit, et, son sommeil se prolongeant, les médecins commencèrent à s'en inquiéter. Vers une heure du matin, ils s'approchèrent de Son Altesse pour la réveiller, mais ils trouvèrent le pouls extrêmement faible et décidèrent de faire avertir la famille royale. Le
(Il Le 30 décembre 1847.
(2) Hélène de Mecklembourg-Schwerin, femme depuis 1837 du fde aîné de Louis-Philippe.
roi, les princes et les princesses ne tardèrent pas à accourir, et ce fut pour apprendre que Madame Adélaïde était à toute extrémité. Ce sommeil était l'agonie, et, à trois heures, elle avait cessé de vivre. Le désespoir du roi est difficile à dépeindre ; la perte de sa sœur est assurément la plus douloureuse qu'il pût faire. Elle était la seule personne devant qui il pensât haut, et elle laissera dans sa vie un vide immense.
Naturellement, toutes les réceptions annoncées ont été décommandées ; nous devions dîner à la Cour le 3 courant ; ce dîner a été remis, comme tout le reste.
Madame Adélaïde a laissé, par son testament, à son frère en usufruit 60 millions de francs ; à chacune des princesses, ses nièces, 4 millions ; à M me de Montjoie, sa dame d'honneur, 20 000 francs de rentes à titre de pension, avec logement au château.
26 janvier.
Nos malheureuses affaires à Milan sont comme une tache d'huile qui s'étend de plus en plus sur toute l'Italie. Les nouvelles qui nous sont arrivées hier de la Sicile sont épouvantables ; on se battait à Palerme ; les troupes du roi de Naples, écrasées par le nombre, ont été obligées de se réfugier dans le fort ; le roi a envoyé 6000 hommes de la garnison de Naples au secours de celle de Palerme ; ce renfort aura-t-il suffi ? Voilà ce que l'on ignore.
La princesse Wolkonski qui passe l'hiver à Rome, à cause de sa santé, écrit à sa sœur, Annette Apponyi (1), qu'on ne peut se faire une idée de ce qu'est Rome en ce moment : cette ville, autrefois si paisible, si en dehors de tout mouvement politique, n'est plus aujourd'hui
(1) Annette de Benkendorff, qui avait épousé en 1840 Rodolphe Apponyi, neveu de l'auteur.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
qu'un foyer d'émeutes ; dans les rues, on crie, on hurle ; on beugle devant le balcon du Quîrinal pour forcer le pape à paraître. Un jour, il pleuvait à verse, le Saint- Père était souffrant et n'avait, en conséquence, aucune envie de paraître ; mais ce bon, ce cher peuple témoigna son désir d'une manière si vive, non seulement par des cris mais encore par une députation, que le Souverain Pontife dut se montrer sur le. balcon à l'abri d'un pittoresque et bourgeois riflard ! Ces scènes, trop souvent renouvelées, sont bien fâcheuses pour le prestige de la papauté.
18 février.
L'Europe paraît à la veille d'une combustion générale, c'est un délire de constitutions, d'émeutes, de perturbations sociales, une véritable fièvre chaude qui s'empare de toutes les nations, de tous les individus. Le résultat ne peut en être que désastreux pour l'ordre actuel et les institutions civiles et religieuses du monde civilisé. C'est affreux, car cela ne peut finir que par le désordre et le pillage. C'est la guerre de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose.
Depuis quelques jours, on ne parle ici que du fameux banquet (1) qui doit avoir lieu ; on n'en connaît encore ni le jour, ni le lieu, mais l'idée seule d'une semblable réunion, à laquelle on invite non seulement les émeutiers de Paris, mais aussi ceux des villes à cent lieues à la ronde, fait frémir. Les meneurs eux-mêmes en ont peur, car si la tête du cortège, qui doit parcourir tout Paris, se tient tranquille, il n'est pas dit que la queue fera de même. Trois pairs de France, d'Alton, Boissy et le prince de la Moskowa, doivent assister à ce banquet, et
{!) Le banquet monstre projeté à Chaillot pour le mardi 22 février et qui fut interdit par ordonnance du préfet de police,
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
prêter par là leur concours au désordre. Le prince de la Moskowa, colonel d'un régiment, hésitait à se mettre en avant (1), mais le marquis de Boissy a chargé une personne qui exerce une grande influence sur l'esprit de ce pair de France, de lui prouver que, s'il n'assistait pas à ce banquet, toute sa position parlementaire serait à jamais perdue : comme il y tient, il a promis de prendre part à la manifestation. J'espère cependant qu'elle n'aura pas lieu ; l'opposition commence à avoir peur. Thiers promet de s'entremettre pour l'empêcher.
Le comte de Syracuse (2) m'a dit hier que l'opposition avait fait savoir au roi que, s'il voulait renvoyer Guizot, le banquet n'aurait pas lieu. Mais Guizot ne veut ni s'en aller, ni faire de concession. Il se prépare à défendre ses droits et à empêcher les banquets, ce en quoi je considère qu'il a raison, car, avec les banquets, le gouvernement serait impossible. Les chefs de l'opposition le savent bien : c'est précisément pour cela qu ils y tiennent, et uniquement pour renverser Guizot.
23 février.
Des troubles très sérieux ont éclaté hier : des rassemblements effrayants ont eu lieu aux Champs-Elysées, devant la Chambre des députés, dans le quartier Saint- Honoré et des Tuileries (3). J'ai parcouru tout ce champ de bataille, le matin et le soir. J'ai vu construire des barricades rue Saint-Honoré ; j'ai été chargé par la troupe et obligé de fuir, mais on ne tirait nulle part des coups de fusil. Sur les boulevards, il y avait d'affreux attrou-
(1) D'après Garnier-Pagès, (Histoire de la Révolution de 1S4S, I, 1866, p. 193), « M. de Ja Moskowa. invité, avait refusé n.
(2) Léopold de Bourbon, cinquième enfant de François I er , roi des Deux-Siciles, né à Palerme en 1813, mort à Pise en 1860.
(3) Garnier-Pagès [op. cit., I, p. 254-255 et suiv.) confirme ces renseignements.
pements devant chez Guizot (1). Dans les rues et sur les places, autour de la Madeleine, on criait : « A bas Guizot ! Vive la ligne ! A bas la garde municipale ! Vive la réforme ! » On chantait la Marseillaise.
Quelques pauvres gardes municipaux aux Champs- Elysées, horriblement maltraités par des coups de pierre, chargèrent la populace qui grossissait de plus en plus, mais ils furent obligés de rentrer dans le corps de garde en face du cirque des Champs-Elysées. Ils fermèrent la grille sur eux et attendirent ainsi, sans se servir de leurs fusils, que la troupe vînt les dégager. Mais la populace, furieuse, commença à démolir la grille et à mettre le feu au corps de garde. Un petit gamin de quatorze ans à peine monta sur les combles, et en arracha le drapeau, aux acclamations et aux bravos de la foule qui le porta en triomphe. Cependant le corps de garde brûlait : la flamme et la fumée sortaient par toutes les croisées, et les malheureux gardes municipaux se trouvaient dans l'affreuse alternative, ou d'être mis en pièces par la populace furibonde, ou d'être brûlés ou asphyxiés. Heureusement pour ces malheureux, un détachement de gardes municipaux à cheval et la troupe de ligne arrivèrent assez à temps pour les sauver en dispersant l'émeute. Mais il fallut trente ou quarante charges dans la grande allée et dans les environs. Malgré cela, l'émeute, composée surtout de jeunes gamins de quatorze à dix-sept ans, devint de plus en plus formidable : elle brisa les réverbères et coupa les arbres qui tombèrent aux acclamations de la populace, en encombrant la voie publique.
Pendant que Ton se battait dans les rues, les préparatifs d'une grande et magnifique fête continuaient dans notre hôtel (2) : on construisait des galeries extérieures
(1) Il habitait l'hôtel des Affaires étrangères, boulevard des Capucines.
(2) L'hôtel du Châtelet, au 127 actuel de la rue de Grenelle.
pour faciliter la circulation de la foule satinée et endiamantée des femmes ; des buffets se dressèrent, des tentures en damas et en velours couvraient les murs des vestibules convertis en salons ; de magnifiques lustres en bronze et en cristal ornaient l'escalier, des fleurs se dressaient en montagne comme par enchantement et se reflétaient à l'infini dans les glaces qui devaient augmenter la splendeur de la fête.
