XII. Portrait du comte Apponyi, gravé par Mortier
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qu'il lui avait dit : « Ce que vous {aites là n'est pas courageux, car vous savez bien que je ne vous dénoncerai pas. » La maréchale l'avait en effet très durement traité ; elle m'a dit que, quoique n'étant pas Française, elle aime la France au delà de tout, qu'elle se sentait humiliée de la voir tombée aussi bas, de voir Flahault, qui a été comblé par le duc d'Orléans, de voir Morny, qui professa un si grand dévouement à la branche cadette, être maintenant les premiers à persécuter les orléanistes : « Ce Morny, ajouta-t-elle, qui, pendant que j'étais chez M me la duchesse d'Orléans à Creuznach, est venu lui proposer d'organiser un soulèvement à Paris ; il fixa même la somme qu'il fallait pour l'organiser, cette somme était peu considérable, mais la duchesse refusa, ne voulant pas faire répandre du sang français. M. de Flahault m'a dit que, si le Président n'avait pas vaincu les socialistes, on aurait brûlé mon hôtel. Qu'est-ce que cela serait comparativement au salut de la France ! »
M' adressant alors à la maréchale, je lui dis : « Mais croyez-vous que vous eussiez sauvé la France ? »
Nous étions tous contre la maréchale, elle ne savait plus comment se défendre et se borna à répéter que tout cela ne durerait pas.
22 décembre.
Hier soir, chez la princesse Mathilde, il y avait très peu de monde ; Nieuwerkerke, au moment où il me vit entrer, se leva avec empressement, quitta le piano et l'artiste qui jouait à ce moment, il me reçut avec la politesse d'un maître de maison très aimable. A côté de la princesse Mathilde, était assise M me de Chasseloup-Laubat, la seule personne que je connaissais parmi toutes les dames ; je pris place à son côté, elle me parla tout bas à l'oreille, car l'artiste travaillait
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toujours sur le piano ; mais la princesse Mathilde ne l'écoutant pas plus que M rae de Chasseloup, nous continuâmes à causer à voix basse : « Dites-moi un peu, me demanda la princesse Mathilde, pourquoi les dames russes, et surtout le comte Pahlen, se déchaînent tellement contre le Président et son coup d'État : il est vraiment extraordinaire que les étrangers, qui jouissent de notre hospitalité, se fassent remarquer par leur langage si peu mesuré. »
Je tâchai de défendre mon ami Pahlen, sans trop y réussir. En attendant, le pianiste, voyant qu'on ne l'écoutait pas, avait cessé de jouer : nous crûmes devoir applaudir. Puis, la princesse se leva et me dit : « Passons dans l'autre salon ! »
M me de Chasseloup profita de ce mouvement pour gagner la porte, et j'entrai avec la princesse dans le salon à côté. Il y avait là plusieurs hommes qu'elle engagea à aller jouer au jeu de la course, ce qui voulait dire qu'elle désirait être seule avec moi. Pendant que le jeu de la course s'organisait dans le salon voisin, nous causâmes des affaires du jour, du plébiscite ; la princesse était assez inquiète des résultats de Paris : elle sait que le Président a contre lui des partis fort importants, qui se rallieront un jour, mais qui, pour le moment, sont contraires : tout le barreau entre autres ; Chaix d'Est- Ànge lui disait hier : « Voyez-vous, madame, je vous préviens que nous serons tous fort mauvais. »
Le président du comité électoral du dixième arrondissement vint interrompre notre conversation pour nous dire que, même dans cet arrondissement, le plus contraire à Louis Bonaparte, à cause du grand nombre d'orléanistes, avocats, magistrats et autres qui y demeurent et qui ne rotent pas ou bien qui votent mal, il y aura cependant une grande majorité pour le prince.
De chez la princesse Mathilde, j'ai été chez la prin-
cesse de Lieven. Il y avait tout le Corps diplomatique : Guizot, Flahault, toutes les dames russes, Montebello, le duc de Noailles, etc., etc. Ces grands hommes d'État ne savent plus aujourd'hui sur quel pied danser, et sont tout étonnés qu'en France, un gouvernement puisse marcher sans eux, qu'on ait de la force sans leur appui : Molé surtout est anéanti, aplati. Ces messieurs se donnent, en attendant mieux, la satisfaction de se disputer entre eux ; Montalembert a fait parler Falloux, et ce dernier a donné à son ami un démenti public par une lettre qu'il fit insérer dans les journaux. Falloux, qui séjourne à la campagne, est particulièrement en disgrâce à l'Élysée où on prétend qu'il n'a fait que du mal, que c'est un esprit faux, bien au-dessous de sa réputation.
