‹ De la révolution au coup d'État 18481851Chapitre 2 sur 10 · IV. L'État, c'est moi, par Gavarni · texte numérisé non relu

IV. L'État, c'est moi, par Gavarni

(Extrait de «Histoire de poJi tiquer».)

Source gallica.ljnf.fr ■ Bibliothèque nationale de France

térieur, auteur des circulaires, a-t-il pu et peut-il rester au pouvoir, après un tel désaveu de la part de son collègue ? La garde nationale s'en étonne et il y a eu un grand mouvement sur les boulevards : près de trente mille gardes nationaux veulent faire une démonstration pour maintenir leurs droits constitutionnels, que Ledru- Rollin a attaqués en voulant donner une autre organisation à la garde civique.

Dès lors, Paris se trouve partagé en deux camps : les uns sont pour le maintien de l'ordre à tout prix, fût-ce même par le renversement du gouvernement provisoire et de la future république ; les autres veulent, au contraire, non seulement maintenir ce qui est, mais pousser la machine à la dernière extrémité, taxant d'aristocrates tous ceux qui n'admettent pas le désordre. C'est jusqu'aux petits marchands, jusqu'au dernier petit boutiquier ou colporteur qu'on appelle maintenant de faux républicains et des aristocrates. On harangue le peuple dans les rues, on discute avec lui, les uns dans un sens, les autres dans celui qui leur convient. Tout le monde parle, veut persuader, endoctriner, prévenir, les uns le mal, les autres le bien ; cette classe mobile, impressionnable, passe d'un camp à l'autre, avec la même facilité qu'elle change de lieu de réunion, mais, dès lors, il est impossible de compter sur elle, il en résulte un tiraillement, un mouvement continuel tantôt dans un sens, tantôt dans un autre et une grande fermentation, une indéfinissable anxiété dans tous les esprits.

L'or a complètement disparu et l'argent même commence à devenir rare ; la Banque de France ne paie plus en espèces. Tous les banquiers sont à peu près ruinés, et Rothschild lui-même ne tient plus qu'à un fil : depuis ce matin, on ne paie plus, à ses guichets, que sur sa signature, et bientôt on ne paiera plus du tout. Qu'en adviendra-t-il alors, sinon une banqueroute générale ?

On se battra de nouveau dans les rues, c'est chose inévitable.

« Mais cette fois-ci, me disent les gardes nationaux, nous n'irons pas de main morte, nous nous battrons à outrance pour l'ordre et au nom de l'ordre. L'état actuel des choses est impossible. »

Quel malheur de voir un pays comme la France en un pareil état !

17 mars.

Le clergé s'est déclaré franchement pour la République. L'évêque de Langres a adressé au gouvernement provisoire une lettre qui, certainement, ne laisse rien à désirer en fait de socialisme (1). Si l'on admet le libre exercice de notre culte, on ne met pas non plus d'entrave à l'exercice de tous les autres, sans exception aucune.

Trente mille ouvriers sont réunis, en ce moment, sur la place Louis-XV (2), pour faire une démonstration contre la garde nationale et contre quelques membres du gouvernement provisoire qu'ils trouvent trop avancés, et dont ils exigent le renvoi. Au reste, Ledru-Rollin et Flocon seuls trouvent grâce devant eux.

Dans le sein du gouvernement provisoire, il y a eu des scènes très vives : Garnier-Pagès, qui a voulu soutenir Lamartine contre Ledru-Rollin, menaça ce dernier ; celui-ci fit un geste pour ouvrir la fenêtre qui donne sur la place de l'Hôtel-de- Ville, en disant : « J'appellerai les ouvriers à mon secours. » Garnier-Pagès tira alors un

(1) Le mandement de Mgr Parisïs, évêque de Langres, publié dans l'Union du 16 mars, recommandait aux fidèles de se rajlier au gouvernement provisoire et déclarait que le christianisme revendiquait comme sienne la devise de la République : Liberté, égalité, fraternité.

(2) On peut lire au t. III, p. 376 et suiv. du grand ouvrage de Garnier- Pagès, le récit de cette manifestation, mais, bien entendu, il n'y a aucune trace de l'altercation entre Garnier-Pagès et Ledru-Rollin dont Apponyi parle un peu plus bas.

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