Si, de notre côté, il y avait obstination à donner ce bal, malgré la gravité des événements, il y en avait aussi de la part de la société, car pendant que tout le monde criait au danger, qu'on pillait les boutiques, qu'on élevait des barricades, que les députés même se battaient contre une populace qui entrait de force dans le sanctuaire législatif, il nous arrivait des lettres et des demandes sans fin pour faire inviter telle et telle personne, tel ami, telle amie. Dans ce moment même, je viens de recevoir une demande de ce genre du prince Soutzo en personne, et une autre du duc de Valençay, par écrit. Cependant, le ministre de l'Intérieur, qui s'était engagé à nous faire dire si notre bal pourrait ou ne pourrait pas avoir lieu, nous prévient à l'instant que l'on se bat très sérieusement à la porte Saint-Martin, qu'il y a des morts et des blessés et que, dès lors, il ne serait pas prudent de donner une fête à laquelle neuf cents personnes et au delà ont été priées. Nous avons donc décidé que les vivres seraient distribués aux pauvres de l'arrondissement, et qu'on enverrait partout dire que le bal n'aurait pas lieu.
Ce n'est qu'hier, à six heures du soir, que les grandes mesures militaires ont été prises. Le gouvernement voulait, avant tout, avoir un motif valable pour déployer ses ressources stratégiques ; il lui fallait un peu de pillage surtout, pour prouver aux bons bourgeois de Paris que leurs propriétés étaient menacées et pour les
faire marcher d'accord avec la troupe et la garde municipale ; et, en effet, si la garde nationale hésitait encore hier matin, elle est parfaitement disposée maintenant. Aux Batignolles, hier soir, la même garde nationale, sans la troupe, s'est ruée sur les émeutiers, les a rossés à coups de plat de sabre, et ceux qu'elle a pu faire prisonniers, elle les a liés avec des cordes les uns aux autres et les a conduits ainsi, comme des bœufs, dans les prisons.
La demande de mise en accusation des ministres, qui doit être présentée dans sa séance d'aujourd'hui à la Chambre des députés, sera repoussée à une immense majorité.
En ce qui concerne la défense de Paris, la ville est partagée en neuf zones dont chacune est commandée par un général qui a sous ses ordres la garde nationale, la troupe de ligne, la garde municipale et l'artillerie. Il ne s'inquiète que de sa zone, tout en restant cependant en communication avec les ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur, qui reçoivent des nouvelles de quart d'heure en quart d'heure. Tout va admirablement bien jusqu'à présent. Le gouvernement est charmé de pouvoir taper sur l'émeute. Les chefs des comités révolutionnaires sont pris et mis au secret. On saisira cette occasion pour faire des visites domiciliaires et pour mettre la main sur tous ceux qui sont suspects au gouvernement.
24 ' février.
Le bal qui devait avoir lieu hier ayant été contremandé à deux heures après-midi, à la suite d'un message du ministre de l'Intérieur, je comptais, ainsi que je l'avais fait avant-hier, parcourir la ville dans tous les sens. J'ai quitté l'hôtel vers trois heures après-midi pour
aller voir la princesse Kotchoubei, demeurant rue des Champs-Elysées, dans l'ancien hôtel Abrantes. Je n'y étais pas depuis un quart d'heure, que le duc de Bauffremont vint nous annoncer la chute du ministère Guizot, et nous apprendre que le comte Molé avait été chargé de former un nouveau ministère. Personne de nous ne pouvait croire à la durée de cette combinaison ministérielle qui nous parut plutôt une transition pour arriver à un ministère de gauche. Je me permis de dire au duc de Bauffremont que cette concession à l'émeute, toute faible qu'elle fût en elle-même, devait nécessairement devenir dangereuse pour la dynastie. Le duc fut de mon avis et ajouta : « Ce qui pourrait nous arriver de plus heureux en ce moment, ce serait l'abdication de Louis- Philippe en faveur du comte de Paris, avec M me la duchesse d'Orléans pour régente, vu que le duc de Nemours est généralement détesté. »
Je quittai la princesse Kotchoubei pour rentrer à l'hôtel et y rapporter ces nouvelles. La place de la Concorde était occupée par la ligne et des détachements de la garde municipale, mais la circulation restait libre, et je pus rentrer par le pont de la Concorde.
Vers cinq heures après-midi, je ressortis de nouveau et fus arrêté sur la place du Palais-Bourbon par beaucoup de gardes nationaux de ma connaissance ; c'étaient des jeunes gens de grande famille et d'opinions différentes, carlistes et Juste Milieu. C'étaient les Vogûé, le jeune Sosthène de La Rochefoucauld, les deux Gontaut- Biron, M. de Périgord, puis MM. des Maisons, Montesquiou, Girardin, etc., etc.
. Le marquis de Béranger, le député, sortant de la Chambre, vint aussi à moi et me fit part de la stupéfaction de la Chambre en voyant M. Guizot renvoyé par le roi, tout en ayant une majorité de cinquante voix. Il nous dit que le roi se trouvait sur une pente aussi dan-
gereuse que Charles X, et qu'il pourrait bien finir ainsi.
ïl paraît que l'opposition a retiré sa proposition de mettre en accusation les ministres déchus, mais que l'ancienne majorité l'a maintenue pour l'examiner le lendemain dans l'espoir de mettre le ministère Molé dans l'embarras. Où en sommes-nous de cette question et de tant d'autres au moment où j'écris ? et pourtant il n'y a pas vingt-quatre heures que M. de Béranger m'en parlait, me demandant, en même temps, si le bal aurait lieu chez nous ce même soir ! Et à I heure qu'il est, le roi et sa famille ont quitté le Château ; cette royale demeure a été pillée et saccagée de fond en comble. M me la duchesse d'Orléans, se rendant à la Chambre à pied, seule avec le comte de Paris qu'elle tenait par la main, fut assaillie par les émeutiers qui envahirent la salle des séances, pendant qu'on se préparait à discuter sur la régence de la princesse. Le comte Oudinot, le prince de Chalais et M. de Périgord, assistés de quelques autres gardes nationaux, ne parvinrent qu'avec peine à sauver le comte de Paris qu'un forcené tenait à la gorge pour l'étouffer. On conduisit à l'hôtel des Invalides le petit prince et sa mère, qui fut séparée, dans la confusion, de son second fils, le duc de Chartres ; elle l'a retrouvé depuis. Une heure après cet événement, la République fut proclamée.
Mais revenons sur ma promenade. Je quittai ces messieurs très préoccupé, et eux autant que moi, plus même, car ils prévoyaient un bouleversement complet de leur existence. Chemin faisant, vers l'hôtel de la princesse de La Trémoïlle, j'ai rencontré M. Charles de La Ferronays qui me dit :
— Tout cela est très grave.
— Si grave, repris-je, qu'il est tout simplement question de I abdication de Louis-Philippe.
— Il y a deux ans, reprit le comte, qu'il aurait dû abdiquer.
La princesse de La Trémoïlle me reçut avec gaieté. Elle avait été complètement rassurée par le comte de Syracuse d'abord, puis par le prince de la Moskowa. Tous les deux étaient enchantés de l'état des choses. Ce dernier courut ensuite dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, pour calmer la populace, pour décommander l'émeute, ne doutant pas le moins du monde d'y réussir. En quittant la princesse de La Trémoïlle, je rentrai à l'hôtel pour dîner. A neuf heures et demie du soir, j'ai recommencé ma course, en traversant la place du Palais-Bourbon, où il n'y avait plus qu'un petit détachement de troupes de ligne : le quai était entièrement libre. Mais sur la place de la Concorde, il y avait assez de troupes de toute espèce et de la garde nationale. Il y en avait encore un fort détachement en face des croisées de l'hôtel de la princesse de Lieven, à l'entrée de la rue Saint-Florentin.
Les boulevards étaient remplis de promeneurs : des femmes, des hommes de tout âge, ainsi que des enfants, des curieux comme moi. Cependant l'hôtel du ministère des Affaires étrangères (1) était si bien gardé qu'à ses abords il ne restait plus de place pour marcher ; il fallait descendre dans la rue Basse-du-Rempart, encore plus sale qu'à l'ordinaire ; deux petites femmes très bien mises, accompagnées d'un monsieur de bonne tournure, se plaignirent très haut de cet embarras, en s'adressant même à leurs voisins qu'elles ne connaissaient pas et je fus du nombre. Je leur dis que c'était en effet peu aimable de la part de ces beaux militaires de ne pas laisser un petit passage, et que je ne reconnaissais pas en cela la galanterie française.
(1) Le ministère des Affaires étrangères se trouvait à l'angle du boulevard et de la rue des Capucines,
« Et dans beaucoup d'autres occasions non plus », me dit l'une d'elles au moment où elle faisait mine de remonter par le petit escalier au bout du parapet, où il n'y avait plus de militaires.
