‹ De la révolution au coup d'État 18481851Chapitre 6 sur 10 · X. Le baron James de Rotschild · texte numérisé non relu

X. Le baron James de Rotschild

Photographie de l'époque.

Source gallica.tnf.fr ■ Bibliothèque nationale de France

impossible de retenir le nom, fort beau sans doute mais bien compliqué. Il y avait encore le comte Worontzoff et son futur gendre, le prince Paskewiteh.

Le duc de Noailles m'a exprimé tous ses regrets de n'avoir pas pu aller à Appony, mais il était si pressé, si affairé, que cela lui a été impossible. Le comte Molé m'a aussi parlé de son attachement pour le comte et la comtesse Apponyi et exprimé ses regrets de ne plus les voir

J'ai fini ma soirée chez la duchesse de Poix. Je l'ai trouvée seule, lisant une brochure. Elle s'informa, comme tout le monde, de tous les membres de la famille Apponyi tant aimée ici, qui a laissé de si beaux, de si grands, de si ineffaçables souvenirs : « Cette ambassade, me dit la duchesse, avait si grand air, elle confirmait si bien la haute opinion que nous avions de la grandeur de la maison d'Autriche ! Nous voyions à votre ambassade cette magnificence, ces belles manières, ce prestige que donne la haute aristocratie ! Tout chez vous avait l'air si ancien par les traditions : l'étiquette sans raideur, l'exquise politesse qui venait au-devant de nous et nous entourait, depuis le vestibule jusque dans vos salons ! Là nous avons admiré le modèle de toutes les ambassadrices ; nous la regrettons bien, je vous assure, au reste, tout le monde vous le dira, car il est impossible d'être plus regretté que vous ne l'êtes. »

A propos des affaires de France, la princesse m'a raconté que le Président de la République lui avait un jour énoncé un projet qu'il avait conçu et qui, en effet, lui ferait grand honneur, c'est de jouer en France le rôle de Monk.

« Ce serait fort beau, dis-je, mais il faut objecter que Monk a été obligé de jouer ce rôle, tandis que Bonaparte, s'il pouvait, s'il voulait entrer dans cette voie, ne serait sans doute pas suivi par les siens, aujourd'hui

surtout qu'il se sert du parti des rouges ! Il ne peut pas faire ce qu'il veut, tandis que Monk n'a pas voulu faire ce qu'il a dû faire par la force des choses. »

30 novembre.

J'ai trouvé ce matin la duchesse de Noailles chez elle ; elle s'est beaucoup informée de toute la famille Apponyi, et m'a dit combien le duc avait de regrets de ne pas avoir eu le temps d'aller jusqu'à Appony. Ayant abordé la question du jour, elle m'a dit que tout ce que le duc désirait le plus au monde, c'était la fusion entre les deux branches, mais sans pouvoir y réussir ; c'est toujours M me la duchesse d'Orléans, par les intrigues de Thiers, qui y met l'opposition la plus violente, la plus insensée : cette princesse croit qu'elle possède un grand parti en France, et qu'il lui suffirait de venir avec le comte de Paris et de le montrer au balcon des Tuileries, pour que la cause fût gagnée. Thiers, cependant, qui voudrait éviter la Régence, comprenant les difficultés qui en résulteraient, voudrait entretenir ici cet état d'incertitude jusqu'à la majorité du comte de Paris qui, ce jour arrivé, deviendrait roi constitutionnel, par le suffrage universel, à l'exclusion du comte de Chambord.

« Nous sommes de la sorte, poursuivit la duchesse, dans une position éminemment fausse vis-à-vis des d'Orléans et, cependant, dans l'intérêt de la légitimité que nous soutenons, nous sommes obligés de les défendre indirectement malgré eux. Nous nous trouvons donc monstrueusement accouplés à un parti qui ne cesse pas de nous faire tout le mal possible. Ça rappelle ces mariages forcés, ces mariages basés uniquement sur l'intérêt, sans sympathie mais, bien au contraire, avec incompatibilité d'humeur. Cependant nous ne saurions réussir sans les d'Orléans, et tout cela est à l'avantage

du Président. Si les Orléanistes avaient voulu se rallier franchement à nous, le duc de Bordeaux aurait pu être sur le trône au printemps prochain.

1 er décembre.

Après avoir fait beaucoup de visites dans cette matinée, j'ai passé chez M me Marchenko : elle demeure rue du Cirque, dans la même maison que la princesse Butera. L'appartement de M me Marchenko est au rezde-chaussée, parfaitement et élégamment meublé ; c'est le prince Michel Galitzine qui l'a fait arranger mais, pour cause d'affaires, il a clé obligé d'aller à Saint-Pétersbourg ; il y est encore, très malade, et ne compte revenir à Paris que vers le printemps. En attendant, il a loué son appartement aux Marchenko, qui sont ravis de l'avoir. M me d'Oubril, fort souffrante, demeure avec sa fille ; il y avait bien longtemps que je ne l'avais vue : elle a été si bonne pour moi, en Espagne, que j'ai été charmé de lui témoigner ma reconnaissance.

J'ai dîné chez la duchesse de Galliéra avec Molé, Thiers, Mignet, Paul de Ségur, la princesse Grassalkowich, un Génois qui a passé plusieurs années à Grœfenberg, et en a rapporté un énorme nez pourpre, et enfin Antonini. Le dîner n'a pas été très gai, Molé faisait une figure des plus sinistres, il parlait du coup d'Ëtat dont tout le monde se préoccupe depuis que je suis ici. A l'entendre, l'affaire des questeurs, si imprudemment engagée, n'a fait que hâter la crise ; d'après le dernier discours du Président au Cirque (1), il n'y a plus à en douter. L'opinion de Molé est. qu'il n'y a plus rien à faire pour l'Assemblée, si ce n'est de se retirer avec dignité, et il nous a redit sa phrase : qu'il valait mieux sortir par la porte que par la fenêtre.

(1 ) C'est le mardi 25 novembre que le prince-président avait prononcé au Cirque un discours qui avait paru à beaucoup révolutionnaire.

M. Thiers, tout au contraire, était d'une opinion tout à fait différente et soutint, à plusieurs reprises, que, sous l'impression de l'élection de ce matin, qui était fort significative contre le Président, un acte d'opposition de tout Paris contre lui, et le triomphe remporté par l'Assemblée, il n'oserait pas se lancer à tout hasard dans une voie périlleuse pour lui, pour la France, pour toute l'Europe. Malgré cela, Thiers paraissait craindre et parlait bas avec Molé et Mignet. On a môme été fort étonné que Molé, depuis que Thiers s'est séparé entièrement des Burgraves, soit encore en aussi bons termes avec lui. Tous sentent plus ou moins que le Président a gagné la partie contre l'Assemblée, celle-ci n'ayant plus aucune considération dans le pays, et, quant à l'armée, elle a passé tout en entier dans le camp du prince Louis depuis l'imprudente proposition des questeurs. Il n'y aurait péril pour lui que si le parti orléaniste parvenait à faire élire par le suffrage universel un des princes de la branche cadette, mais tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a pas la moindre chance pour le prince de Joinville dans ce moment. Au total, tout le monde est fort triste et fort inquiet de la confusion dans laquelle on se trouve sans entrevoir les moyens d'en sortir.

J'ai fini ma soirée chez Delmar. J'ai eu toutes les peines du monde à y arriver, tant il y avait de voitures à la porte et dans les environs de l'Elysée où le princeprésident recevait, comme tous les lundis. Plusieurs personnes, venues chez les Delmar en sortant de chez le Président, m'ont dit qu'il avait l'air très en train, très communicatif, parlant à tout le monde, circulant partout et n'ayant pas l'air le moins du monde inquiet de la situation fort difficile dans laquelle il se trouve (1).

(1) Il y avait en eflet grande réception à l'Élysée la nuit même où le coup d'État devait être exécuté.

3 décembre, à 9 heures du matin.

Paris est parfaitement tranquille, il n'y a pas l'ombre d'agitation ; les voitures circulent dans les rues comme à l'ordinaire, les boutiques sont ouvertes : on n'a pas l'air de s'occuper de tout ce qui s'est passé hier. Le coup d'État a réussi (1) et nous n'avons momentanément rien à craindre. Les grands meneurs de tous les partis opposés sont coffrés. M. Molé a reçu l'ordre de se rendre dans son château de Champlâtreux ; il s'y est rendu immédiatement. Thiers est à Ham et, au dire de la princesse Mathilde, il y restera longtemps. Notre excellent Falloux est aussi en prison. Changarnier qui, lorsqu'on est venu chez lui, a voulu haranguer les soldats, a été pris par le collet et emmené un tant soit peu brusquement. Chez Thiers, au dire de M mes de Ségur et de Bonneval, on a enfoncé les portes à coups de haches. La veille, j'avais dîné avec lui et Molé chez la duchesse de Galliéra : Molé avait une figure d'un mètre de long, mais Thiers n'avait pas l'air préoccupé et certes il ne croyait ni à son emprisonnement, ni à l'abolition de la Constitution dont il ne reste, aujourd'hui, plus rien debout, pas même l'affreuse baraque du Palais- Bourbon (2).

J'ai parcouru hier tout Paris (3) : vers les deux heures après midi, les rues avaient un assez mauvais aspect, on croisait d'affreuses et sinistres figures et les cris étaient en faveur de la République. Dans les environs

(1} On pourra comparer le récit de Rodolphe Apponyi avec celui du comte de Hûbner. alors ambassadeur d'Autriche. Tous deux ont été témoins oculaires des événements et ils jugent les événements de manière analogue.

(2) La construction provisoire qui avait été élevée en 1848 pour l'Assemblée nationale dans la cour du Palais-Bourbon. La nouvelle de la démolition était d'ailleurs inexacte. Cf. plus bas, p. 189.

(3) Selon son habitude, Rodolphe Apponyi tient à se rendre compte par lui-même et c'est ce qui donne à ses récits parisiens un prix particulier.

du Café de Paris, s'étaient formés des groupes fort compacts qui discutaient très vivement ; on entoura quelques individus qui disaient que les chefs des rouges s'étaient réunis, qu'ils avaient déclaré la déchéance du Président de la République et l'avaient mis hors la loi. Cette assertion fit grand effet dans le public qui m'entourait, et les aides de camp ou officiers d'ordonnance, qui traversaient les boulevards au grand galop, furent hués et reçus aux cris de : « Vive la République ! » J'étais en ce moment avec Gotze et M. de Vilïiers, chargé d'affaires de Saxe ; ce dernier se montrait un peu inquiet. Nous rencontrâmes Albrecht qui nous dit que ce matin, dans le faubourg Saint-Antoine, il avait constaté que les rouges préparaient une attaque, mais qu'ils voulaient avant tout fatiguer la troupe.