Chez M me Delmar, j'ai retrouvé une partie du salon de M me de Lieven. Flahault m'a assuré de ne pas aller comme ambassadeur à Londres, mais Walewski désire beaucoup le poste à Vienne ; comme il obtiendra maintenant tout ce qu'il désire, je le vois déjà ambassadeur de France à Vienne, il y aura beaucoup de succès : sa femme est bien gentille et bonne personne.
24 décembre.
Hier matin, je suis allé voir le duc de Rauzan. J'ai dû lui parler de l'Ambassadeur, de l'Ambassadrice, si aimés, si regrettés à Paris, de Marie, de Rodolphe, de Jules, de leurs femmes et de leurs enfants.
Pendant que nous causions, et que le pauvre duc chauffait ses jambes et ses mains toutes tordues par la goutte, arriva Blacas. Il vient de Vienne, ou plutôt de Frohsdorf où il a assisté à la mort de Madame la
Dauphine (1). En route, il apprit les événements qui ont changé la face de la France, et, en même temps, le danger que son frère et sa belle-sœur ont couru, par suite de la jacquerie (2), dans leur château près d'Aulps (3). Il paraît que M me de Blacas a montré beaucoup de courage : elle a parlé à ces horribles gens, leur fit donner à boire et à manger ; ils menacèrent de revenir et emmenèrent deux chevaux. Pour le reste, ils n'ont fait aucun dégât, réservant probablement, pour leur retour, le pillage du château. Mais le lendemain matin, les chevaux revinrent seuls, ou plutôt avec un cheval de gendarme : c'est par cet incident qu'on apprit que la bande des démocrates avait été battue et dispersée.
25 décembre.
Avant-hier soir, le bruit avait circulé que Palmerston était démissionnaire ; hier soir cette nouvelle a été officiellement confirmée. Après le coup d'État du Président, c'est l'événement le plus important, le plus heureux pour l'Europe ; il n'y a pas le moindre doute qu'une des grandes raisons qui ont amené la chute de Palmerston soit le changement du Deux Décembre. L'Angleterre, poursuivant la politique haineuse de Palmerston, se serait trouvée entièrement isolée en Europe, ce qui était chose impossible. Mais comme il répugne à la fierté anglaise d'admettre qu'un ministre puisse tomber par une influence étrangère, les Anglais nient ce
(1 ) La duchesse d' Angoulême, Marie-Thérèse-Charlotte de France, ta Dauphine, tante du comte de Chambord, était morte à Frohsdorf le 19 octobre 1851.
(2) Il y eut en effet dans diverses provinces des révoltes à main armée contre le nouveau régime et aussi, comme il arrive toujours en pareil caa, des actes de brigandage.
(3) Aulps ou Aups, dans le département du Var, arr. de Draguignan.
fait, et attribuent la chute de Palmerston à des intrigues tout à fait indépendantes des affaires politiques. Ils déclarent de plus qu'ils continueront à suivre cette même politique, ce dont je les défie s'ils veulent conserver en Europe une position digne d'eux.
Chez la marquise de Caraman, pendant que j'y étais, est venue M me Frezzolini. Quelle belle et bonne personne, mais si souffrante! Elle arrive d'Espagne, où elle a été comblée par la reine et la société.
La princesse Bagration, que j'ai vue hier, a passé la semaine dernière dans son ht, très souffrante ; elle en porte l'expression sur tout son être. A travers son peignoir, on peut plus que deviner tout ce que ce léger tissu devrait nous cacher, aussi ce costume éminemment tropical exige-t-il une température à l'avenant, zone torride, qui fait mourir les belles fleurs dont elle aime à s'entourer et finirait par tuer ses amis s'ils restaient trop longtemps chez elle.