Cependant une foule de jeunes gens, la plupart en blouses, s'avançait sur les boulevards, précédés de porteurs de lanternes en papier rouge et jaune attachées à de longues perches. On chantait la Parisienne, on criait : « A. bas Guizot ! » et « Vive la réforme ! » Cette tourbe joyeuse fit mine d'entrer dans la rue de la Paix, mais des militaires qui y étaient placés l'en empêchèrent et elle arriva vers nous. Pour éviter de me trouver au milieu de cette masse en blouses, dont l'attitude était peu rassurante pour un individu armé d'un simple parapluie, je crus bien faire de marcher le plus près possible de la rampe en fer qui règne dans cet endroit le long de la rue Basse-du-Rempart. Je n'avais fait que peu de pas ainsi vers la foule qui arrivait, lorsque, tout à coup, la ligne fit un feu de peloton sur nous, et nous voilà une centaine de personnes couchées, tombées, roulées par terre, les unes sur les autres, avec des cris et des gémissements. Mes deux petites femmes, dont je viens de parler, n'étaient plus que des cadavres ! avec plus de cinquante autres que frappa une seconde décharge avant que les blessés de la première eussent eu le temps de se relever (1), Je fus de ce nombre et quitte pour être contusionné à la joue par une balle, et pour quelques meurtrissures que me firent des talons de bottes en passant sur moi. Tout cela avait été l'affaire d'un moment. Ce fut alors la fuite éperdue de gens qui se bousculaient, se heurtaient en criant : « Vengeance ! » car les vivants voulaient venger les morts.
Quant à moi, aussitôt que je pus m'arrêter, car la
(1) Garnier-Pagès (op. cit., I, p. 369) avance les chiffres de 35 morts et de 47 blessés.
foule me poussait en avant, je tirai mon mouchoir pour étancher le sang qui coulait de mon œil gauche, sans me faire trop de mal pourtant. Mais j'étais arrangé de la manière la plus piteuse : crotté, déchiré, sans chapeau, et un parapluie raccourci de deux pieds au moins. Ma première idée fut de chercher un fiacre. J'en vis arriver un et je m'y précipitai.
— Pour où, monsieur, fit le cocher ?
— Faubourg Saint-Germain.
— Impossible, monsieur, vous entendez, l'on se bat.
— Pardi, j'en sais quelque chose.
Mais avant que j'eusse achevé ma phrase, mon fiacre était parti avec un autre individu.
Enfin, par mille détours, je ne sais plus comment, je me suis trouvé dans la rue du Faubourg-Montmartre. Je pris la direction des boulevards dans l'intention de me diriger par la rue Montmartre du côté du faubourg Saint-Germain. Cependant, on me dit qu'il me serait impossible de passer, que l'on se battait ferme sur les boulevards, que l'on construisait des barricades partout. Et en effet, j'entendis sonner le tocsin, battre la générale ; il s'y mêlait des cris : « Aux armes, citoyens, le peuple est assassiné par la ligne ! » et autres clameurs dans ce goût. Mais où aller ? toutes les boutiques, toutes les portes étaient déjà fermées. Tout à l'heure, dans ma chute, mon lorgnon m'avait été enlevé en même temps que mon chapeau ; cette circonstance compliquait singulièrement ma position déjà si fâcheuse. Avec cela, il pleuvait, mon chef était décoiffé et mon parapluie tout démantibulé ; comme il n'avait plus de manche, il fallait, une fois ouvert, le tenir par la mécanique ; ces baguettes en métal me faisaient mal aux doigts et, pour comble de malheur, l'étoffe trop épaisse, trop rapprochée de mon visage m'interceptait entièrement la vue : de myope, j'étais devenu complètement aveugle. Je
refermai donc mon parapluie, malgré la petite ondée, et quel fut mon bonheur en me trouvant en ce moment en face d'une porte qui venait de s'ouvrir à l'appel d'une sonnette. Toute une petite société d'hommes et de femmes venait à la rencontre de la personne qui avait sonné. Le petit vestibule était bien éclairé et proprement tenu ; la maison et ses habitants, au premier coup d'œil, me parurent convenables. D'un bond, je fus au milieu d'eux. Malgré mon œil horriblement poché, ma joue enflée et peu agréablement bordée d'un bourrelet qui promettait de se colorer de bleu et de vert, je fxs cependant les plus gracieuses mines possibles en les accompagnant de paroles qui devaient trouver leur écho auprès des habitants de cette maison.
Je. leur dis : « Messieurs, mesdames, vous voyez en moi une des victimes de la ligne qui tira sur les citoyens, sur le peuple, sans les sommations légales. »
En m'annonçant ainsi, je m'approchai du quinquet pour me faire voir. Les femmes rirent bien un peu, à la vue de mon œil tout saignant, mais un jeune homme fut plus sensible qu'elles : il poussa une exclamation accompagnée de gestes et de sauts auxquels je ne compris rien.
c( Vous m'étonnez, monsieur », lui dis-je ; et il y avait de quoi ; au lieu de me répondre, il sauta sur un pied puis sur l'autre et finit par se sauver à toutes jambes.
— Ce monsieur est très sensible, me dit une de ces dames.
— Je suis très sensible, à mon tour, à ce témoignage de sa sensibilité, mais s'il fait toujours ainsi, il ne sera pas très utile aux blessés. Je ne lui conseille pas de se faire sœur grise dans un établissement de charité.
« Voulez-vous un peu d'eau et de sel, monsieur ? » me dit un jeune homme, de la manière la plus obligeante, en m'invitant à monter chez lui.
Un adolescent en blouse, avec un léger commencement de moustache sous le nez, et avec la désinvolture du gamin de Paris, nous précéda, une chandelle à la main, et nous montâmes un escalier très bien tenu.
Au troisième étage, on s'arrête, on sonne et une fort jolie petite femme, un peu pâle et l'air souffrant, nous ouvrit.
Elle cria : « Ah ! »
Je crus qu'elle avait vu mon œil poché ; non pas, cette fois-ci c'était un cri de joie. « Ah ! continua-t-elle, quel bonheur de vous revoir, mon cher Jean, et vous, monsieur Marcus. » Jean était le jeune homme en blouse, et Marcus, le monsieur qui m'offrait sa chambre, avec de l'eau et du sucre pour boire, et de l'eau et du sel pour laver mon visuel compromis.
A peine entré dans cette chambre, assez confortablement meublée, l'idée me vint de tout tenter encore pour avoir une voiture, ou quelqu'un qui pût ou voulût m' accompagner jusqu'à l'hôtel. Cette idée fit trembler la pauvre femme, non pas pour moi, mais pour son monsieur Jean.
« Ce doit-être son amant », pensais-je. J'ai vu plus tard que je ne m'étais pas trompé. Elle questionna Jean pour savoir ce qu'il avait fait. « Je suis allé à l'Hôtel de Ville pour travailler, mais on commençait à se battre et j*ai dû aider à la construction des barricades. »
t— A quoi travaillez-vous, à l'Hôtel de Ville ? demandai-je.
— Je suis marbrier, monsieur ; je travaille aux sculptures du grand escalier, mais je n'irai pas me remettre à cet ouvrage pendant qu'on se bat pour la liberté. Voyez donc, monsieur, comme le peuple travaille.
— Oui, interrompit la femme pâle. Entendez-vous les coups de pioche ? On dépave la rue. Ah ! voyez, on renverse une voiture. Mais on en a fait descendre les gens
qu'elle transportait. Le peuple est bon. Ce qu'il fait, c'est pour nous, pour nous défendre, pour punir ces méchants qui tirent sur les passants inoffensifs.
— Le peuple ne leur fera jamais de mal, lui, observa Jean.
Dans ce moment, on donnait des coups vigoureux et répétés contre la porte de la rue. On criait : « Ouvrez, ouvrez donc. »
La pauvre femme, qui venait de vanter la bonté du peuple, se mit à pleurer et murmura : « Voilà maintenant qu'ils viennent nous piller. »
Les cris du dehors redoublant, Jean souffla la bougie : « Tenez-vous tranquilles, fit-il. Ecoutez. Voilà la porte qui a cédé, ils montent l'escalier. »
a Ah ! mon Dieu, mon Dieu », gémit la femme à demi morte de peur. Jean la rassura, tout en nous poussant dans un tout petit cabinet noir qui put à peine nous contenir tous les trois.