— Ce sera difficile, dis-je, parce qu'il y a deux cent mille hommes dans Paris et autour. On a donc de quoi relever la troupe.

— C'est possible, me répondit-il, mais je puis vous assurer que j'ai entendu des militaires déclarer ne pas vouloir marcher contre le peuple, ou contre leurs généraux.

— Mais vous savez que Cavaignac, Changarnier, Lamoricière qui s'est défendu et dont on a blessé le domestique, et quelques autres généraux ont été mis en prison ; ils sont, si je ne me trompe, à Vincennes. L'Assemblée nationale vient d'être envahie) et les quarante membres qui s'y trouvaient ont été dispersés. Dupin qui courait à toutes jambes a été retenu par un des députés et on l'a forcé de signer une protestation. Il y a eu un simulacre de réunion dans sa maison à lui, elle est cernée en ce moment ; il ne lui arrivera pas grand'chose, car il a été de tout temps pour le Président.

En causant ainsi, je vis Nathaniel de Rothschild ; je lui demandai son opinion, il répondit qu'on était pariai-

tement tranquille et rassuré chez lui et qu'il ne doutait pas que le coup réussirait à Bonaparte.

On trouve en général la proclamation bien faite, et ceux mêmes qui sont pour ce qu'ils appellent la légalité ont dû avouer que les décrets affichés au coin des rues étaient, en tout point, meilleurs que leur absurde constitution (1).

Aux Champs-Elysées, il n'y avait rien que des troupes, non pas quelques hommes, comme du temps de Louis-Philippe, mais bien une véritable armée. Tous les quais, aussi loin qu'on pouvait les voir, les rues autour de l'Assemblée, la place Louis-XV et la grande avenue jusqu'à la barrière en étaient remplies : homme contre homme, baïonnette contre baïonnette le Président passait tout cela en revue, et M. de Flahault, le grand ami de Thiers, suivait le cortège en uniforme. Enfin, Morny est ministre de l'Intérieur et a contresigné les ordonnances (2).

Sur la place du Carrousel, même déploiement de forces, de même à l'Hôtel de Ville, dans la rue de Rivoli, sur les boulevards. Je suis allé aussi loin que j'ai pu, mais la foule grossit et devint incommode. Vers les trois heures, les parleurs contre le coup d'Etat qui cherchaient à ameuter les masses furent calmés par des émissaires, évidemment de leur parti, car je les ai entendus dire : « Mes chers amis, il faut rester tranquilles, il faut laisser venir les choses et puis nous verrons. » Et sur ces simples paroles, les groupes se séparèrent, et à quatre heures on ne discutait plus.

Chez Rumpff, où j'ai trouvé le ministre d'Amérique, je leur ai vidé mes poches, car ils ne savaient pas

(1) L'appel au peuple et la proclamation à l'armée que les afficheurs avaient placardés aux premières heures du 2 décembre.

{2) Faisaient partie du Cabinet avec Morny, le général de Saint- Arnaud, Fould, Rouher, Magne, Casablanca, Fortoul, Turgot, Th. Ducos.

grand'chose. J'ai eu de la peine à arriver jusqu'à l'ambassade d'Angleterre ; on renvoyait tout le monde à cause de l' Elysée qui était fort gardé ; j'y suis parvenu cependant et j'ai été reçu par lord et lady Normanby, trouvant que les affaires du Président allaient peut-être un peu trop bien pour le goût de lord Palmerston. C'est par eux que j'ai su que Berryer avait réuni, à la mairie du dixième arrondissement, deux cents membres de l'Assemblée, qu'il s'était montré sur le balcon, avait harangué le peuple, déclaré la déchéance du Président, etc. ; mais qu'immédiatement après, toute cette réunion avait été cernée et tout le monde mis en prison, Berryer en tête. La Rochejaquelein a voulu jouer une scène attendrissante et se poser en victime, on en a beaucoup

Je n'ai pas trouvé la princesse Grassalkowich, elle est allée consoler la famille de Thiers, M Ile Dosne surtout, qui est fort malade. Ces dames sont très affligées et M me Roger fort inquiète, car son mari aussi a été mis en prison, quoique ami intime de Morny ! M. Thiers a cependant écrit de sa prison, avant qu'il ne fût emmené à Ham, qu'on le traitait avec égard et qu'il ne manquait de rien.

J'ai vu la duchesse de Galliéra qui venait de chez M me de La Redorte. Elle y avait rencontré la princesse Mathilde arrivant d'un air triomphant, parlant très haut et rendant compte de tous les projets du Président sur le sort réservé aux personnages arrêtés. Il y aurait trois catégories ; les uns qu'on relâcherait de suite, d'autres qu'on ne relâcherait qu'après les élections, et

(1) Le X e arrondissement était alors formé par le faubourg Saint- Germain et la mairie en était au carrefour de la Croix-Rouge. C'est là que, sur la proposition de Berryer, 300 représentants environ décrétèrent que Louis- Napoléon était déchu de. la Présidence de la République et que le pouvoir exécutif passait de plein droit à l'Assemblée nationale. Mais, après beaucoup de pourparlers, la réunion fut dissoute manu militari.

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enfin les plus dangereux qui seraient exilés ou bien resteraient à Ham peut-être pendant dix ans : « M. Thiers, par exemple, dit la princesse, est de bonne prise et il ne verra pas le jour de sitôt. »

Romieu, très bonapartiste, qui se trouvait aussi chez M me de La Redorte, observa que M. de La Redorte, qui n'était pas rentré depuis huit heures du matin, heure à laquelle il avait quitté l'hôtel, pourrait bien aussi être compris dans une des catégories.

« Ce n'est pas la dernière catégorie, interrompit la princesse Mathilde, il y a encore la déportation dont on fera usage. Si cela vous convient, nous ferons déporter votre mari. »

Ce propos fit rire tout le monde.

Le marquis de Vogué et son gendre ont aussi été arrêtés au dixième arrondissement ; on leur a fait passer une partie de la nuit très incommodément au corps de garde, et puis on les a transportés dans des voitures cellulaires à Vincennes. Le comte et la comtesse de Vogué, qui sont encore à la campagne, en ont été avertis ce matin par un valet de chambre.

La salle en carton, que la Patrie a dit avoir été démolie, existe encore ; on y avait en effet envoyé des ouvriers pour exécuter ce projet, mais ils ont eu contre-ordre. Le général Oudinot qui, par la réunion à la mairie du dixième, avait été nommé commandant de la l re division militaire, est aussi en ce moment à Vincennes.

Douglas et sa femme sont ici et ont été témoins du succès de leur cousin. La veille du coup d'État, il y avait grande réception à l'Élysée : Bonaparte a été plus aimable, plus en train que jamais.

« Personne, me dit Rumpff, n'aurait pu deviner que le grand coup était déjà en train. »

Falloux a été arrêté comme ennemi personnel du Président. Bonaparte a rendu grand service à l'Europe, le

parti du désordre a subi hier une défaite dont il ne se relèvera pas de sitôt, et le bien fait à l'Autriche par le renvoi de l'Assemblée est incalculable.

4 décembre.

J'ai commencé hier mes courses vers une heure. Au Café de Paris, on m'a dit qu'on se battait ferme à la porte Saint-Antoine, que les boulevards étaient interceptés par la troupe à la hauteur de la porte Saint-Denis, qu'on ne laissait ni entrer, ni sortir personne. Un habitant du quartier qui voulait regagner son domicile, se plaignait devant moi qu'on ne l'eût pas laissé passer. J'ai voulu m'assurer de tout ceci, et j'y suis allé. Pendant le temps que j'ai mis à arriver à la porte Saint- Denis, la ligne de clôture s'était déjà avancée jusqu'au Gymnase. J'ai appris que l'on courait sus aux barricades, que plusieurs députés rouges étaient blessés ou tués ; la population irritée appelle cela une tuerie, des assassinats.

Pour avoir des nouvelles, je me suis rendu chez les Douglas. J'ai trouvé chez eux un ancien député qui ne se gêna pas et appela assassinats ce qui venait de se passer au faubourg Saint- Antoine. Lady Douglas recevait, de temps en temps, des messages de l'Élysée ; on n'y était pas le moins du monde inquiet, mais, tout au contraire, sûr de réussir.

La princesse de Lieven, que j'ai vue en quittant les Douglas, avait devant elle six grandes feuilles de papier vert déjà toutes remplies, et la septième était labourée sous sa plume. Ma visite l'impatienta d'abord et elle me dit :

■ — ■ Vous voyez, j'écris, allez en attendant chez Marion.

— Non, lui dis-je, j'irai chez M lle Marion plus tard.

Savez-vous ce qui se passe en ce moment ? Je m'en vais vous le dire. J'ai rencontré, chemin faisant, deux parcs d'artillerie au grand galop, se rendant sur le champ de bataille, le faubourg Saint-Antoine, où l'on a construit une barricade à la hauteur de la rue Sainte-Marguerite ; des députés commandent la défense, et Baudin et Madier de Montjau sont tués (1), d'autres, dit-on, blessés. Sur les boulevards, l'irritation est grande contre Bonaparte. Chez lady Douglas, j'ai appris les mêmes détails qu'elle venait de recevoir de l'Elysée ; maintenant, je vous quitte, madame la princesse, et si, dans mes courses, j'apprends quelque chose d'important, je viendrai vous en faire part.

Sur les boulevards, j'ai rencontré M me Anselme de Rothschild avec sa fille. J'ai su par elle que M mes James et Nathaniel étaient dans la consternation à cause de l'arrestation de Changarnier. Elle s'est élevée contre l'illégalité du coup d'État, ce à quoi j'ai objecté que tout ce qui avait précédé le coup d'État n'était pas plus légal que ce que le Président vient de faire, et que, lorsqu'on se lance dans une voie pareille, il faut tout faire pour réussir. S'il gagne la partie, toute l'Europe lui devra une éternelle reconnaissance, car il nous aura tous défendus contre l'anarchie. J'ai accompagné ces dames jusqu'à leur rue, et je suis revenu ensuite devant le Café de Paris ; j'y ai rencontré Nathaniel et les fils James. Ils m'ont appris que tout était fini au faubourg Samt- Antoine, que les fonds avaient monté de deux francs cinquante. Fidèle à ma promesse, je suis immédiatement retourné chez la princesse de Lieven. Antonini et le duc de Noailles s'y trouvaient, tous les deux très soucieux. Antonini affirme qu'on se battait à l'Ambigu !