Elle ne se possède pas, lorsqu'elle parle de tout ce qui s'est passé ici depuis le Deux Décembre ; mais ce qui l'a mise complètement en fureur, c'est la visite de Flahault qu'elle accuse de n'être venu chez elle que pour la narguer, pour lui prouver que tout ce qui est arrivé est bon, et pour la préparer probablement à l'Empire : « Il m'a raconté que, pendant qu'il était ambassadeur à Vienne, le prince de Metternich lui avait parlé un jour de l'empereur Napoléon, de sa dynastie, etc. ; et qu'à ce propos il lui avait dit que si Ton mettait de côté le droit divin, il n'y aurait de légal en France, après la mort du duc de Reichstadt, que le prince Louis Bonaparte. C'était probablement pour me préparer à l'avènement du prince Louis à la dignité impériale qu'il m'a cité ce propos de Metternich, mais comme je n en ai tenu aucun compte, il s'est fâché : il m'a dit qu'on trouvait à l'Elysée que les Russes se prononçaient beaucoup trop haut contre
le gouvernement français, et qu'on aurait le droit de les renvoyer de Paris s'ils ne changeaient pas de langage ; je lui ai répondu que cette menace ne me regardait pas, vu que je suis Anglaise. »
La véritable raison qui met la princesse de mauvaise humeur, c'est qu'on lui a supprimé sa seule distraction, son entrée au spectacle, à l'Assemblée nationale où elle passait, chaque jour, une certaine quantité d'heures ; cela lui manque aujourd'hui et la fait enrager,
27 décembre.
J'ai été voir lady Normanby qui s'est beaucoup plainte de la position très fausse que leur a faite lord Palmerston vis-à-vis du Président ; les dépêches qu'il adressa à lord Normanby, au sujet des événements du Deux Décembre, sont d'une froideur, d'une retenue difficiles à rendre, tandis que le langage qu'il a tenu à Walewski, à Londres, est entièrement différent : il est chaleureux pour la personne du Président et approbateur de tout ce qu'il a fait. Qui trompe-t-il ? Qui est la dupe ? Est-ce lord Normanby ? Est-ce le Président ? Est-ce Walewski ?
Pierre d'Arenberg arrive de Bruxelles ; il y a vu Thiers, il lui a offert de l'argent s'il en avait besoin :
— Car, lui dit-il, vous êtes un émigré.
— Moi, reprit Thiers avec indignation, moi, un émigré ! Non, mon cher prince, je suis traqué, poursuivi, mais pas un émigré !
— Et nous autres, reprit Pierre d'Arenberg, qu'étionsnous dans le temps ? N'étions-nous pas bien autrement traqués et poursuivis que vous ?
— Au fond, vous avez raison ; eh bien ! oui, je suis un émigré comme tous ceux dont j'ai blâmé la conduite dans mes livres.
Le roi des Belges ne l'a pas reçu officiellement, mais je pense qu'il a fait ouvrir une petite porte de derrière par laquelle Thiers s'est glissé chez le roi Léopold ; le fait est que Sa Majesté a une peur affreuse de Louis Bonaparte, se trouvant fort compromis par de nombreuses correspondances qu'on a trouvées chez les orléanistes, aussi a-t-il fait dire à Thiers qu'il devait s'en aller, qu'il le gênait beaucoup ; mais Thiers ne sait où se rendre : il craint la Prusse, il a peur du roi de Hollande, car il a été trop bien avec la reine, il ne peut aller à Londres où il serait mal reçu par les princes d'Orléans, à Florence, où il pourrait continuer à écrire son voyage, il a peur des Autrichiens ; il a été enfin convenu qu'il resterait à Bruxelles, le roi ayant fait insinuer qu'en résumé, Thiers pouvait être plus facilement surveillé par la police française dans cette ville que dans toute autre.
30 décembre.
Bacciochi, que j'ai vu chez les Douglas, nous a décrit toutes les magnificences qui vont être déployées à Notre-Dame, à l'occasion du Te Deum (1) : la cathédrale sera extérieurement et intérieurement décorée comme pour le sacre de l'empereur Napoléon. Le Président sera sous un dais en velours rouge brodé d'or. L'intérieur de l'église sera inondé de lumière, cinq cents musiciens formeront l'orchestre, en un mot rien n'y manquera. Le Président veut absolument se rendre à cheval à Notre-Dame ; j'ai observé aux Douglas que c'était bien imprudent, et qu'ils devaient user de toute leur influence pour le détourner de cette idée. Lady
(1) Le Te Deum fut chanté à Notre-Dame le l 8r janvier 1852 avec beaucoup de pompe. D'après le comte de Hùbner, qui y assistait avec le corps diplomatique, le prince s'y montra « calme, simple, rêveur » {p. 50) .