« On pille le boulanger, nous dit-il à voix basse, ils ne viendront pas jusqu'à nous. Cachez notre pain et nos provisions. »
A la lumière d'une lanterne de la cour qui nous envoyait à travers une lucarne une légère lueur, la jeune femme prit ses provisions et. les foun'a dans son lit en tirant la couverture par-dessus. Cette manœuvre habilement et promptement exécutée, elle se calma un peu, mais de temps en temps, en entendant de plus en plus crier et vociférer dans les escaliers, ses gémissements redoublaient. Il était évident pour moi qu'on se battait d'étage en étage. Nous nous attendions à tout moment à voir envahir notre refuge, mais on nous laissa tranquilles. Au reste, les envahisseurs n'ont fait autre chose que de prendre chez le boulanger une certaine quantité de pain, et d'arracher, d'ici et de là, des barreaux de fer pour les employer à la construction des barricades.
Comme les fenêtres de la chambre que je venais de louer pour la nuit donnaient à l'endroit de la rue du Faubourg-Montmartre où, avec deux autres ^ui la croisent, elle forme un carrefour, je pus voir qu'on élevait sur ce point quatre barricades énormes. La troupe tirait sur les travailleurs, mais cela ne les dérangeait que fort peu. Ils tiraient *de leur côté sur la troupe, en poussant des -hurlements épouvantables.
Tout à coup, on cria : « Nous sommes pinces, nous manquons de cartouches ! Aux armes, frères. » Une foule de tirailleurs marcha, la baïonnette en avant, en tirant des coups de fusil sur la troupe de ligne qui répondait par un feu de peloton très bien nourri. Comme la rue fait coude dans cet endroit, je perdis de vue les combattants, mais tout à coup j'entendis des cris de joie : on courait ; des enfants de treize ans brandissaient des sabres, d'autres traînaient et poussaient un caisson d'artillerie dont ils s'étaient emparés. Il fut ouvert, vidé, renversé, et chacun des émeutiers eut quinze cartouches. Cependant on piochait, on criait, on frappait à toutes les maisons pour avoir telle ou telle chose ; on ramassait des pierres, on arrachait des volets et des portes pour les appuyer contre des voitures renversées, pour exhausser ainsi ces formidables constructions.
Vers le jour, ayant fait une tentative pour m'en retourner au faubourg Saint-Germain, j'eus tout juste le temps de me baisser derrière une des barricades pour ne pas être atteint par les coups de feu.
« Ce que je pourrais vous conseiller de mieux, me dit un des tirailleurs, ce serait de rentrer et de vous mettre à l'abri, car tout à l'heure cela va chauffer. »
Et en effet, peu d'instants après, des balles sifflèrent dans tous les sens. Tout à coup, on cria : « Au mouchard ! au mouchard ! » et l'on tira sur le malheureux homme qualifié ainsi : il tomba et on l'emporta sur-le-champ.
M. Jean sortait, de temps en temps, pour nous dire ce qu'il entendait, et ce que les révoltés comptaient entreprendre. Voici ce qu'il entendit : ce Nous ne voulons plus ni de la régence, ni du petit. Point de Bourbons ! Plus de Bourbons ! A bas Guizot ! »
— Mais, mon cher, lui dis-je, il n'est plus question de Guizot, il a été renvoyé.
— Et le roi le sera, je vous en réponds. Ils y vont tout à l'heure ; tous les régiments ont déjà fraternisé avec le peuple, avec nous enfin. C'est nous qui sommes maintenant le gouvernement ; nous ne voulons plus qu'une Chambre et cette Chambre, c'est nous.
Toute la nuit, et jusqu'après dix heures du matin on s'est battu avec acharnement ; je ne pouvais donc penser à rentrer chez. moi. Comment faire une marche à pied, pendant près d'une heure, entre des centaines de barricades, et sous une grêle de balles ?
— Il le faut cependant, dis-je à Jean, partons ; je vous ai promis vingt francs si vous m'accompagnez, vous le savez, décidez-vous, sans quoi je pars seul. Il me semble qu'il y a un moment de répit, les rues commencent à se repeupler. Voici les femmes, même, qui courent çà et là.
— Mais vos parents seront rassurés, monsieur ; j'ai mis exactement votre lettre dans la boîte.
— Oh ! la belle besogne, lui dis-je, la boîte est à sa place, mais le facteur ne circule plus, donc ma lettre se reposera éternellement dans votre jolie boîte. En un mot, je ne tarderai plus. Voulez-vous venir, oui ou non ?
— Oui, monsieur, je viens. Voilà que Ton part pour les Tuileries, le roi et sa compagnie auront chaud.
Il prit sa casquette, et moi celle que M. Marcus m'offrit et qui m'était trois fois trop grande. Avec la pluie et l'ouragan qu'il faisait, je n'étais pas plus avancé que la veille au soir.
Mon gamin me conduisit à travers tout le système stratégique des barricades, avec une intelligence merveilleuse, côtoyant les divers points de l'action et cependant sans nous trop exposer. En traversant le rond-point des Champs-Elysées, nous vîmes un grand mouvement du côté du Château. A nos questions, on répondit : « C'est qu'on pille le Château. »
C'en était donc fait de la royauté de Juillet. Comme celle de Charles X, elle avait péri en trois jours, et ses ministres, comme Polignac, cherchaient à s'évader. Dieu veuille qu'ils soient plus heureux que lui, cela évitera bien de l'embarras et du nouveau sang répandu. Nous avons un gouvernement provisoire à la tête de la jeune République : c'est Ledru-Rollin, un second Robespierre. Lamartine, qui a su faire dorer la guillotine, comme disait Chateaubriand, pourra dorer une nouvelle guillotine !
Je ne saurais exprimer ce que j'ai éprouvé de joie et de tendresse, en revoyant toute ma chère famille, et en recevant les plus touchantes démonstrations, à ma rentrée sous ce toit vraiment paternel.
25 février.
Nous avons ici une foule de gens qui, je ne sais trop pourquoi, se réfugient chez nous, car si notre hôtel n'est pas plus exposé que d'autres, il ne l'est pas moins non plus.
La confusion et le désordre sont à leur comble : nous sommes, à la lettre, sans aucune espèce de gouvernement. Celui sous lequel nous sommes censés vivre est la République. Il y a un gouvernement provisoire qui siège au nom du peuple souverain. La constitution, dont on a publié le programme, est basée sur la fraternité universelle. On crie, on tire, on fait des marches et des
contremarches ; nous avons, pour garder l'ambassade, tantôt vingt-cinq hommes de la garde nationale, tantôt cinquante, dont trois officiers qui doivent dîner avec nous, ce qui est passablement ennuyeux ; ils sont, au reste, animés du meilleur esprit, et feront tout au monde pour nous servir en toute occasion. Jusqu'à présent, la garde nationale est encore un peu respectée par les porteurs de blouse, mais cela durera-t-il longtemps ?
La famille Kotchoùbei, au nombre de dix personnes, est dans notre hôtel, de même la princesse Krassalkowitch avec M lle Àglaé et deux femmes de chambre. La princesse Kotchoùbei a aussi deux femmes de chambre, une nourrice, deux gouvernantes, dont l'une a une fille auprès d'elle ; en un mot nous sommes plus de cent personnes que l'on doit nourrir. Si. cet état se prolongeait, ïi deviendrait tout simplement ruineux. Avec une République, nous ne pouvons pas rester ici, nous nous en irons aussitôt que nous aurons reçu des ordres à cet effet, ce qui ne peut tarder plus de dix jours.
Lorsqu'on a pillé le château des Tuileries, cinq hommes sont entrés dans la chambre de la comtesse de Montjoie, dame d'honneur de la reine. Elle était malade et couchée ; elle dit à ces messieurs qu'elle, Française, n'avait pas peur des Français, mais qu'elle leur serait reconnaissante de lui accorder du repos et de l'air, ce qui voulait très poliment leur dire de la laisser tranquille. C'est ce qu'ils firent en effet, sans toucher à rien.
L'aspect de Paris est formidable : des milliers de barricades interceptent toute communication en voiture ; pour se voir, il faut aller à pied et escalader toutes ces barricades, ce qui devient très fatigant et presque impossible pour les femmes ; avec cela, la troupe est complètement désarmée et le peuple souverain est au contraire armé de pied en cap. Il en résulte que les gamins tirent continuellement, sinon sur le monde, du
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année im
moins en l'air, pour nous rappeler à chaque instant leur pouvoir et leur triomphe.
27 février.
Nous sommes parfaitement tranquilles à Paris, le gouvernement provisoire a fait des efforts inouïs pour nous rendre la tranquillité ; nous devons cette victoire principalement au courage et au dévouement inouï de M. de Lamartine qui a passé soixante heures sans boire ni manger, sans dormir, toujours debout, haranguant, parlant et, en même temps, donnant des ordres, dictant des proclamations ; il était à tout et faisait tout avec une force d'esprit et de corps miraculeuse. C'est à lui que nous devons d'avoir échappé au pillage.