(1) Baudin avait été tué en effet le 3 décembre sur une barricade au Faubourg Saint-Antoine, mais pour Madier de Montjau la nouvelle était fausse.

— Comment, répétait la princesse, à l'Ambigu ! pas possible. .

— Pas possible, en effet, dis-je, car tout est fini, la barricade est emportée et les fonds ont monté de deux francs cinquante. Je le tiens des Rothschild. Cette victoire remportée contre les rouges est une grande affaire. La démonstration du parti subversif montre tout le danger de la situation et il me semble que le parti de l'ordre devrait se ranger autour du Président.

— Cette démonstration n'est pas suffisante, répliqua le duc de Noailles, pour être avantageuse au Président. Il aurait dû s'exposer, se montrer, payer de sa personne.

— Pas suffisante, la démonstration ! m'écriai-je. Deux anciens députés tués sur la barricade, vous trouvez que ce n'est pas assez ! Aimeriez-vous mieux le pillage du faubourg Saint-Germain ?

La princesse me donna raison, et quand je pris congé d'elle, elle me remercia, avec un regard tout à fait tendre, en me pressant la main, de lui avoir donné des nouvelles si intéressantes. Elle ne vit plus que de ce mouvement politique qui l'entoure et, pour elle, une nouvelle c'est comme un gros baiser que lui aurait donné autrefois son amant.

Chez la duchesse d'Albuféra, j'ai rencontré la maréchale Lobau.

— Vous voyez en moi une convertie, me dit-elle, je ne suis plus que pour la légitimité. En présence de ce qui se passe, on est honteux de ne pas avoir toujours professé ces mêmes principes. J'ai vu de ma fenêtre battre à coups de crosse les députés qui voulaient entrer à l'Assemblée par la petite porte de la rue de Bourgogne ; j'ai vu donner des coups de plat de sabre à M. de La Redorte. J'ai ouvert ma fenêtre et j'ai crié autant que j'ai pu : « C'est une infamie, c'est une horreur 1 »

— Et malgré cela, dis-je à la maréchale, on a continué à rosser tout ce monde.

Et je me mis à rire ; la duchesse d'Àlbuféra en fit autant. La pauvre maréchale, qui croyait par son histoire produire un grand effet, fut passablement étonnée de nous voir nous égayer des coups que M. de La Redorte a reçus dans le dos.

J'ai dîné chez Lowenhielm avec presque tous les membres du corps diplomatique, à l'exception d'Hûbner et de Kisseleff qui sont malades. Un Suédois qui y dînait aussi et qui demeure dans le quartier du Palais-Royal, nous dit qu'on s'y battait et qu'il avait entendu des coups de fusil, que toutes les boutiques de la rue de Richelieu sont fermées, que tout le monde crie et se sauve.

La situation du Président est grave en ceci qu'une balle pourrait l'atteindre, et alors que ferait-on dans un moment où toutes les capacités militaires et civiles sont arrêtées ? Puis, l'émeute vaincue à Paris, reste la province, et ensuite la reconstitution du gouvernement ; or toutes les personnes portant un nom et étant un tant soit peu capables ont refusé de faire partie de la commission consultative. Léon Faucher a écrit, à ce propos, une lettre fort insolente au Président, et Drouyn de Lhuys, d'Hautpoul, Heeckeren, Mérode, Mortemart, Mouchy, d'Albuféra même, ont protesté contre leur inscription sur la liste. On a dû en faire une seconde infiniment moins brillante que la première. Le Président a eu aussi toutes les peines du monde à composer son ministère (1), bien que les noms n'en soient pas bien ronflants. Malgré tout cependant, tout le corps diplomatique s'est prononcé en masse pour Bonaparte.

(1) Le 3 décembre, dans la matinée, le Président avait, constitué son premier ministère ; Saint-Arnaud et Morny gardaient leurs postes. Les autres ministres étaient les « Élyséens » Rouher, Fould, Magne.

4 décembre, 7 heures et demie du soir.

La journée d'aujourd'hui a été plus chaude que celle d'hier. La loi martiale est affichée à tous les coins de rue ; on a tiré le canon au faubourg Saint-Martin, et tout ce qui résistait a été passé au fil de l'épée. L'exaspération de la troupe est fort grande contre la populace qui tire traîtreusement des fenêtres. Au coin de la rue Le Peletier, un malheureux a tiré sur la troupe ; celle-ci a riposté, devant le Club de l'Union, elle a tiré sur les fenêtres au point qu'une pluie de balles est entrée dans les salons. Le duc de Richelieu, qui m'a donné ce détail, était encore tout bouleversé de cette affaire.

On a relâché tous les députés, excepté les rouges et les orléanistes conspirateurs, La Rosière est compris dans ce nombre, et on l'a envoyé à Ham avec Thiers. On croyait que les princes de la maison d'Orléans allaient débarquer en France.

M. Devienne, le député, que j'ai rencontré sur les boulevards, m'a dit qu'au corps de garde du dixième arrondissement, ses collègues et lui avaient été assez malmenés, mais qu'à Vincennes on les avait admirablement traités. Le Président a pris vingt-quatre millions qui étaient déposés par l'État à la Banque de France, et c'est avec cet argent qu'il soutient la guerre. Il a dit que si Paris résistait, il quitterait la ville et la reprendrait plus tard. J'ai passé chez le prince Paul de Wurtemberg ; il est très souffrant. Lady Wittingham m'a avoué qu'il avait peur, mais qu'il était pour le Président. Lui-même m'a dit avoir renvoyé son petit-fils, ce gentil prince de Nassau, à cause de sa mère et à cause de la responsabilité qu'il ne voulait pas prendre.

En quittant le prince Paul, j'ai rencontré, à la porte de son hôtel, M me Charles Lafiitte avec ses enfants. Nous causions tranquillement, lorsque tout à Coup, nous

entendîmes des décharges de mousqueterie très près de nous. Je tournais l'angle de la rue de la Paix, lorsque je vis tout le monde fuir de mon côté. Je courus avec la foule et nous ne nous arrêtâmes que sous les arcades de la rue de Rivoli. Là, j'entrepris un des fuyards qui me donna les détails sur ce qui s'était passé à la rue Le Peletier. J'ai rapporté cette nouvelle à la princesse de Lieven, chez qui j'ai trouvé son petit-fils Paul qui venait d'arriver de Londres, Schôpping, Hûbner, Boul, le duc de Noailles. Elle était très effrayée, elle venait d'avoir une scène avec La Redorte qui est comme un fou et veut combattre avec les rouges et en leur faveur. J'ai raconté à la princesse que j'avais été chez les Rothschild, où j'avais trouvé toute la famille, comme en 48, réunie dans le bureau, et M me James devant une fenêtre qui donne dans une petite rue, vers le grand Opéra. Elle observait avec inquiétude ce qui se préparait dans la rue Le Peletier ; je voyais en effet courir des blouses çà et là, mais la foule n'était nullement compacte. Les Rothschild m'avaient dit qu'on laissait faire les barricades pour pouvoir les prendre ensuite à la baïonnette, que les fonds avaient baissé de peu, mais que toutes les provinces n'avaient pas encore envoyé leur adhésion, qu'on attendait, entre autres, les nouvelles de Lyon avec quelque inquiétude. En sortant de chez les Rothschild, je suis allé de nouveau sur les boulevards. Apercevant un groupe au milieu duquel un individu gesticulait avec beaucoup de vivacité, je m'en suis approché : c'était La Ferté qui pérorait : « C'est une tyrannie, on n'a jamais rien vu de pareil. On n'a pas voulu insérer la lettre de mon beau-père, le comte Molé, dans les Débats. Tout ce que vous lisez dans les journaux n'est qu'un mensonge, on ne laisse publier que ce qui plaît à l'Elysée. »

En m'apercevant, il finit sa harangue et vint à moi,

sur quoi la foule se dispersa. Nous nous promenâmes pendant quelque temps, puis nous prîmes congé l'un de l'autre.

Après avoir donné ces détails à la princesse et avoir échangé quelques mots avec Paul de Lïeven, Schôpping, Hûbner, je suis parti avec le duc de Noailles, pour voir ce- qui se passait sur les boulevards. Le duc, depuis hier, avait entièrement changé sa manière d'envisager les choses : « C'est humiliant, me dit-il, de voir ma pauvre France dans cet état, c'est le bas empire comme nous le lisons dans l'histoire, et, ce qui est bien triste à dire, c'est que, dans ce moment, nous sommes obligés de désirer que le Président reste vainqueur, car sans cela nous sommes perdus. »

A ce moment, le chargé d'affaires de Saxe vint à moi et me dit que l'Élysée était très content, que lui-même venait des Affaires étrangères où, de toutes les provinces, les adhésions arrivaient en masse, que de Lyon surtout on avait reçu les plus rassurantes nouvelles. Quelques pas plus loin arrivèrent à nous Lionel de Bonneval et Flamarens ; ce dernier venait de l'Elysée, où on était sûr de réussir, et enchanté de la troupe, qu'il fallait plutôt retenir qu'exciter. Puis vint d'Escars qui nous dit qu'il savait positivement que le général Neumayer marchait avec sa division contre Paris, pour soutenir l'Assemblée.

— Dans ce cas, dis-je, il arrive un peu trop tard.

— Pour l'Assemblée, oui, reprit d'Escars, mais pas pour combattre sur les barricades.

Il n'avait pas achevé sa phrase que Dupin, frère du président, me saluant :

— Vous, ici, comte ! Vous venez bien au bon moment.

— Oui.

Et je lui citai le propos de d'Escars. Il haussa les

épaules : <c Tout cela pourrait être, mais ce n'est pas. »

— Et vous, ajouta-t-il, en s'adressant au duc de Noailles, vous vous laissez faire ; n'irez-vous pas vous réunir dans quelque ville et proclamer le duc de Bordeaux ?