Douglas m'a dit qu'hier elle a passé sa soirée chez le Président, et qu'elle et la princesse Mathilde avaient tout fait pour lui persuader d'aller en voiture, mais sans réussir.
Arriva ensuite Drouyn de Lhuys avec qui nous sommes tombés d'accord que le trône, les bannières vertes au chiffre N brodé en or et entouré de couronnes de lauriers, ainsi que tout cet ensemble pompeux feraient présager l'Empire, et que, du reste, le Président voudrait-il l'éviter, il ne le pourrait pas plus que le roi Louis-Philippe n'a pu rester lieutenant général du royaume. Ne nous faisons point d'illusion, nous sommes, pour le moment, en plein dans le Consulat de Napoléon, et l'Empire doit nécessairement suivre le Consulat.
M me Roger, que j'ai été voir, m'a dit que son mari se tenait en ce moment le plus possible à l'écart ; il trouve sa position vis-à-vis du Président fort délicate et ne se prononce sur rien, pas même sur les petites choses concernant l'étiquette : c'est ainsi qu'il était question de savoir s'il fallait aller au Te Deurn en uniforme ou non, ou n'y pas aller du tout ; il a répondu qu'il ferait comme les autres. Tout cela me prouve que le roi Léopold doit être très compromis dans la conspiration d'Orléans.
La Rosière prétend que Montalembert va beaucoup à l'Élysée, que c'est un homme plus capable, sans doute, que Falloux, mais bien plus dangereux. Il l'appelle l'homme de la sacristie et prévoit qu'il poussera le Président au jésuitisme, à l'hypocrisie, que les évêques feront de la politique au lieu de s'occuper de l'Église et que le sentiment religieux qui existe encore en France sera détruit ou faussé.
La duchesse de Noailles, elle, admet au moins que le Président nous a tous sauvés du massacre et du pillage, mais cela, pour le moment seulement.
— Oui, lui dis-je, il pourra en être ainsi, si le parti sage et censé de la nation s'obstine à faire de l'opposition, ou bien si l'on fait ce que vous comptez faire, c'est-à-dire s'abstenir de toute coopération en faveur du gouvernement. Le Président sera bien obligé, à la longue, de s'appuyer sur les masses qui pourraient bien un jour l'entraîner dans une fausse voie, mais ce sera votre faute et non la sienne. Pour bien faire, on devrait le soutenir en France comme à l'étranger et, loin de lui créer des obstacles, faciliter sa marche et l'aider à combattre la Révolution. Pour arriver au but qu'il poursuit, il faut dix ou quinze ans d'un régime comme le sien, il faut laisser le temps à la nouvelle génération de fournir des hommes nouveaux, car, avec les hommes d'autrefois, on ne fera rien de bon. Il faut, pour rétablir en France un gouvernement solide et qui ait quelque chance de durée, que les Thiers, les Guizot, les Molé, les Piscatory et consorts disparaissent, qu'il n'en soit plus question.
— C'est possible, reprit la duchesse, mais avouez que c'est cruel pour nous d'attendre encore si longtemps, pour nous qui attendons depuis plus de vingt ans ! On répand le bruit que le comte de Chambord ne veut pas revenir en France, c'est une indignité ; il fera ce qu'il doit faire pour le bonheur de la France.
— Il a raison, dis-je, do ne pas vouloir s'imposer et de ne vouloir revenir que lorsqu'il sera rappelé. Pour le moment, la France s'est prononcée non pas pour lui, mais pour le prince Louis. Ne doit-il pas s'avouer qu'il aurait été incapable de faire tout le bien que le Président fait, en ce moment, à la France, à l'Europe ; et, dès lors, ne doit-il pas, en bon et loyal Français, être heureux de ce bonheur qu'il n'aurait jamais pu donner à sa patrie et qui lui vient de Louis Bonaparte ; il peut regretter, lui, le descendant de saint Louis, de n'être pas l'auteur des
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bienfaits répandus sur la France, mais n'est-il pas de son devoir de s'en réjouir, et de ne rien faire qui puisse troubler cette félicité.
Pendant cette discussion, arriva Laubespin qui nous donna des détails sur toutes les horreurs qui se sont passées en province : dans les églises, on a commis toutes les profanations imaginables, brisé les tabernacles, répandu à terre les hosties ; on assure qu'il y a eu des enfants et des vieillards massacrés ; Laubespin, avec trois ou quatre domestiques armés de fusils de chasse, s'est défendu contre toute une bande de ces malfaiteurs et les dispersa, au grand bonheur de sa commune et de quelques autres qui auraient été pillées et brûlées sans la moindre opposition, tant on avait peur des rouges dans ce pays.