On enrôle en ce moment tous les ouvriers sans travail et toute l'émeute pour l'incorporer dans l'armée.
Les colonies Kotehoubei et Krassalkowitch sont encore chez nous, et resteront dans notre maison jusqu'au moment où elles pourront quitter la France, ce qui ne sera guère possible, à ce qu'il paraît, avant un mois, les chemins de fer étant détruits, ou à peu près, par les partisans des aubergistes, des charretiers et des maîtres de poste qui veulent rétablir leur genre de communications.
Nous sommes tous bien portants, nous mangeons à merveille et, depuis hier, l'on dort aussi un peu, car il n'y a plus ni bruits ni fusillades dans les rues.
J'ai circulé hier très aisément en fiacre ; les barricades existent encore, mais on laisse un espace assez large pour pouvoir passer en voiture (1). J'ai été ainsi chez
(1) Marie, ministre des Travaux publics du Gouvernement provisoire, avait en effet donné l'ordre que l'on pratiquât dans les barricades un passage pour les voitures. C'est ce qu'assure Freycinet dans ses Souvenir$ (p. 15 et 17).
Rothschild : on ne saurait se figurer la terreur des banquiers et des notaires, ils sont dans un état déplorable ; on ne sait plus où prendre de l'argent, car on doute que l'État puisse payer les rentes du premier semestre. Dès que cela sera possible, ce que j'espère, la confiance renaîtra dans les esprits, l'argent, refoulé dans les caves, rentrera de nouveau dans la circulation, et les valeurs compteront pour quelque chose, tandis qu'à l'heure qu'il est, ce ne sont que des chiffons de papier qui ne représentent rien. Il faut espérer que tout cela s'arrangera, grâce aux efforts du gouvernement provisoire, mais on ne saurait se faire illusion, la jeune République, à peine née, doit déjà se débattre contre d'immenses difficultés.
28 février.
Tous les dangers dont nous avons été entourés ont disparu : ma plaie est guérie ; les amis qui s'étaient réfugiés chez nous ont regagné leurs demeures, les voitures circulent de nouveau dans Paris, les boutiques sont ouvertes, les ouvriers sont rentrés dans leurs ateliers, tout enfin est dans un état de calme inconcevable et miraculeux dans les circonstances actuelles. Il n'y a dans ce moment aucune ville au monde plus sûre que Paris : la police qui se fait dans les rues est admirablement organisée ; on porterait des trésors sur soi qu'on pourrait circuler dans tout Paris, sans rien risquer du tout, et moins même que dans les temps les plus calmes, les plus brillants pour le pouvoir déchu.
Le roi Louis-Philippe avait complètement perdu la tête ; il est parti avec 15 francs dans sa poche, alors qu'il avait 700 000 francs en or dans son secrétaire.
Le duc de Montpensier avait oublié sa femme au Château. Il s'en aperçut au moment de monter en citadine,
à l'entrée des Champs-Élysées ; il dit à quelques personnes qui l'entouraient dans ce moment : « Je vous recommande ma femme, messieurs. » Plusieurs députés de l'opposition rentrèrent aux Tuileries, au milieu du pillage, et trouvèrent la malheureuse princesse errant dans les corridors du palais. Ils la firent partir pour le château d'Eu où, disait-on, la famille royale s'était donné rendez-vous.
Le duc de Nemours est resté une heure entière évanoui à la Chambre. En sortant des Tuileries pour se mettre à la tête de sa troupe, et voyant que la garde nationale ne lui présentait pas les armes, il accourut vers un capitaine de cette milice en le prenant par la main et lui demandant secours et criant tant qu'il pouvait : « Vive la réforme ! »
On n'a jamais rien vu de pareil. Le bruit court aujourd'hui que le roi est à Alger. Il aurait eu tort de prendre ce parti ; il a si lâchement abandonné l'armée que certainement celle-ci ne voudra point de lui en Afrique.
Personne ne peut quitter Paris en ce moment, sans s'exposer à courir des dangers de route : les chemins de fer sont coupés, les ponts brûlés, etc. ; il faudra donc réorganiser tout cela avant de pouvoir s'en servir. Quant à nous, nous attendrons dans tous les cas les événements ici, nous ne partirons pas, à moins que le gouvernement provisoire nous chasse ou que le nôtre nous rappelle. La circulaire, que Lamartine a adressée aux membres du corps diplomatique hier (1), est écrite en termes très pacifiques et énonce l'espoir d'un concours de la part des autres peuples ; il n'y est question ni de souverains, ni de gouvernements.
(1) Il semble qu'Apponyi fasse erreur sur la date. La célèbre circulaire de Lamartine à nos agents diplomatiques est du 4 mars. Elle a paru au Moniteur du 5 mars. Garnier-Pagès [op, cit., III, p, 226-235) ' en donne le texte.
Figurez-vous la position des souverains qui ont donné la charte française à leurs peuples, cette charte modèle dont il n'existe plus le moindre vestige, cette admirable institution si forte qui a succombé en peu d'heures ! Parlez-moi aujourd'hui de tout cela...
L'avenir est sombre et menaçant, voilà tout ce que l'on peut dire dans ce moment. II est au reste impossible de calculer les suites de cette immense commotion qui s'est faite ici ; l'histoire n'offre rien de semblable ; je puis me tromper, mais il me semble que c'est tout simplement la fin du monde politique de l'Europe, la fin de l'ordre social. Il faut tâcher de faire sortir de toutes ces ruines quelque chose qui puisse remplacer cet édifice qui a duré pendant tant de siècles, mais qui croule en ce moment, usé comme il est, et insuffisant au besoin du peuple, de l'humanité, des gouvernements, de la religion, de tout enfin. Ils ont chassé Louis-Philippe, le roi élu par le peuple ; cela nous dit clairement qu'il n'est plus question de penser à une royauté quelconque en France. De plus, il n'y a pas un homme en ce moment-ci dans tout le royaume, dans toute l'Europe qui ait la moindre petite popularité, qu'on puisse, même pour vingt-quatre heures, mettre en avant comme un étendard, comme une idée, comme un ralliement, comme un centre quelconque. Cela vous prouve qu'on n'a plus besoin d'unité ou de centre, que le gouvernement n'est dans ce moment nulle part, comme il est partout, c'est une chose insaisissable et qui se meut pourtant dans un certain but, celui de l'ordre, en faveur du respect de la propriété. Dès que les provinces seront un peu calmées, on enverra dans ce moment Berryer ( 1) en Vendée pour y contenir les masses. Je ne doute nullement qu'il y parvienne, car le duc de Bordeaux, pas plus que Louis-
(1) Le grand avocat Berryer était l'un des membres les plus en vue du parti légitimiste*
Bonaparte ou tout autre n'ont aucun parti raisonnable en France. La royauté est usée jusqu'à la corde, elle ne se relèvera plus ici.
1 er mars.
L'ordre est complètement rétabli à Paris. Nous n'avons même plus de garde à la porte.
Guizot est heureusement arrivé à Londres avec Duchâtel ; le duc de Nemours, l'aîné de ses fils et le prince et la princesse de Cobourg sont aussi arrivés à Londres. Le duc de Nemours est dans un abattement difficile à dépeindre, il a été obligé de se déguiser ; la duchesse sa femme et le roi, avec le reste de la famille, ne sont pas arrivés à Londres, on ignore complètement où ils sont. La duchesse d'Orléans avec le comte de Paris est partie hier seulement et est arrivée à Bruxelles, sous escorte du gouvernement provisoire, et Ledru- Rollin lui a, dit-on, fourni 300 000 francs pour le voyage. Le roi, voulant se rendre de Dreux à Eu, fut averti que la population de cette ville allait à sa rencontre non pour le protéger, mais pour le prendre. Il n'a, en général, pas eu la satisfaction de voir beaucoup de dévouement pour sa personne ; même les gens de la Cour l'ont presque tous abandonné.
On fait justice des incendiaires et des voleurs. Hier soir encore, on en a pris un grand nombre dans les rues de Paris et dans les environs : ils ont été fusillés sur-lechamp par les patrouilles qui les ont arrêtés ou bien ils ont été livrés à la justice ; ces bandes ont été presque toutes commandées par des forçats libérés qui, heureusement, sont reconnus par les sergents de ville. Avanthier soir, Henri de Mortemart était d'une patrouille qui a rencontré, dans la rue de Varennes, des voleurs occupés à défaire les grilles d'une boutique : on les a pris,
ils étaient deux, on les fit mettre à genoux et ils furent fusillés sur-le-champ.