— Et avec quoi et avec qui ? lui répondit Noailles. Avons-nous l'armée ? Avons-nous des fonds ? Avonsnous quoi que ce soit pour pouvoir agir ? Mais, je m'en, vais vous faire une proposition, à vous autres orléanistes : faites un mariage entre la duchesse d'Orléans et le Président.

Dupin fit la grimace et nous quitta.

Après avoir été chargés plusieurs fois, obligés enfin de nous sauver, je proposai au duc de gagner le faubourg Saint-Germain. Je comptais aller chez M me de Caraman, et le duc se rendait chez Falloux qu'on a aussitôt relâché avec ses collègues. Dans la rue Castiglione, nous rencontrâmes Richelieu, Bonneval et autres membres de l'Union qui nous racontèrent leur déconfiture ; à quelques pas de là, Lotzbeck, très étonné de me voir, vint à moi ; il allait chez une de ses cousines, faubourg Saint- Germain, et pouvait nous accompagner jusqu'à la rue du Bac. Au pont Royal, un homme d'affaires du duc lui dit qu'il venait du quartier Saint-Martin, qu'il avait manqué être tué plusieurs fois, s'étant trouvé tout à coup cerné de tous les côtés : on sabre et l'on tue tout le monde ; les canons font un horrible effet au milieu de cette foule qui ne sait où se réfugier, entourée comme elle l'est de tous les côtés.

— Je pense, fit-il, que ceci va nous faire le lit de la monarchie.

— Vous pouvez avoir raison, dit le duc.

Poursuivant notre route et continuant notre conversation, je dis à M. de Noailles que, dans ce moment, il n'y a plus que deux partis : celui des rouges et celui

du Président ; le choix ne saurait donc être douteux.

« Vous avez raison et tout le monde fait des vœux pour Bonaparte. »

Demain, j'en suis sûr, tout le faubourg pensera comme le duc. Il est tout simple qu'en ce moment, personne ne veuille avoir l'air d'approuver ce qui se passe dans les rues de Paris mais, la boucherie finie, on acceptera le fait accompli et, pour éviter les rouges, on se rangera autour du nouveau gouvernement. Lord Palmerston s'est prononcé en faveur du Président, voyant que les ouvriers, à Londres et dans les villes de fabriques, commençaient à avoir une grande sympathie pour les rouges de France. A l'Élysée on craint encore pour cette nuit, mais demain dans' la journée tout sera terminé. M me de Caraman, chez qui je me suis arrêté, est fort tranquille sur l'issue de cette affaire. Nous fîmes ensemble de la politique, grande et petite.

Chez la marquise de La Châtaigneraye, il n'y avait plus personne, car il était près de sept heures. Je l'ai trouvée consternée : elle venait de recevoir de Flamarens un petit mot qu'il lui avait écrit dans la cour de l'Élysée ; l'écriture était si agitée, qu'il nous a été impossible de déchiffrer le tout, mais il en résultait des nouvelles fort alarmantes ; « On a tué beaucoup de monde, avait-il écrit ; le carnage a été épouvantable, il dure encore ; les troupes sont admirables, mais l'on craint encore pour la nuit, la situation est très grave. Soyez tranquille pour moi, je ne cours aucun danger. On se bat dans ce moment rue Le Peletier. Le coin de la rue est détruit à coups de canon. »

« Tout cela est bel et bon, dis-je à la marquise, mais moi qui demeure sur les boulevards, comment vais-je rentrer. On crie aux personnes qui regardent par la fenêtre de se retirer, sans quoi l'on tire sur elles ; j'ai vu

les lanciers tirer avec leurs pistolets dans les fenêtres, au moment où je fus chargé moi-même. »

Je pris congé de la marquise et je traversai la place Louis-XV toute déserte, comme les rues Saint-Florentin et Saint-Honoré. Chaque fois que je m'approchais d'une sentinelle, d'un piquet de soldats ou d'un corps de garde, on me criait : « Au large ! » Je traversai ainsi les rues en zigzag, tantôt renvoyé de droite à gauche et puis de gauche à droite. Je suis cependant arrivé jusqu à mon hôtel. Là aussi, j'ai trouvé le monde bouleversé : la princesse Radziwill avait quitté son entresol pour passer la nuit chez une de ses amies, on avait entendu et vu tirer des coups de fusil. Je voulais cependant aller voir le coin de la rue Le Peletier détruit ; je pris donc par les boulevards (1) jusqu'aux passages de l'Opéra. Je ne pus avancer plus loin, à cause de la troupe qui défendait la circulation. A mon grand plaisir, je vis tous les coins de la rue Le Peletier debout, la maison d'où Ton a tiré aura bien un peu souffert de la mousqueterie, mais le canon ne l'a pas détruite. C'est ainsi que Flamarens écrit l'histoire !

Les journaux n'ont pas paru ce soir. La comtesse Rasumowski a eu si peur qu'elle est partie pour Bruxelles. L'on prétend que l'âme de toute cette affaire, parfaitement dirigée, c'est Carlier. Quant aux troupes, tout est si adroitement combiné qu'à tour de rôle elles rentrent dans les casernes et ne sortent qu'à neuf heures du matin, et la fatigue n'est pas à craindre ; aussi ontelles une mine excellente.

11 heures du soir.

En ce moment, tous les boulevards sont encombrés de caissons de munitions pour les diriger vers le quar-

(1) La présence d'un grand nombre de curieux en habit bourgeois sur les Boulevards le 4 décembre a fait donner au coup d'État le nom de ■ journée des paletots ».

tier Saint -Martin ; jamais je n'en ai vu autant ensemble. Les voitures, depuis plusieurs heures, ont défense de circuler, et Ton invite les citoyens paisibles à rester chez eux, car ils courent de véritables dangers. En résumé, le Président est aujourd'hui maître de la situation. Si les opinions étaient divisées et subdivisées il y a trois jours, aujourd'hui les partis ne sauraient plus être que deux. Le Président, en provoquant le danger et en faisant arrêter ceux qui conspiraient pour les d'Orléans, a réduit les partis à deux, fort distincts l'un de l'autre : c'est l'ordre et la propriété contre l'anarchie et le pillage. Aussi les légitimistes, hier encore irrités et indécis, ont passé dans le camp du Président et font des vœux pour qu'il réussisse : de ces dispositions en sa faveur jusqu'à un véritable secours de leurs lumières et de leur influence, il n'y a plus qu'un pas.

La liste réduite de la commission consultative (1) a été de nouveau rectifiée aujourd'hui ; je suis, par conséquent, à peu près sûr que, depuis que les événements ont eu lieu, les récalcitrants se sont ravisés ; s'il y en a encore quelques-uns, ils seront en grande minorité et ne tarderont pas à faire amende honorable. Cette liste, qui est d'ailleurs faite plutôt pour calmer la province que pour faire sensation à Paris, ne manquera pas son but. Il faut donc espérer que la jacquerie qu'on craignait à la campagne sera évitée sans l'abolition de la liberté de la presse, ce moyen, comme tant d'autres qui exercent en ce moment une grande et puissante influence morale sur les populations et l'opinion publique, aurait été impossible à employer.

(1) Une commission consultative avait été créée, où avaient été inscrits beaucoup des membres de l'ancienne assemblée, mais certains avaient pro-^ testé, tel par exemple Léon Faucher.

5 décembre, à 9 heures du matin.

La nuit, dans notre quartier, s'est passée parfaitement tranquille. En ouvrant les volets, dans mon salon qui donne sur les boulevards, j'ai constaté que tout l'attirail menaçant de caissons et de canons avait disparu, les voitures recommencent à circuler. Je pense donc qu'il n'y aura plus rien aujourd'hui. A la porte Saint-Denis, où l'émeute avait concentré toutes ses forces, la barricade a été enlevée par la troupe à coups de canon, l'intérieur en est rempli des cadavres de ceux qui s'étaient chargés de la défendre. Ceux qui ont échappé, se sont repliés sur la porte Saint-Martin, où ils se sont trouvés pris entre deux feux. Les troupes n'ont épargné aucun insurgé. A l'Élysée, me disait-on hier, on était parfaitement décidé à brûler et à détruire les faubourgs s'ils avaient résisté en masse.

Voici comment on s'y est pris pour relâcher les députés légitimistes : un commissaire entra à la prison de Mazas (1) et au mont Valérien, et demanda le nom de ces messieurs ; ils ne voulurent pas répondre, disant qu'ils étaient solidaires. On fit alors venir un des huissiers de l'Assemblée, on rangea les députés en pelotons, et l'huissier les désigna par leur nom, puis ils furent commandés les uns à droite, les autres à gauche. Une fois triés, on dit à ceux qu'on voulait libérer qu'ils allaient être transférés dans une autre prison : c'était pour empêcher qu'ils ne restassent là malgré la permission de sortir. On les fit monter dans de grands omnibus, et on les conduisit ainsi jusqu'à la barrière de Fontainebleau où l'on ouvrit les portières, en leur disant qu'ils

(1) Cette prison, qui portait le nom d'un héroïque colonel de l'Empire tué à Austerlitz, avait été inaugurée l'année précédente. Elle se trouvait Boulevard Mazas (aujourd'hui Boulevard Diderot) et a été démolie il y a une quarantaine d'années.

étaient libres. Que faire alors ? Ils ne pouvaient pas rester dans l'omnibus, ils descendirent donc et, chacun, sa malle sur le dos, regagna à pied son domicile, très éloigné de l'endroit où on les avait déposés. Je tiens ce détail de Viennet et de quelques autres députés qui en étaient.

Dans ce moment, les boulevards sont de nouveau occupés par un régiment de cuirassiers qui s'est rangé par pelotons tout le long des maisons. J'en ai un devant ma fenêtre. J'ai aussi vu tout à l'heure passer des ambulances, des voitures de chirurgiens avec leur pharmacie.

On s'étonne de ce que les arrangements de tout genre et les moyens de défense et d'attaque aient été cette fois-ci si admirablement combinés ; c'est que, cette fois, on ne s'est pas défendu, on a attaqué. Les mesures pouvaient donc être prises d'avance, tandis que, sous Charles X et Louis-Philippe, l'attaque venait d'en bas. .11 est, au reste, prouvé maintenant que l'on peut faire avec avantage la guerre dans les rues de Paris ; ce qui a facilité prodigieusement les manœuvres, c'est le nouveau système de pavage des boulevards : n'ayant plus de pavés à leur disposition, les émeutiers n'ont pas pu faire des barricades en masse comme autrefois, puis, la cavalerie pouvant manœuvrer facilement, il était aisé de faire circuler la foule des curieux autant que celle des insurgés.