M me Nathaniel de Rothschild, chez qui j'ai dîné, m'a dit qu'elle voudrait bien donner de petits concerts, mais qu'avec la scission qui existe dans la société, c'est devenu impossible : en effet, comment, par exemple, inviter les orléanistes avec la princesse Mathilde et les ministres du jour qu'on ne peut cependant pas exclure ?
A table, j'étais assis entre la baronne James et la princesse Grassalkowich qui, toutes deux, sont encore très démoralisées du coup d'État, chacune à sa manière ; j'ai cependant remarqué de notables changements dans leurs appréciations, elles jugent les événements avec plus de calme. Chez les Rothschild, ce calme provient des énormes affaires qu'ils font en ce moment par la hausse de tous les papiers et actions dont leur portefeuille est rempli.
Après dîner, je suis sorti en hâte, désirant être à temps chez la duchesse d'Albuféra pour y trouver la princesse de Ligne qui partait le soir même ; malheureusement le dîner Nathaniel avait duré si longtemps qu'il était dix heures et demie passées lorsque je suis
arrivé : la princesse de Ligne n'y était plus, mais j'ai encore trouvé le prince et la princesse Charles de Beauvau qui sont tout en faveur du prince Louis ; pour sa première élection, ils lui ont procuré plus de quatre vingt mille voix.
Dans le partage de la succession du vieux prince de Beauvau, ils ont eu le lot dans lequel se trouvait compris le château de Craon (1), superbe établissement en Lorraine, où ils ont passé tout l'automne et une partie de l'hiver. La princesse aime extrêmement cette résidence et, comme elle prend tout avec vivacité, les souvenirs que les ducs de Lorraine ont laissés dans ce pays lui ont tourné la tête, elle en parle avec enthousiasme, elle m'a dit :
— ■ Envoyez-nous donc un archiduc d'Autriche pour que nous ayons de nouveau un duc de Lorraine.
— Cela ne ferait pas l'affaire du prince Louis qui, au lieu de conquérir, perdrait une de ses provinces.
— Vous avez raison, reprit la princesse en riant de tout son cœur, j'ai dit une bêtise. C'est que, voyez-vous, je ne saurais jamais faire une autre politique que celle du cœur, de l'entraînement, et celle-là est malheureusement toujours mauvaise. En fait de politique, la tête doit parler et le cœur se taire.
On cause beaucoup, dans les salons, d'une visite domiciliaire faite chez M me Charles de Gontaud, et on s'en amuse. Le commissaire de police, qui était à la recherche de fusils et de poudre de guerre, voulait absolument les trouver chez cette pauvre sainte : il y a eu évidemment quelque méprise de nom.
On a perquisitionné aussi chez M me de Biencourt, la grosse M me de Biencourt ; elle voulut protester ; pour
(1) Haudonvillers, seigneurie qui avait été érigée en 1712 en marquisat, puis en 1722 en principauté de Craon pour un Beauvau.
toute réponse, on lui mit un pistolet sur la poitrine : cette démonstration la fit pâlir et se taire. On ne trouva, au reste, rien de bien compromettant dans ses papiers.- Biencourt, qui est partisan de tout ce qui se fait en ce moment, a fortement raillé la frayeur de sa femme.
1 er janvier.
Nous voici à cette grande et terrible année dont on osait à peine parler, tant était formidable la terreur qu'elle nous inspirait d'avance pour tout ce qui devait nous arriver de calamités, de révolutions, de meurtres, de pillages et de guerres civiles. Tant de maux ont été prévenus par un seul homme, par son courage et par les mesures qu'il a prises pour sauver la société ; nous devons lui en savoir gré et faire des vœux pour la conservation de sa vie et de ses facultés. Cette année 52, véritable épée de Damoclès suspendue sur l'Europe entière, a été écartée le 2 décembre, et j'espère qu'elle nous amènera l'ordre, le repos et une existence douce et paisible : nous jouirons enfin du présent et pourrons compter sur l'avenir (1).
(1) Le comte Rodolphe ne pouvait terminer ses notes sur le coup d'État par une profession de foi plus explicite en faveur de l'homme du Deux- Décemhre.
ERRATUM Planche X, p. 181, lire: ROTHSCHILD