J'ai fait hier avec Marie (1) une tournée dans Paris, pour lui montrer le Palais-Royal dévasté, les Tuileries changées en hôpital civil, les boulevards dégarnis d'arbres, dépavés, etc., puis nous sommes entrés dans les rues étroites et tortueuses de la Cité, qui, pour la plupart, sont dépavées, et où force boutiques sont encore fermées. Nous avons remarqué que les inscriptions à la craie blanche, sur les volets des boutiques fermées, et qui ne sont point encore effacées, portaient ces mots : « Armes données ». Ces inscriptions, dans chaque quartier de la ville, sont toutes tracées par la même main, ce qui prouve clairement que ces mots ont été inscrits par la même personne, chef du mouvement dans chaque quartier. Cette précaution était indispensable pour empêcher qu'on revînt plusieurs fois dans la même maison effrayer les habitants, pour gagner du temps et enfin pour ôter tout prétexte aux malintentionnés de causer du désordre ou du pillage. Jamais on n'a vu une révolution mieux organisée, mieux conduite, et obtenir, avec moins d'effusion de sang, un plus grand, un plus merveilleux résultat.
J'ai fait hier soir beaucoup de visites dans notre faubourg, tout le monde veut franchement soutenir le gouvernement qui est aujourd'hui à la tête de la République, on veut, on désire la paix, la liberté et surtout le repos. On en a assez de l'esprit de parti et de toutes ces assommantes nuances dans les Chambres, ces disputes politiques, etc., on veut enfin rester tranquille et ne plus entendre parler de tout cela.
La princesse de Baufîremont est aussi républicaine que Carnot ou Ledru-Rollin. Elle m'a dit hier qu'il ne
(1 ) Marie Apponyï, fille de l'ambassadeur, dite aussi Minima ou Mîmi, encore non mariée à cette époque.
pouvait plus être question de Bourbons et de royauté en France. Aussi tout le monde reste en place, tous les jeunes gens se font inscrire à la garde nationale, tous font, avec un zèle imperturbable, le service de ce corps : les rondes dans et autour de Paris ; il n'y a qu'un seul but : la conservation de la propriété et la paix. Le dévouement est en ce moment général pour la conservation de tout le bien matériel de la ville et des individus qui l'habitent, aussi la confiance renaît d'une manière miraculeuse ; l'argent commence de nouveau à circuler ; l'or, qui avait pendant plusieurs jours complètement disparu, s'achète de nouveau à 4 et 5 pour 100.
La marquise de Dolomieu, qui a été recueillie par la duchesse de Marmier, est complètement ruinée. Il ne lui reste rien, absolument rien, à ce qu'elle nous a dit. L'invasion des Tuileries a été si prompte et si complète qu'on lui a tout enlevé, son argent, ses titres, sa vaisselle, tout enfin.
Par décret de la République, publié aujourd'hui dans les journaux, les titres ont été abolis (1). Les blouses me disaient cependant hier, dans les rues : « Nous sommes un peuple galant, nous ne sommes plus le peuple de 93, nous sommes plus civilisés aujourd'hui et nous appellerons toujours les femmes : madame, et les hommes : monsieur, mais nous sommes frères, nous voulons l'union, la liberté, la paix pour nous et pour tous les peuples. »
On ne saurait être plus poli qu'on ne l'est dans les rues : jamais, dans aucun temps, je n'ai vu les basses classés plus prévenantes qu'elles ne le sont pour tout le monde. Cette jalousie, qui se manifestait autrefois pour les hautes classes, a complètement disparu ; tout le monde semble comprendre que les riches sont néces-
(1) Le décret abolissant les titres nobiliaires est du 29 février 1848.
saires aux pauvres et que, sans les riches, il n'y aurait plus de pauvres mais seulement des misérables. L'ouvrier comprend, avec son intelligence merveilleuse, qu'il lui faut des consommateurs pour vendre ce qu'il produit, et que, par conséquent, sans les riches il n'y aurait point de travail.
2 mars.
Nous sommes, à l'ambassade, dans l'attente de ce qui va arriver et des ordres que nous recevrons de notre Cour. Nous n'avons aucune idée de ce qu'on fera chez nous, ni du parti qu'on prendra. Nous n'agirons certainement pas pour le comte de Paris qui n est pas plus légitime que la République, et, à mon avis, bien moins encore. Nous ne ferons pas davantage pour le duc de Bordeaux qui n'a certainement pas la moindre chance de plaire à ce pays ; nous n'avons, au reste, rien fait pour lui en 1830, nous ferons bien moins encore aujourd'hui. On a renvoyé Louis-Bonaparte qui s'était flatté d'être un embarras pour ce gouvernement ; il n'est rien pour ce pays, pas plus que pour les autres. En faveur de qui pourrions-nous agir ? Il nous faut donc rester tranquilles, ou bien soutenir le gouvernement provisoire qui fait tout au monde pour rétablir l'ordre, la tranquillité et la liberté. La chute du gouvernement d'aujourd'hui serait certainement un grand malheur pour ce pays, et on ne conçoit pas ce qui pourrait en résulter ; dans tous les cas il en résulterait des horreurs de tout genre dans Paris et dans les provinces.
Le faubourg Saint-Germain voit, dans ce qui est arrivé à la famille d'Orléans, le doigt de Dieu. M me de Virieu dit à ce propos : « Comment, le doigt de Dieu ? 11 y a mis les quatre doigts et le pouce. »
Le roi, la reine, pendant leur fuite, n'ayant aucun
. vêtement chaud, et dépourvus de tout, souffrirent du froid et de la faim : ils n'avaient pour eux tous que deux petits pains, ils en demandèrent et, étant reconnus, on leur a refusé même cette légère offrande. Battus par la tempête, ils ont été obligés de relâcher à Jersey ; on a bien la nouvelle des préparatifs faits pour les recevoir en Angleterre, mais la nouvelle de leur arrivée, ainsi qu'on Pavait dit, ne s'est point confirmée.
On est parvenu à détourner les incendiaires de Saint- Cloud et de Versailles. M me de Marinier, le lendemain de la révolution, est allée, à travers les rues, entourée de toute sorte de peuple, quêter pour les blessés. C'est certainement très beau de faire du bien, dans un moment aussi critique que celui que nous traversons, mais il est permis de se dire qu'il était un peu trop tôt de paraître en public pour une dame d'honneur de la reine, d'une reine fugitive et dans le malheur, d'autant plus qu'on n'avait pas même eu la nouvelle de son arrivée à l'étranger.
Les cendres d'Armand Carrel doivent être, en ce moment, transportées au Panthéon (1). Comme cela se passe à l'autre bout de la ville, tout ce bruit ne vient pas jusqu'à nous.
Nous venons de recevoir une invitation de M. et M me Emile de Girardin pour passer la soirée chez eux. Tout le gouvernement provisoire y sera sans doute, mais il est certain que nous ne pouvons y aller : d'abord, à cause du changement de notre position, et ensuite parce qu'il serait indécent d'aller s'amuser, au moment où cette famille royale, avec laquelle nous avons été pendant dix-sept ans en si bons rapports, vient d'être frappée d'un si incommensurable malheur.
(1} Armand Carrel avait été inhumé au cimetière de Saint-Mandé, et c'est dans ce cimetière que, le 2 mars, s'était déroulée une cérémonie d'abord fixée au 28 février, puis remise.
3 mars.
On commence à avoir des inquiétudes sur le sort du roi et de la reine : ils ne sont point arrivés en Angleterre, ni en Belgique, ni en Allemagne ; il est très probable qu'ils ne sont plus en France : on ne sait, par conséquent, pas ce qu'ils sont devenus, et l'on commence à craindre qu'ils aient péri en mer.
Le repos est parfait et l'ordre admirable ; jusqu'à présent nous avons la plus douce, la plus aimable- république qu'on ait jamais vue. Le gouvernement provisoire et ses sous-ordres sont d'une politesse, d'une prévenance inimaginables, ils font tous les efforts possibles pour rendre le bien-être et la confiance au public. Le gouvernement se renouvelle avec le concours même des employés qui doivent céder leur place.
Le comte de Syracuse ayant été averti samedi dernier, qu'il courait des dangers comme Bourbon, a quitté l'hôtel de Douvres, pour se cacher chez un de ses hommes d'affaires ; de là il voulait continuer son voyage avec ses domestiques, ses effets et son aide de camp, mais il paraît qu'il a eu peur de nouveau, et qu'il s'est cru obligé d'avoir recours à un travestissement : il prit donc une blouse dont il s'affubla, et une casquette qui couvrit sa tête de race royale ; cela fait, il abandonna, en courant à pied à travers champs, ses équipages, ses serviteurs et même son aide de camp, ce malheureux Golonna ; il trouva à s'embarquer et arriva à Londres, où il a vu le duc de Nemours et la princesse Clémentine, avec son mari. Il dit, dans une lettre qu'il a écrite à une femme de ma connaissance, qu'on ne se faisait aucune idée de la démoralisation du duc de Nemours, qu'il en a oublié jusqu'à sa fierté et qu'il a vieilli de dix ans.