Quelques personnes sont venues me voir et me rassurer ; il n'y a pas eu de combat cette nuit ; on va, en ce moment, librement à la Halle et dans tous les environs.

Le vote se fera au scrutin secret (1), voilà ce qui a été affiché ce matin et qui fait son effet dans le public ; en général, l'opinion commence à se prononcer en majorité

(1) Il s'agit du mode de votation prescrit par un décret du 4 décembre pour le plébiscite fixé au 14.

pour Bonaparte. Les boutiquiers menacés du pillage donnent raison au nouveau gouvernement, le bourgeois de Paris est évidemment gagné au Président ; les boutiques un moment fermées sont de nouveau ouvertes, et je ne m'étonnerais pas si l'on ouvrait aujourd'hui les théâtres. Hier, ils ont été fermés, mais encore avanthier, ils étaient combles, le grand Opéra surtout.

6 décembre.

La journée d'hier s'est passée assez tranquillement. Il y a eu beaucoup de départs parmi les étrangers, les Anglais surtout : l'hôtel Meurice est à peu près vide. II y a eu encore quelques tentatives de la part des rouges dans les quartiers éloignés du nôtre ; on a miné deux maisons, qu'on a fait crouler, mais on ne s'est plus servi d'artillerie. Je me suis rendu chez lady Normanby, elle m'a paru un peu inquiète, non pas de ce qui se passe ici, mais bien plutôt chez eux. Elle n'a pas vu de dépêches, son mari n'en a pas reçu, mais ses lettres particulières lui disent qu'il était question d'un changement ministériel, qu'au reçu des nouvelles de France, on avait réuni le Conseil des ministres et qu'elle ne savait pas si lord Normanby pourrait conserver son poste de Paris : « D'après nos lois, me dit-elle, le changement qui s'est opéré dans le système gouvernemental en France entraîne chez nous un changement de personnes, et nous ne pouvons, par conséquent, savoir si nous avons encore le droit de nous considérer comme accrédités. »

Lors Normanby vint bientôt après et me parut bien plus préoccupé encore que sa femme. Il m'a dit qu'à î'Élysée on était enchanté de la manière dont se sont conduits, dans cette circonstance^ tous ceux qui tiennent au parti légitimiste, que Berryer avait été parfait et que ce parti était acquis.

En sortant de l'ambassade d'Angleterre, j'ai rencontré Flavigny. Je lui ai répété ce que je dis à tout le monde, que, dans ce moment, tous les hommes calmes et raisonnables doivent se ranger autour du Président ; il a été de mon avis. Je lui ai parlé de mes deux conversations avec le duc de Noailles et lady Normanby. Sorti fraîchement de sa prison, il ne savait rien de tout ceci et me répondit qu'il était bien charmé d'apprendre que l'on commençait à devenir raisonnable, mais qu'il comprenait que l'on gardât rancune à certaines personnes.

— On est indigné, poursuivit-il, contre Flahaut, contre Morny qui sévit bien sévèrement vis-à-vis de ses anciens amis.

— Mais, si ses amis conspirent.

— Y avait-il donc une conspiration orléaniste ? me demanda Flavigny.

— L'Ëlysée dit que oui, et voici comment il prétend en avoir la preuve : Roger, un tant soit peu léger, mit tout le plan de la conspiration sur papier et l'inséra dans une lettre qu'il adressa à M me la duchesse d'Orléans, en la priant de se tenir prête au moindre signal, que les princes étaient déjà avertis et qu'ils ne manqueront pas de débarquer en France. Il remit cette lettre à son valet de chambre. Celui-ci la vendit à Girardin, et Girardin la communiqua à l'Elysée. Cette affaire, dit-on, hâta le coup d'État, et tous ceux qui figurèrent dans cette lettre furent arrêtés les premiers ; Piscatory est de ce nombre.

Les membres du Club de l'Union sont comme des énergumènes lorsqu'ils parlent de Louis Bonaparte ; on les fera taire. Heureusement il y en a parmi eux qui pensent raisonnablement : Bauffremont, Valençay, Flamarens et autres que j'ai vus dans différentes maisons

pensent et parlent comme moi, M me Paul de Ségur prend ce coup d'État avec une vivacité tout à fait déraisonnable. Je lui ai dit que si nous avions le malheur de perdre en ce moment, par un accident quelconque, Louis Bonaparte, nous ne sortirions pas vivants de Paris.

Elle m'a répliqué : « J'aimerais mieux cela ! »

Àntonini croit que tout n'est pas encore fini, que nous n'avons vu à l'œuvre que les sections subalternes des rouges, que les principales, se voyant poussées à bout, commencent à enrôler des ouvriers. On a remarqué, hier et avant-hier, des personnes bien mises s'introduire dans les ateliers, et ce matin aucun ouvrier n'a reparu, les plus exacts à l'ouvrage, les plus rangés ne sont pas rentrés ; nous sommes au vendredi et, ordinairement, c'est du mercredi au samedi que les plus relâchés des ouvriers travaillent le mieux. Dans des temps calmes, c'est précisément le vendredi que l'on fait le plus de travail ; les lundis, mardis et samedis, les ateliers sont moins fréquentés. On a pris au reste des mesures immenses, on a fait venir de nouveaux régiments pour donner du repos à ceux qui ont déjà combattu.

La duchesse de Galliéra m'a confié que l'irritation était très grande et très déraisonnable tout à la fois contre le Président, parmi la plupart des gens de sa connaissance, mais que, quant à elle, elle ne voyait de salut pour la société que dans la victoire du Président.

M. de Broglie et la grande suite des doctrinaires, sauf Guizot cependant qui ne se prononce pas, tout ce parti est fou avec sa stupide phrase : « Le Président est sorti de la légalité. » M. de Lagrené qui, l'autre jour encore, me régalait de cette phrase, a complètement changé de langage depuis.

J'ai passé chez la princesse Grassalkowich, elle est dans la désolation, non seulement à cause de Thiers, de Roger, mais encore de ce malheureux La Rosière. Thiers est toujours à Mazas, mais Roger est déjà à Ham. Les dames Thiers ont été tellement imprudentes dans leur langage, qu'on leur a fait dire que, si elles ne se taisaient pas, M. Thiers courrait grand risque d'être jugé, et qu'avec l'état de siège ce jugement finirait indubitablement par sa condamnation à mort, tant il se trouve compromis.

Le soir, chez les Delmar, il y avait Valençay et les deux secrétaires de la légation d'Autriche, ainsi que le duc et la duchesse de Galliéra qui m'y avaient donné rendez-vous pour aller ensuite ensemble chez Rothschild. On raconta tous les détails des combats qui se sont livrés sur le boulevard des Raliens : au passage des lanciers on a tiré sur eux de différentes maisons, ils ont riposté et blessé beaucoup de monde ; ils sont entrés au Café de Paris, à la Maison d'Or, au café Tortoni, à l'hôtel de Castille, au café du Grand Balcon et n'y sont pas allés de main morte, ils ont sabré et fusillé tous les suspects. La boutique de Sallandrouze (1) a été aussi le théâtre d'une tuerie : on y a trouvé des hommes en blouse cachés derrière les tapis et qui tiraient sur la troupe, on les a fusillés sur-le-champ. D'une autre maison, à côté de Sallandrouze, on a aussi tiré sur la troupe. Elle est entrée et, comme elle a trouvé beaucoup de gens armés et les fusils encore chauds, elle a passé par les armes tous les individus qu'elle suspectait. Dans tout le quartier, des scènes du même genre se sont produites, et au Club du Commerce, en face du théâtre des Variétés, plusieurs membres ont été grièvement blessés,

(1) Sallandrouze de la Momaix, industriel. Voir sur ces événements : les Souvenirs d'un Parisien, (1830-1852) d'Henri Boucher (Paris, Perrin, 1908), p. 374.

un général entre autres. Maintenant il est midi passé, Paris a repris son aspect accoutumé. On dit que le nombre des morts peut s'élever à quinze cents (1).

7 décembre.

Hier j'ai parcouru les boulevards : toutes les vitres et glaces des boutiques, dans les environs des Variétés, sont brisées ; sur la maison de Sallandrouze et sur une autre à côté, on voit de grands trous dans les murs, de grandes brèches faites par les boulets ; ces boulets, tirés presque à bout portant, — les boulevards n'étant pas très larges dans cet endroit — ont percé la pierre de taille de part en part. Les maçons et les vitriers étaient déjà occupés à réparer les dégâts, tandis que les corbillards à la porte attendaient les morts qu'ils devaient transporter au cimetière. Une longue file de voitures circulaient sur la grande voie, et une foule énorme se pressait sur les trottoirs, tout ce monde, dans le même but, comme moi-même : voir les dégâts occasionnés par la guerre civile.

Il y a toujours, dans la société, une grande irritation contre le Président ; les plus violents dans leurs expressions et dans leurs appréciations sont les orléanistes, parce qu'ils sont les plus désappointés et surtout parce qu'ils ont, par leurs intrigues, provoqué tout ce qui est arrivé de fâcheux dans cette affaire.

Parmi les badauds, sur les boulevards, j'ai rencontré la comtesse Csaki, son fils, qui a l'air d'un cadavre ambulant, et ma cousine Palfîy. Ces dames, demeurant rue

(1) Le comte de Hùbner, dans ses Souvenirs (p. 44} parle de deux mille sept cents tués, mais considère avec raison ce chiffre comme exagéré. Seiguobos, au t. VI (p. 210) de l'Histoire contemporaine de Lavisse, dit que la préfecture de police dressa une liste de 191 morts, que le Moniteur donna 380 tués et que la troupe eut 27 tués et 1 81 blessés.