La liste civile est tellement endettée par le roi, qu'il a été impossible de se dessaisir des valeurs qu'on a trou-
vées dans les palais et que le gouvernement provisoire aurait voulu mettre à la disposition du roi et de. la reine. L'ancienne Cour prétend maintenant que le roi n'a rien pu sauver de sa fortune et qu'il se trouverait, en Angleterre, sans aucune espèce de ressources, si jamais il y débarquait. Des personnes bien informées m'assurent le contraire et je suis convaincu qu'il a une immense fortune à l'étranger.
Malgré la République, on continue à donner les anciens titres ; il n'y a que dans les actes publics qu'il ne paraîtra ni titre, ni autre qualificatif. Le faubourg oaint-Germain est toujours dans le même enthousiasme : il est républicain de corps et d'âme et veut employer toute son influence pour concourir à la conservation du pouvoir existant. Lamartine a rencontré dernièrement Richelieu, il lui a exprimé sa reconnaissance envers la société pour le concours qu'elle prêtait, dans ce momentci, à l'ordre et à l'établissement de la République, En effet, l'on fait le service très pénible de la garde nationale avec un zèle digne d'éloges.
On a fait courir, ces jours derniers, toute sorte de bruits alarmants sur les dangers qui nous menaçaient : pillage et autres désordres de la part du communisme ; on parlait d'assassinat, de fausse patrouille, de faux gardes nationaux. Certaines personnes assurent que c'est le gouvernement provisoire lui-même qui répand ces bruits pour rendre la surveillance plus active, et l'union de la garde nationale et de la ligne plus forte encore, s'il est possible.
On recommence de nouveau à recevoir le matin et le soir ; j'ai été ainsi, hier, dans plusieurs de ces réunions qui ont lieu le jeudi, comme chez la duchesse de Maillé, chez la duchesse de La Trémoïlle, la comtesse de Beaumont, etc.
Nous partons d'ici, mercredi 3 mai, et nous resterons
III. Ledru-Rollin, représentant du peuple, 1848. (Gravure du Cabinet des Estampes, Paris.)
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quinze jours chez Rodolphe. Je n'ai pas encore reçu mon congé, j'espère qu'il me parviendra à Carlsruhe ; s'il ne m'arrivait pas, j'aurais le chagrin de ne pouvoir continuer mon voyage avec l'ambassadeur jusqu'à Vienne ; je serais obligé d'attendre, soit à Carlsruhe, soit à Paris, en revenant ici, car il est de toute impossibilité que je me présente à Vienne sans ce congé.
On me dit que l'on se battra ici dimanche prochain ; ce qui est sûr, c'est que le parti Cabet, Blanqui et Ledru- Rollin a perdu toute considération ; pour triompher il ne lui reste plus que la révolte à main armée, mais son triomphe est fort douteux, personne ne veut de lui, ni à Paris, ni dans les provinces ; il n'est qu'une minorité, mais qui se remuera et répandra au besoin beaucoup de sang.
Voici le quatrain qui a un certain succès dans le public :
Liberté de mourir de faim, Égalité dans la misère, Fraternité selon Caïn, Voilà ce que Ledru-Rollin Nous offre dans sa circulaire.
Ce qui s'est passé au moment des votes est inconcevable : pour favoriser le parti anarchiste, Ledru-Rollin a usé du pouvoir per fas et nefas ; il a fait voter jusqu'aux mourants dans les hôpitaux.
Il veut jouir, à ce qu'il paraît, des derniers jours de son pouvoir, pour vivre avec le luxe et la magnificence d'un roi : il donne des fêtes aux Trianons, des chasses à Chantilly, avec les équipages et les maisons du roi et des princes ; il y invite de belles dames de son choix.
Je lis aujourd'hui dans le Constitutionnel, sous la rubrique : Nouvelles de la Cour : « Il y a eu hier déjeuner au petit Trianon ; il y avait des dames ; M. Ledru-Rollin s
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faisait les honneurs. Il y a eu aussi chasse à Chantilly : on a couru le cerf et fait des battues dans le parc d'Apremont. »
M me Ëmile de Girardin m'a dit que son mari comptait attaquer les membres du gouvernement provisoire, de la manière la plus acerbe. Il ne veut pas être député, afin de se consacrer entièrement à son journal.
4 mars.
On enterre aujourd'hui les héros de Février (i) et on promène dans les rues et sur les boulevards une grosse poupée qui est, dit-on, l'emblème de la République.
À peine jouissons-nous de quelques jours de tranquillité, miraculeusement assurés par le gouvernement provisoire, que déjà dans la presse on attaque ce gouvernement, auquel on doit, pour ainsi dire, l'existence, la vie, la propriété. Que sera-ce lorsque la nouvelle Chambre sera réunie ? Les élections seront favorables à la cause de l'ordre et de la paix, mais neuf cents parleurs pourront-ils jamais s'entendre entre eux ?
Ce pauvre Louis-Philippe est enfin retrouvé. Il s'est tenu caché dans un hameau, déguisé sous une blouse, avec une casquette sur la tête ; il s'est embarqué le 2 de ce mois et doit être arrivé maintenant à Londres (2).
Le gouvernement provisoire s'occupe exclusivement d'utiliser les ouvriers (3) ; il faut espérer qu'il y parviendra.
Une démonstration qui aurait pu avoir des suites ter-
(1) Le 2 mars avait été pris le décret fixant au samedi 4 les funérailles des citoyens morts pour la République.
(2) Lous-Philippe et la reine Marie-Amélie, débarqués le 3 mars à Newhaven, étaient arrivés le 4 à Claremont, où ils allaient vivre en exil.
(3) La création des « ateliers nationaux » avait été proclamée le 27 février, en exécution d'un décret pris la veille.
ribles eût été celle du drapeau rouge (1). Lamartine a été vraiment grand dans cette occasion : il a écarté ce danger de sa malheureuse patrie, le danger de la terreur et du sang ; mais aura-t-il toujours la même force, sa superbe éloquence pourra-t-elle toujours rester à la hauteur des événements, ne l'usera-t-il pas, et ne serat-il pas bientôt vaincu par la liberté de la presse et par les ennemis de l'ordre ?
J'ai dîné hier chez les Kotchoubei, avec les Gagarin et avec Richelieu. Je suis rentré chez nous pour y passer le reste de ma soirée. Il y avait beaucoup de monde, entre autres le duc de Galliera qui a perdu, par les derniers événements, quinze millions, à ce qu'il m'a dit ; il lui reste encore de quoi vivre en "Italie, et il a un capital assez fort chez Sina (2) . Sa pauvre femme ne fait que pleurer sur le malheur de la famille d'Orléans, qu'elle aimait beaucoup. II y avait aussi les Pozzo chez nous. La comtesse Pozzo m'a raconté que le roi, en arrivant à Saint- Cloud, avait emprunté de l'argent à son portier, qui lui a donné 200 francs, à M me Franchet 90 francs qu'elle avait dans son bureau, et quelques centaines de francs encore à son serrurier, auquel il doit 120 000 francs. La liste civile ne payait, à ce qu'il paraît, aucun fournisseur, le roi doit à tout le monde et il y a d'immenses sommes à lui réclamer pour le moment ; il avait pris ce système pour se dédommager des apanages que les Chambres avaient refusés à ses enfants.
Ce roi qui se croyait si populaire, et que j'ai vu salué de tant d'acclamations, a quitté le Château de la ma-
(1) C'est le 25 février que Lamartine prononça le fameux discours en faveur du drapeau tricolore, discours dont le texte entier n'a d'ailleurs été jamais recueilli. Lamartine donne, dans son Histoire de la Révolution de février, pour le passage sur le drapeau rouge et le drapeau tricolore, une version qui diffère quelque peu de celle qu'avait notée au moment même Charles de Freyeinet, qui l'a transcrite dans ses Souvenirs, p. 24, en note.
(2) Banquier autrichien.
nière la plus piteuse : il ne laisse presque pas d'amis, et c'est à peine si Ton entend en sa faveur quelques mots de regret ou de compassion.
5 mars.
Les élections se feront par le suffrage universel, tout le monde est électeur à vingt ans et éligible à vingt-cinq. Conçoit-on de pareilles élections dans Paris ? Ce sera tout simplement un massacre, un pillage général.