Taitbout, sont presque mortes de frayeur en entendant les fusillades et en voyant qu'on entrait dans les maisons pour passer tout le monde par les armes ; elles veulent partir le plus tôt possible, pas cependant avant d'avoir fait leurs emplettes ; elles m'ont demandé s'il y avait encore du danger, je leur ai dit que, jusqu'à présent, il n'y a eu que peu de sections des rouges qui aient paru au grand jour, qu'il y avait encore, les plus fortes, qui attendaient un moment favorable pour engager une nouvelle lutte : cela ne les rassure pas beaucoup. Le fait est parfaitement vrai, mais Bonaparte y avisera, il compte faire des arrestations sur une échelle formidable, comme on ne l'a jamais vu faire, comme on n'aurait, autrefois, jamais osé seulement le concevoir ; il en fera faire par milliers, dans toute la France ; on fera déporter et juger non seulement les sommités rouges, mais jusqu'aux plus petits meneurs et intrigants de cette couleur ; il veut étabhr une véritable terreur dans ce parti, et ce qu'il veut, il le veut bien et il le fera.

Quant à l'organisation de son gouvernement, son mot d'ordre est : « Je ne veux point de bavards, point de liberté de la presse. » Si, cependant, il était obligé de conserver un simulacre de gouvernement représentatif, il y aurait un article énonçant bien clairement les cas précis où la Charte pourrait et devrait être suspendue, où le gouvernement serait mis dictatorialement . entre les mains du Pouvoir exécutif. Toute l'armée a voté comme un seul homme pour Bonaparte.

Au Champ-de-Mars, on a transporté beaucoup de prisonniers et on les a fusillés par pelotons.

11 y a encore beaucoup de récalcitrants parmi les personnes dont les noms ont été publiés comme faisant partie de la commission consultative. « Mais ils ont beau protester, déclare Morny, nous avons besoin de leurs noms et nous en faisons usage. C'est indispensable pour

les provinces, par conséquent ils resteront sur la liste, ils y figureront malgré eux. » Cependant les gens raisonnables et tout le faubourg Saint-Germain, qui ne l'a pas toujours été, comptent marcher avec le Pouvoir. J'ai dîné hier chez Lutteroth qui n'est pas non plus pour les personnes, mais qui est pour la chose, et il faut être fou ou conspirateur orléaniste pour être d'un autre avis. Au reste, le Président est bien décidé à ne rien écouter et à marcher de l'avant.

12 décembre.

Malgré le conseil donné aux citoyens paisibles, et affiché à tous les coins de rues, de rester chez eux et de ne point se mêler aux attroupements pendant les troubles qui ont eu lieu dernièrement à Paris, on n'en a tenu aucun compte et l'on s'est promené comme de coutume, si ce n'est encore un peu plus qu'à l'ordinaire. II y a eu ainsi plusieurs accidents à déplorer ; parmi nos connaissances, nous avons à regretter ce pauvre prince Poninski qui, en sortant de l'hôtel de Castille où il était allé voir une personne de sa connaissance, fut mortellement atteint d'une balle (1). Sa malheureuse jeune femme, ne le voyant pas rentrer, le fit chercher pendant trois jours : il fut enfin reconnu au cimetière Montmartre.

Paris est depuis quelques jours parfaitement tranquille, mais il y a eu d'horribles jacqueries dans les villes de province et dans quelques châteaux. Les royalistes du Midi sont principalement victimes du parti des rouges ; les paysans de ce parti disent : « En 93, nous avons tué les maîtres, leurs fils nous sont revenus et ont repris leurs châteaux, il faut donc tuer les femmes et les enfants, afin qu'ils ne puissent plus jamais revenir. »

(1 ) Il s'agissait en réalité d'un homonyme. Voir plus loin, p. 21 7.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale 0e France

Ces horreurs donnent une nouvelle force au Pouvoir : les personnes modérées se rangent autour du Président ; malheureusement, il y en a encore beaucoup d'autres qui sont très irritées et ne veulent pas se rallier. Les ordonnances contre les sociétés secrètes, que le gouvernement vient de publier, seront d'un excellent effet. Les chefs des sections socialistes en sont atterrés, car on peut les déporter en masse ainsi que tous les repris de justice.

La princesse Grassalkowich est dans un état violent : lundi dernier, elle arriva dans la soirée chez la duchesse de Galliéra, où il y avait grand dîner pour les Rothschild, Pozzo, etc. ; tout le monde fut étonné de son changement, elle venait de chez Thiers, elle l'avait demandé, elle avait aussi demandé M* ie Dosne qui est fort malade ; on lui avait répondu que ces dames avaient défendu leur porte et qu'elles ne recevaient personne, et M. Thiers pas davantage. Tout cela la mettait dans des inquiétudes affreuses et dans un état difficile à dépeindre.

Le lendemain, c'était hier matin, elle fit demander à la duchesse de Galliéra si elle voulait la recevoir. La duchesse la reçut et le premier mot qu'elle dit fut : « On a enlevé Thiers. »

On l'a mis en effet de force en voiture, on l'a mené au chemin de fer d'Allemagne et le voilà parti. On l'a, dit-on, déposé sur le pont de Kehl, en lui intimant de ne pas rentrer en France jusqu'à nouvel ordre (1). M mee Thiers et Dosne sont restées ici. M. Thiers, qui est la bête noire de tous les partis, qui est même détesté dans sa province, n'est plaint par personne. La duchesse d'Orléans et les princes sont aussi furieux contre lui. Ils l'accusent de les avoir nourris d'illusions, et d'avoir gâté

(1} Thiers avait été conduit à Francfort par la police. Dès le mois d'août 1852, il fut autorisé à rentrer en France.

leurs affaires. Au reste, il a une peur affreuse, comme en 1848 ; on prétend même que c'est lui qui a demandé à être renvoyé par le gouvernement, ne sachant plus comment se défendre contre les personnes de son propre parti : Falloux lui en a dit de fort dures, ainsi qu'à M. Dupin, ex-président de l'Assemblée.

Les nouvelles des provinces sont tous les jours meilleures ; malheureusement on a eu de graves désordres à déplorer, des pillages, des viols, des assassinats, mais, excepté une seule région, tout le pays est pacifié maintenant.

On vient de m' assurer, et cela vient de personnes très bien informées, que c'est le Président lui-même qui a dirigé toutes les mesures du coup d'État : il a demandé d'abord à Thorigny, l'ancien ministre de l'Intérieur, s'il voulait signer les ordonnances ; sur sa réponse négative, il fit venir Morny et lui demanda :

— Voulez-vous jouer votre tête avec la mienne ?

— Oui, répondit Morny, je vous suis tout dévoué.

— Dans ce cas, signez !

Et Morny contresigna.

Les proclamations étant faites depuis longtemps, le Président les fit porter à l'Imprimerie nationale par un officier d'ordonnance qu'il chargea de les rapporter imprimées. Tout cela se passa dans la nuit, et, à sept heures du matin, elles étaient affichées sur les murs de Paris. Entre quatre et six, les arrestations étaient opérées et à midi la bataille commença. Flahault, qui est d'excellent conseil pour le Président, a passé plusieurs nuits à l'Elysée à travailler avec lui. Il n'y a pas le moindre doute que Bonaparte sera réélu à une immense majorité : après son élection (1), il veut prendre le titre de Régent et s'établir aux Tuileries.

(1} Les élections d'où Louis-Napoléon devait sortir président de la République, à une majorité très grande en effet, avaient eu lieu le 10 décembre, mais le résultat n'en fut connu que le 12.

On prépare, en ce moment, beaucoup de vaisseaux pour la déportation de tous les prisonniers montagnards, les repris de justice, etc. Les prisons en regorgent à Paris et dans les provinces. On m'a dit que le nombre des déportés sera de trente mille.

On a relâché toutes les personnes compromises dans la conspiration orléaniste, par la raison que ce parti n'existe plus aujourd'hui. Les légitimistes sont tous d'accord avec le Président ; les uns usent du système d'abstention, et les autres prêtent franchement leur concours. Les plus enthousiastes pour le pouvoir sont Mouchy, Mérode, Montalembert, etc. Les Ségur sont encore très montés ; Àlbuféra a eu des remontrances de la province qu'il représentait dans l'Assemblée : on lui a reproché de ne pas avoir offert ses services au Président. D'autres, au contraire, qui n'avaient point protesté contre leur inscription sur la liste de la commission consultative, ont eu l'approbation pleine et entière de leurs commettants.

Il y a des personnes qui voient les choses très en noir, Pozzo, par exemple, qui dit que Bonaparte, étant obligé de s'appuyer sur les masses, sera également obligé de changer le mode des impositions, d'abolir l'octroi des villes et les impôts indirects, et, pour combler l'immense déficit qui en résultera dans le budget, il sera amené à les remplacer par une imposition beaucoup plus forte sur la propriété, et peut-être à établir l'impôt progressif. Par ces mesures il se trouverait de fait appuyer le système des socialistes, mais ce raisonnement me paraît faux : le prince Louis, qui défend l'ordre et qui peut compter sur son armée dont il est adoré, ne pactisera pas avec les fauteurs de désordre. Il dit qu'il est appelé à- détruire en France la liberté de la presse et le parti des socialistes. Je ne doute pas qu'il y réussisse.

13 décembre.

J'ai vu, hier matin, M. de La Rosière chez M me de Beaumont : il sortait de sa prison, il était plus pâle, plus maigre que jamais et furieux, ce qui est tout simple, pestant, fulminant contre tout ce qui s'est passé et, avant tout, sur ce que ni lui ni ses collègues ne peuvent supporter, leur transport au mont Valérien, dans des voitures cellulaires, comme des forçats. Il a nié qu'on leur eût laissé le choix de sortir de prison, bien au contraire : plusieurs députés ayant voulu sortir pour quelque temps seulement, on leur a répondu qu'à la mairie du dixième arrondissement on les avait laissés libres de rentrer chez eux s'ils le voulaient, mais que, comme ils n'en avaient rien fait, ils resteraient prisonniers.

Le duc de Montebello n'a pas perdu l'occasion, quand on a forcé ces messieurs à monter dans les voitures cellulaires, de fah'e une scène de mélodrame : « Vous ne savez pas, monsieur, dit-il à l'officier, ce que vous faites, quelle responsabilité vous prenez sur vous ; je suis le duc de Montebello, que vous traitez comme un forçat, et cela à l'anniversaire . de la bataille d'Austerlitz ! » L'officier répondit qu'il obéissait à sa consigne.