Il n'y a que l'Angleterre qui jouira de ce spectacle de confusion et de destruction en France : les Anglais vont refaire leur commerce que la France et l'Allemagne ont entravé par leurs fabrications. Le commerce ici se considère déjà comme détruit. Les bourgeois de Paris et la garde nationale sont au désespoir de ce qu'ils ont fait ; l'armée est tellement démoralisée, qu'on ne pourra l'utiliser pour soulager la garde nationale, dont le service est si fatigant qu'elle a demandé l'assistance de la troupe pour maintenir l'ordre et la tranquillité dans les rues de Paris.
Le projet de Lamartine est de constituer une république dans le genre de celle des Etats-Unis, et de se faire élire président. Mais ce projet est-il réalisable ? La République américaine est une réunion fédérative de plusieurs provinces. Comment en organiser une pareille en France où les provinces sont accoutumées à recevoir les ordres de la capitale qui, dans ces derniers événements, prouva son pouvoir illimité sur elles.
La grande difficulté pour le gouvernement actuel provient de l'état de ses finances ; les dépenses sont incommensurables et les sommes à payer, d'ici à deux mois, n'existent pas pour le moment dans les caisses du Trésor. Le ministre des Finances vient de donner sa démission. Garnier-Pagès doit, dit-on, le remplacer (1).
{i) Garnier-Pagès remplaça en effet ce jour-là Goudchaux, ministre des Finances démissionnaire.
6 mars.
Je suis allé hier voir la vieille M me de Rambuteau à l'hôtel Sinet(l), où elle s'est réfugiée avec l'ancien préfet de la Seine. On a jeté par la fenêtre ses meubles, ses hardeSj son argenterie, tout ce qu'elle avait enfin ; on a ainsi facilité son déménagement de l'Hôtel de Ville. Une des choses qui lui sont restées est le portrait de son mari (2), et voici comment : un élève de l'Ecole Polytechnique s'est placé en sentinelle devant ledit portrait en criant à tue-tête : « Respect aux objets d'art ! » mais, s' étant lassé de crier, il prit le parti de décrocher le portrait de M. de Rambuteau, de le coucher sur le lit de sa femme et d'écrire sur la toile en grosses lettres : « Respect aux objets d'art ! » Rambuteau, couché en effigie sur le lit conjugal, fut ainsi sauvé en effigie, et se sauva lui-même en s'enrôlant dans les rangs de la garde nationale (3) : depuis ce temps, il garde la propriété des autres, puisqu'il n'a plus rien à garder chez lui.
Hier, nous avons eu la révolte des cochers et conducteurs d'omnibus qui ne voulaient plus faire leur service, à moins d'une augmentation de salaire d'un franc par jour. Est venu ensuite le tour des vidangeurs ; ils demandent aussi une augmentation, sans toutefois revenir sur la prétention qu'ils avaient émise en 1830, de faire leurs opérations en plein jour, au lieu de les faire pendant la nuit.
Les détails qui nous arrivent sur le voyage et le déguisement du roi, de ce roi populaire, élu par la grâce du
(1) Le comte de Rambuteau confirme ce renseignement dans ses Mémoires édités par G. Lequin, p. 31 9-320. L'hôtel Sinet était tenu par les parents d'un employé de l'Hôtel de Ville qui y avait offert asile à son préfet.
(2) S'agit-il du portrait de Court ou de celui d'Henri Scheffer, tous deux reproduits dans les Mémoires de Rambuteau (édition citée) ?
(3) M. de Rambuteau a conté lui-môme comment il avait pris du service dans la Garde nationale.
peuple, constituaient un cruel enseignement sur cette manie de populacer, de flatter les opinions du jour, de vouloir entourer le trône d'institutions républicaines, de donner des poignées de main à tout le monde... tout cela n'est que du mensonge : un roi est roi et ne peut être une république. La quasi-légitimité, la quasiroyauté sont des choses bien plus fâcheuses pour les principes que la République. Il est tout simple que la monarchie le plus absolue reconnaisse une république : c'est sans danger pour le souverain qui la reconnaît. Il est bien autrement dangereux de reconnaître une monarchie fondée sur la grâce du peuple et sur une usurpation. Si la République en France parvenait à s'établir, sans troubler la paix du monde, elle occuperait certainement une place plus digne parmi les souverains et les États de l'Europe, que ce pitoyable Juste-Milieu. Il a fallu la tête, le talent et le savoir-faire de Louis-Philippe, pour faire durer une pareille fiction pendant dix-huit ans. Mais aussi, cette fiction tombée, il ne reste rien après elle, absolument rien ; jamais gouvernement ne s'est effondré de la sorte, sans laisser après soi le moindre vestige d'un parti. Aussi la République a-t-elle beau jeu sous ce rapport : tout le monde se rallie franchement à elle, et cela, non pour se garantir des menées d'un prétendant, ainsi que cela s'est vu après la chute de l'Empire et après celle des Bourbons restaurés, mais pour éviter que ce gouvernement ne soit renversé par le communisme.
Il est très probable que la guerre sera la suite du bouleversement de Février, le gouvernement provisoire la redoute autant que nous ; elle entraînerait nécessairement une dictature militaire et, si elle était malheureuse pour la France, le partage de son territoire.
Nous vivons ici en famille et avec nos nombreux amis qui viennent nous voir, surtout le soir. Notre porte est
toujours ouverte et, malgré la préoccupation des esprits, notre salon ne désemplit pas. Si la conversation roule principalement sur les événements du jour, il y en a aussi d'autres moins graves, et Ton entend encore rire et parler haut, comme dans les temps de bonheur et de tranquillité.
Les étrangers plient bagages et s'en vont tous les jours. La princesse de Lieven est heureusement arrivée à Londres. Elle n'avait jamais voyagé en chemin de fer ; cette fois, elle a dû s'y résigner.
On se moque ici beaucoup de l'abolition des titres et, comme on trouve par trop ridicule de se nommer citoyen et citoyenne, on finit par s'appeler, comme autrefois, monsieur et madame. Je ne pense pas que la République s'inquiète de ces minuties, d'autant que les titres, depuis bien longtemps en France, n'avaient plus aucune valeur et n'étaient qu'une véritable parodie. La royauté de Juillet avait faussé et sapé ce privilège comme tous les autres.
12 mars.
Le mouvement révolutionnaire des rues de Paris s'est retiré dans les clubs ; il s'en forme tous les jours de nouveaux, ils sont plus ou moins nombreux, plus ou moins désordonnés et subversifs, mais tous dangereux pour le gouvernement provisoire, à qui ils envoient des Réputations chargées d'exprimer leurs exigences.
La circulaire de Ledru-Rollin aux commissaires de province (1) est sans exemple et dépasse toute la tyrannie républicaine de 93, aussi a-t-elle inspiré une terreur générale : plusieurs maisons de banque ont suspendu leurs paiements. On dit que Rothschild est à peu près dans le même cas.
(1) Cette circulaire est du 1 2 mars. On en peut voir le texte au Moniteur ou dans Gamier-Pagès, op. cit., III, p. 16 et suiv.
On n'a aucune idée de la perturbation sociale que ces quelques heures de combat dans les rues ont produite dans toutes les classes de la société ; tout le monde est ruiné ; les mariages qui devaient se faire et qui étaient même déjà publiés dans les églises, ne se feront plus. Le gouvernement provisoire ne donnant plus de passeports aux Français pour l'étranger, les gens ne savent pas où aller. On s'attend à des émeutes et à des combats dans Paris, pendant les élections pour l'Assemblée nationale, et, en province, ce sera probablement la même chose ; les châteaux, dans ces occasions, étant plus exposés que les maisons et hôtels en ville. Avec cela, les ouvriers de Paris, nos rois du jour, n'aiment pas qu'on s'en aille, car ils sentent bien que les départs leur enlèvent les derniers consommateurs.
Mon émeutier, qui est venu me voir aujourd'hui, m'a dit qu'il ne pouvait travailler à l'Hôtel de Ville, parce que cette place se trouvait encore envahie par les combattants de Février, qui s'y sont installés.
« Au reste, me dit-il, il est bien sûr qu'il y aura de nouveaux combats dans les rues. »
16 mars.
Chaque jour nous apporte des nouvelles de plus en plus alarmantes. Ce fantôme de gouvernement, auquel tout le monde s'était rallié, et qu'on tâchait de soutenir comme seule et unique garantie d'un ordre momentané, est aujourd'hui en pleine dissolution : ses membres ne s'entendent plus ; Ledru-Rollin envoie des circulaires subversives dans les provinces ; Lamartine les désavoue, disant qu'il n'en a pas eu connaissance, et que le gouvernement provisoire n'a chargé personne de parler en son nom à la nation ni de tenir un langage contraire aux lois, etc. Comment alors Ledru-Rollin, ministre de l'In-