« Ce qui me fait un mal affreux, ajouta La Rosière, c'est d'avoir vu l'armée se déshonorer, car elle a été achetée. »

Mais M me de Beaumont s'écria à son tour : « Monsieur, si vous m'aimez un peu, ne dites rien contre l'armée, j'ai un fils qui en fait partie, et je ne souffrirai pas qu'on l'injurie chez moi. »

Alors il se tut un instant, puis nous rendit compte de la manière affreuse dont ils ont été logés pêle-mêle avec les Montagnards, des gens sans éducation, dans un dortoir commun, sur des draps sans lit — il voulait probablement dire des lits sans draps.

« Je croyais, poursuivit-il, y rester tout au plus pendant vingt-quatre heures mais j'y serais encore, sans l'intercession de Falloux qui a dit au Président que luimême rentrerait en prison, si on ne lâchait pas les orléanistes qui y étaient, parce qu'ils n'étaient pas plus coupables que lui. »

Le prince Louis Bonaparte m'ayant accordé une audience pour hier soir neuf heures, je me suis rendu à l'Ëlysée. Le comte Bacciochi m'a reçu dans le premier salon, il m'engagea à passer dans celui du milieu, en attendant qu'on m'annonçât au Président. M. de Persigny vint rejoindre M. Bacciochi, et se fit présenter à moi. Nous avions à peine échangé quelques paroles que le Président entra dans le salon. Bacciochi me dit : « Le prince ! »

Je quittai la cheminée pour aller au-devant de lui et lui faire ma révérence ; il me prit par la main et me mena dans le salon d'où il venait. Il se mit de suite à parler du coup d'État et me demanda ce que j'en pensais ; je lui ai répondxi que je n'avais qu'à le remercier, pour ma part et pour mou pays, de tout le bien qu'il nous a fait, en nous délivrant des incessantes terreurs de l'année 1851, et que son coup d'État avait entièrement réussi.

— Oui, m'interrompit le Président, dans ces cas-là il faut faire tout ou rien. Si je ne me trompe, poursuivit-il, chez vous on n'y allait pas aussi rondement.

— C'est vrai, dis-je, mais, malgré cela, j'ai été et je suis heureux que l'Empereur ait eu le courage de faire ce qu'il a fait. II reste encore bien de la besogne pour nous réorganiser, nos finances sont dans un triste état, mais, avec ce qui vient de se passer ici, il y aura moyen de tout faire, si nous profitons de la circonstance et de la victoire que vous venez de remporter avec une armée pleine d'enthousiasme pour votre personne.

— Oui, me dit-il avec satisfaction, elle m'est bien dévouée. Votre cousin (1), à Turin, ne sera pas médiocrement content de ce qui vient de. se passer ici.

— Sa position était bien difficile, car les Piémontais comptaient sur la démocratie française pour bouleverser l'Italie, et le roi, par ces moyens subversifs, comptait devenir souverain de toute l'Italie.

— Quelle folie 1 me dit le Président, il ne pouvait pas cependant compter sur mon gouvernement, nous lui avons toujours franchement parlé à ce sujet.

— Oui, dis-je loyalement, la République française nous a rendu dans cette occasion un immense service.

— Vous m'avez dit que vous aviez vu La Rosière ; il sort de sa prison, que dit-il ?

— ■ Il est furieux, comme bien vous pensez, il peste contre tout le monde, excepté contre Thiers.

— A propos de Thiers, vous savez que je l'ai fait transporter en Allemagne.

— Oui, je le sais, Monseigneur, et je suis ravi que, pour la première fois de sa vie, coupable comme il l'est, ayant fait tant de mal en Europe et dans ce pays, il ait trouvé quelqu'un ayant la force de le traiter comme il le mérite. Au reste, ce qui l'humilie le plus, ainsi que son parti, c'est que tout ce qui vient de se passer, se soit fait sans lui.

Le Président se mit à rire. Je continuai :

— Ses amis et lui se disent que, si Louis-Philippe ou le roi Charles X avaient fait la moitié, que dis-je, la dixième partie du coup d'État que vous venez de faire, ils seraient encore au pouvoir à l'heure qu'il est.

— Vous avez raison, reprit le prince, mais ni Charles X, ni Louis- Philippe n'auraient pu faire ce que j'ai fait ; ils étaient rois.

(1) Rodolphe Apponyi, fils de l'ambassadeur.

— Je comprends. Vous avez fait le coup au nom de la République, au nom du peuple,

— Je trouve dans ce peuple une adhésion entière. Vous ne vous figurez pas quelles excellentes nouvelles je viens de recevoir de la province. Au reste, ceux qui crient le plus contre moi aujourd'hui, se rallieront au gouvernement. La jacquerie qui s'est faite dans les provinces vient à l'appui de mes paroles, de mes proclamations.

— Et vous font, dis-je, beaucoup de bien.

— On sera obligé de se rallier à moi pour éviter le désordre. Au reste, je suis décidé à remplir ma mission, à écraser le parti démagogique en France, à mettre un frein à la licence de la presse !

En prononçant ces paroles avec une vivacité que je ne a lui ai jamais vue, il prit un cigare-, l'alluma et marcha avec une telle prestesse en allant et venant dans le salon, que j'ai eu toute la peine possible à le suivre. Puis il s'arrêta tout à coup : « Vous ne verrez plus de combats dans les rues de Paris, me dit-il, mais si jamais la Révolution relevait encore une fois la tête, je ferais précéder la bataille par un roulement de tambour, par des coups de canon, pour prévenir les paisibles citoyens qu'ils doivent rentrer chez eux et fermer portes et fenêtres. Après cela, tant pis pour ceux qui seraient restés dans les rues. »

Notre conversation terminée, il me prit par le bras et me ramena dans le grand salon où il y avait un député rallié et Bacciochi. Le Président s'approcha d'eux, leur dit quelques paroles aimables, puis il reprit avec moi la conversation sur des choses indifférentes, sur mes connaissances à Paris, mon long séjour dans ce pays, combien j'y étais aimé et que cela devait être réciproque, etc. Il me demanda encore si beaucoup d'étrangers avaient quitté Paris, etc. Je pris enfin congé ; il me serra

la main en me disant : « Puisque vous restez ici pendant tout l'hiver, nous nous reverrons ! »

En cas de mort violente, ce qui pourrait bien arriver au Président, on a nommé un conseil de généraux qui avec Antoine Bonaparte serait à la tête du pouvoir.

Ce n'est pas le prince Poninski qui a été tué boulevard des Italiens, mais un M. Poninski, russe d'origine.

14 décembre.

J'ai dîné hier avec M. Duraon, l'ancien ministre, chez la duchesse de Galbera. Il est très modéré, il revient de voyage et, tout fusionniste qu'il soit en fait d'opinion, il est obligé de reconnaître que le Président a toutes les provinces pour lui, et que plus les Parisiens lui feront opposition, plus il gagnera de popularité dans la campagne : « Ali ! disent les provinciaux, messieurs les Parisiens sont mécontents, tant mieux, cette fois-ci nous prenons la revanche sur eux. »

Thiers, tout en ayant un passeport pour la Prusse, n'a pas voulu s'y rendre ; il a peur que ce qui est arrivé à M. de La Fayette autrefois à Olmùtz, lui arrive à Berlin. Il a goûté pendant huit jours de la prison et il l'a tellement en horreur, qu'il n'en veut plus. Il s'est rendu à Bruxelles et l'on m'a assuré que son intention était de se réfugier en Angleterre : il sera peu aimablement reçu par les princes et par M me la duchesse d'Orléans.

M lle Odier, jeune personne riche, qui devait épouser Cavaignac le jour même où il a été arrêté, a demandé à pouvoir l'épouser en sa prison et à être enfermée avec lui.

On dit que le général Magnan a reçu un million, Saint- Arnaud cinq cent mille francs et Carlier trois ou quatre cent mille, pour prendre part au coup d'État.

16 décembre.

Hier soir, à l'Élysée, où je suis allé, il y avait une réunion de plus de quinze cents personnes. Toutes les salles étaient ouvertes, même la grande galerie nouvellement construite qui, pendant les événements du 2 décembre, servait de bivouac aux soldats. On avait remis les tentures pour la réception d'hier et rien ne pouvait laisser deviner que cette splendide salle avait servi à un tout autre et plus sérieux usage.

Au bout de cette galerie il y a une grande estrade, avec deux ou trois rangées de chaises ; j'y ai trouvé les princesses : on appelle ainsi la princesse Mathilde et lady Douglas. Ces dames étaient là, toutes seules ; la princesse Mathilde avec un superbe diadème de diamants, lady Douglas sans la moindre petite pierre précieuse, en robe très simple et une coiffure à l'avenant. Je me suis approché, la princesse Mathilde me serra la main et m'engagea à aller la voir le soir chez elle : « J'y suis tous les jours, excepté les lundis, où vous me trouverez ici. » Je le lui ai promis.

Lady Douglas avait l'air gelé : en effet, un affreux courant d'air lui soufflait sur les pieds, ce qui lui donnait le nez rouge et les yeux contractés comme une personne fortement enrhumée du cerveau. Je ne m'arrêtai donc pas longtemps dans cette haute sphère passablement glacée, j'allai rejoindre la foule pour me réchauffer.

Le Président était tellement pressé et entouré qu'il n'a pu que me tendre la main ; je le remerciai de son bon souvenir et m'éloignai au plus vite, en ma qualité de péquin, pour faire place à toutes les épaulettes qui arrivaient en masse.

J'ai retrouvé les mêmes précautions de sûreté qu'au temps du roi Louis-Philippe : sur ma carte d'invitation il était dit qu'il fallait la remettre à l'entrée. Bacciochi

m'a évité cette peine ; aussitôt qu'il m'aperçut, il se précipita sur moi, me serra affectueusement les mains et me prit par le bras pour me conduire jusqu'à la galerie où se trouvait le prince. Tout le Corps diplomatique était venu en force, excepté cependant le ministre d'Amérique, ce qui a été très fort remarqué. J'ai vu Drouyn de Lhuys, sa femme et M me de Montessuy, les Guidin, Shéridon qui me présenta à sa femme, Brewster et Lagrené qui, le matin encore, chez M me de Bethisy, pestait contre l'Elysée.

J'ai trouvé M me James de Rothschild, chez qui je suis allé ensuite, encore très montée : elle n'espère rien de bon de tout ce qui se fait en ce moment ; elle croit que le Président ne pourra marcher qu'à l'aide des rouges, qu'il sera obligé d'employer le système de bascule et qu'il arrivera enfin à devenir l'instrument de la démagogie.

— Pour continuer dans la voie que le Président a prise, il est obligé de nous effrayer constamment avec la démagogie ; il ne peut par conséquent pas la détruire tout à fait ; il ne sauvera donc pas la société, je le crains et, bien au contraire, il la perdra en appliquant sa politique personnelle. Il a relâché, aujourd'hui même, trente-six Montagnards, Eugène Sue entre autres et, ce qui est bien plus significatif encore, cet horrible Crémieux.

— Cela ne m'effraie pas beaucoup, répondis-je. Eugène Sue, je le tiens d'une personne parfaitement informée, a demandé en grâce à être arrêté, car on ne pensait pas à lui. « Si vous ne m'arrêtez pas, a-t-il dit, on me forcera à monter sur les barricades, et je ne désire que le repos. » Quant à Crémieux, quelqu'un de l'Elysée disait l'autre jour ; « Crémieux nous est bien utile, si nous avions quatre Crémieux à notre disposition, cela ferait notre affaire » ; il est gagné à l'Elysée.

J'ai soutenu à la baronne que tout ce qui s'est passé de déplorable, dans ces derniers temps, est principalement dû au parti orléaniste, à Thiers et à M me la duchesse d'Orléans, qui se sont constamment opposés à la fusion.

17 décembre.

J'ai dîné chez les Pozzo ; il y avait le duc de Mirepoix, la princesse de La Cisterne, la marquise de Caraman, M. Paget et M. Panât, questeur de l'ancienne Assemblée. Je me suis trouvé assis entre la princesse de La Cisterne et le duc de Mirepoix. La princesse m'a dit qu'il était impossible d'avoir une plus belle position que le comte et la comtesse Apponyi à Turin, qu'ils étaient respectés et aimés par tout le monde, que les personnes qui, par leur opinion, devraient leur être contraires, avouent qu'il n'y a rien à dire contre eux, que le comte était plein de mesure et de réserve, qu'il mettait une grande modération dans l'accomplissement de ses devoirs, qu'il était très doux dans la discussion avec les ministres et que personne, dans tout le Corps diplomatique, n'avait su gagner les esprits et se faire respecter comme lui. Quant à la comtesse Apponyi, il n'y a qu'une voix sur ses manières distinguées, sa politesse, sa bienveillance pour tout le monde.

J'ai eu, après dîner, une discussion politique avec Pozzo ; il veut imiter son oncle, il a eu le malheur de retenir une quantité de locutions de ce dernier, des raisonnements qu'il emploie, à tort et à travers et qu'il fait passer pour siens. Il pétrit tout cela de son aigreur et d'une bonne part de sa sottise, ce qui fait que ces discussions vous agacent de la façon la plus désagréable du monde.

Panât nous donna beaucoup de détails sur tout ce

qui s'est passé à la mairie du dixième arrondissement et à l'Assemblée, au moment du coup d'Etat. Il prétend que les officiers n'auraient jamais obéi s'ils avaient su qu'ils marchaient contre l'Assemblée, car on leur avait fait accroire qu'il s'agissait d'une conspiration qui mettait la vie du Président en danger ; ce n'est que lorsqu'ils furent en face du Palais-Bourbon, qu'on leur dit la vérité : à ce moment, ils se trouvaient déjà si compromis dans l'affaire qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Celui qui était de garde dans l'Assemblée, après en avoir chassé les députés, fut tellement effrayé de la responsabilité qu'il avait encourue, que le jour même il donna sa démission. Cependant on était fort gai à Vincennes, on fit toutes sortes de jeux de mots : un soir où toutes les personnes présentes paraissaient fatiguées, un des questeurs, pour les engager à se retirer, formula une phrase à l'instar de la Chambre qui fit beaucoup rire : « Messieurs, dit-il, que ceux d'entre vous qui veulent se coucher, se lèvent ! »

J'ai passé ma soirée chez la comtesse de Hatzfeld qui, cette fois-ci, était seule ; le comte est encore très souffrant et reste dans sa chambre. Nous avions assez longuement causé de tout ce qui concerne sa famille et la nôtre, quand survint la princesse Grassalkowich. L'arrivée de Hûbner glaça notre petit cercle intime : il nous salua tous, excepté la princesse Grassalkowich qui continua sa phrase sans l'interrompre, tandis que Hiibner liait conversation avec la comtesse de Hatzfeld. Il ne resta que peu de temps et, lorsqu'il fut sorti, nous rîmes de bon cœur de cette éternelle rencontre entre lui et la princesse, chaque fois qu'elle vient voir la comtesse Hatzfeld.

Cette dernière est très changée, elle attend ses couches d'un moment à l'autre : ce sera son cinquième enfant ; les aînés ne sont pas jolis, mais bien portants et forts.

Elle est toujours la même, spirituelle et d'un naturel charmant.

18 décembre.

Dans la matinée, je suis allé voir le comte Molé et M. et M me de La Ferté. Depuis les événements, le comte s'est retiré dans son hôtel, on ne le voit plus nulle part ; si on le rencontre dans la rue, il prend une mine désolée mais ne dit rien, et il serait impossible de citer un mot qu'il ait proféré pour ou contre tout ce qui vient de se passer.

Chez lady Dandonald, j'ai rencontré d'Orsay qui s'est brouillé avec le Président, parce que ce dernier ne lui a pas accordé la moindre petite place ; est-ce la faute de Bonaparte, si un ministre n'a jamais voulu contresigner le brevet de nomination dudit comte d'Orsay, pour lui être agréable.

J'ai dîné chez Lutteroth qui m'a raconté, de la manière la plus plaisante du monde, la fuite de la princesse de Lieven en 1848 ; Lutteroth devait conduire la duchesse de Montebello en Angleterre ; la princesse l'ayant su lui écrivit pour le prier de passer chez elle ; il s'y rendit et la princesse le conjura de lui permettre de se joindre à la duchesse de Montebello, avec son chevalier M. Roberts.

Il paraît que rien n'était plus comique que le costume de voyage de la princesse : elle avait un chapeau qui avançait prodigieusement, avec un énorme nœud noir couché par-dessus, puis un voile vert, des besicles vertes, un grand tartan à carreaux, un énorme sac noir et un éventail gigantesque. Comme, dans son empressement à partir, elle était arrivée beaucoup trop tôt à l'embarcadère, il fallut y rester et attendre, dans des transes mortelles, pendant trois quarts d'heure ; une fois en chemin de fer, il arriva, on ne sait pourquoi, que

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le convoi retarda encore son départ d'une demi-heure : elle se crut découverte, prise, massacrée ; un courrier, qui vint se placer dans la même diligence, l'inquiéta d'une manière épouvantable ; le malheureux dormait et ronflait très fort, mais elle croyait qu'il faisait semblant de dormir et qu'il était là pour voir, pour entendre tout ce qu'elle dirait. Une fois à Boulogne, comme il fallait attendre l'heure de l'embarquement, elle se logea dans une chambre de domestique, sous les combles de l'auberge, et, lorsque Lutteroth entra chez elle, il la trouva couchée par terre sur un lambeau de tapis horriblement sale et dégoûtant ; il la conjura de descendre et de s'installer dans un appartement confortable, il lui fut impossible, ainsi qu'à Roberts, de lui faire entendre raison.

Malgré toute l'intimité qui s'était établie entre lui et la princesse durant ce voyage, Lutteroth ne va plus la voir, ni le dimanche, ni les autres jours. Il sort en général très peu, passe toutes ses soirées chez lui et chez ses parents. Il est admirablement et confortablement installé, a un excellent cuisinier et ne me paraît pas disposé à changer ces douces habitudes contre d'autres, ni même contre une situation qui lui donnerait une existence plus brillante peut-être mais, à coup sûr, moins commode que la vie qu'il mène aujourd'hui.

Etant allé de nouveau chez la princesse de Lieven, je l'ai encore trouvée occupée à plier une énorme lettre sur papier vert. Je lui ai parlé de ma conversation si intéressante avec le prince Louis, elle n'en revenait pas.

— Comment ! Vous avez dit tout cela au Président ?

— Mais oui, j'ai mes opinions, je n'ai pas de raison pour les cacher. Du reste, ne les partagez-vous pas, princesse ? Pouvez-vous avoir un autre sentiment sur ce qui vient de se passer, et cela, en dépit de vos amis La Redorte, Piscatory et autres orléanistes, très montés en ce moment, mais qui, comme dit parfaitement bien le

Président, doivent revenir à lui. Le parti des d'Orléans, en fait, n'existe plus : Thiers a eu soin d'en finir avec lui en repoussant la fusion.

J'ai vu Kisseleff, il est enchanté du Président, qu'il considère comme maître de la situation, et comme ayant rendu à toute l'Europe un immense service. Il m'a dit que le prince s'était très clairement exprimé sur la grande distinction qu'il faisait entre les orléanistes et les légitimistes. D'après lui, les premiers sont des conspirateurs, tandis que le parti légitimiste défend un principe. « Si j'avais eu l'honneur, dit le Président, de servir sous le roi Louis XVI, j'aurais versé tout mon sang pour le sauver. » Kisseleff estime que Louis Bonaparte est un homme plein de cœur et de caractère, tout à fait à la hauteur de sa mission : en s'unissant à lui, les grandes puissances parviendront à vaincre la démagogie. Kakoschkine, qui était en ce moment chez Kisseleff pour lire des dépêches, ajouta que maintenant il n'y avait plus à avoir de pitié pour la Suisse ni pour le Piémont et qu'il était temps d'en finir avec les réfugiés dans ces deux pays.

L'Angleterre, se voyant, dans sa politique, entièrement isolée des autres puissances, commence à faire les yeux doux à la France, mais lady Normanby m'a dit qu'elle était bien peu rassurée au sujet de ces manoeuvres de lord Palmerston qui a contre lui l'opinion du pays et les journaux, le Times surtout qui contient quotidiennement de très violents articles contre le Président.

J'ai fini ma soirée chez la maréchale Lobau qui est bien montée encore contre tout ce qui vient de se faire. Elle m'a donné des détails sur son entrevue avec Flahault, dont toute la ville parle, car Flahault en a parlé à tout le monde : il a raconté que la maréchale l'avait poursuivi avec des injures jusque dans l'antichambre, et

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