TENTATIVE D’ASSASSINAT CONTRE LE ROI , LA REINE ET LA FAMILLE ROYALE
Il paroît que ie projet de quelques uns des plus factieux de l’Assemblée nationale étoit un changement de dynastie , en faveur du duc d’Orléans qui laissoit faire, mais qui, occupé uniquement de ses plaisirs, secondait si foi bleui eut les auteurs du complot, qu’on douioit s’il en étoit le chef, ou meme , disoit-on plaisamment , s’il étoit de son parti. Telles sont du moins les couleurs sous lesquelles le peignent quelques écrivains : mais ce ne sont pas celles qu’emploie M. le marquis de Bonifié , dont les mémoires sont un des p lus précieux monumens historiques sur la révolution. Il fait jouer au duc d’Orléans un rôle bien plus actif. Quoi qu’il en soit, pour l’élever au trône, il falloit ou que le roi fût assassiné, ou que, par la crainte de l’être , il fût forcé à la fuite. Tel est le motif le plus probable de l’attaque faite sur le château de Versailles, les 5 et 6 octobre 1789,
Quelques uns en supposent cependant un autre , un peu moins atroce : on vouloit seulement, disent-ils, entraîner et le monarque et l’Assemblée à Paris , où les moyens de dominer l’un et l’autre seroient plus faciles et plus assurés. Quand le projet des factieux se fût borné à priver le monarque de sa liberté , la tentative d’une telle violence eût encore éminemment compromis ses jours.
Mais M. de Bouillé va plus loin : il dit que le duc d’Orléans, pour assouvir son ambition , avoit en quelque sorte organisé la canaille , sous le nom de sans-culottes , à Paris et meme dans les provinces , où il leur avoit donné des chefs habiles et audacieux qui dirigeoient tous leurs mouvemens; et que le 5 octobre ceux de la capitale, entraînant avec eux la populace , étoient venus fondre sur Versailles, dans le dessein de massacrer le roi et la famille royale, et de placer le prince qui les soudoyoit sur un trône ensanglanté. Laclos, auteur d’un roman immoral ( les Liaisons dangereuses) , secrétaire des commandemens du duc d’Orléans, et a qui quelques uns ont attribué la fable àes Brigands , laquelle produisit la création de la garde nationale, fut soupçonné d’avoir dirigé l’irruption faite à Versailles.
Mallet-Dupan, tout en disculpant Mirabeau de la participation aux crimes des 5 et 6 octobre (i), insinue très-clairement qu’ils furent l’ouvrage de personnages très-redoutables ; il traite d’inutile fatras la procedure du Châtelet sur ces horribles journées. « C’est évidemment, » selon lui , un monument d’impéritie , de » négligence et de lâcheté Ce tribunal n’osa » rien approfondir, ni remonter aux origines , » ni éclairer une scène dont il prit les épisodes » pour la substance. »
Cet écrivain promit de jeter quelques lueurs dans cet abîme d’iniquités ; mais il mourut peu après , sans avoir eu le temps d’y porter la lumière. Au reste, le roi lui-même en a répandu une très* grande dans ladéclaration qu’il laissa en partant pour Yarennes. Il y dit for- * mellement que Dieu seul , dans ce mois d’octobre , empêcha l’exécution des plus grands crimes , et préserva la France d’une tache ineffaçable , ce qui ne peut s’entendre que du iégicide, forfait à l’exception duquel tous les autres furent commis.
Cette scène d’horreur s’annonçoit depuis quelque temps à Versailles. La populace de
(i) Numéro 33 de son Mercure Britannique.
celte ville avoit arrache un parricide à l’échafaud , et pendu une femme innocente. Ces excès épouvantables , et d’autres encore quTi! est inutile de rappeler, déterminèrent la municipalité de Versailles à prier le roi d’y faire venir quelques troupes réglées. Un seul régiment, celui de Flandre, fut mandé. Le irr octobre , le^ gardes du corps , conformément a un usage immémorial , donnent à ses officiers , un modeste repas : la famille royale y paroît un moment : les malveillans répandent dans Paris que la cour veut opérer une contre-révolution. Le 5 du meme mois, des femmes (i) el des brigands accourent en foule à la place de Grève, enfoncent les portes de l’Hôtel-de-Vi.lle , s’emparent de huit cents fusils et de trois canons, et partent pour Versailles. M. de Lafayette n’arrive sur la place de Grève qu’après leur départ : la garde nationale étoit assemblée.
(i) On avoit mis à la tête du rassemblement une foule de créatures de l’espèce la plus vile, dans l’espérance (qu: ne fut pas trompée) que les troupes , et surtout les gardes* nationales ne voudroient pas tourner leurs armes contre elS es. On dit que des hommes très-considérables se déguisèrent sous les ignobles haillons de ces furies ; et qu’un d'eux , qui étoit de l’Assemblée nationale, ayant, peu de temps après, interrompu l’abbé Maury, parlant à la tribune, l 'orateur impatienté lui dit : « Tais-loi , salope. »
Les gardes françaises, depuis leur défection , y av oient été admis sous le nom de compagnies du centre. Un d’eux dit au général qu’il faut aller saisir le roi et l’amener à Paris , exterminer le régiment et les gardes du corps qui avoicnt foulé aux pieds la cocarde nationale (fait absolument eontrouvé); que si le roi ne se sent pas la force de porter la couronne, il faut qu’il la dépose, qu’on nomme un conseil de régence, et que tout en iroit mieux. Les grenadiers insistent vivement pour qu’on parte de suite. Une immense populace crie qu’il faut que le général meure , ou se mette à leur tête. Il consulte la municipalité qui , vu les circonstances, le désir du peuple , et sur la représentation du commandant général qu’il est impossible de s’y refuser, l’autorise à se transporter à Versailles , et même le lui commande- Il part, emmenant quelques compagnies bourgeoises de gardes nationales, et accorqpagné ou suivi d’une multitude armée de gens de tous les faubourgs , qui , sans en être requis , accourent se joindre à sa troupe.
Que faisoit-on alors à l’Assemblée nationale? On parloit du roi avec irrévérence: on proféroit , dit M. de Lally (i), ces pa-
(ï) Deuxième Lettre, à ses commettons , p. i5g et 1S0.
rôles si terribles , qu'il falloii des victimes aux nations . On déclamait pour la première fois contre ce banquet du ir octobre , « sur le- » quel on s’étoit ta pendant cinq séances , et » qu’on avoit réservé pour ce jour-là. » Mirabeau , en parlant à mots couverts , fut interpellé de nommer les coupables. Il répondit qu’il les nommeroit , si Ton vouloit déclarer que le roi seul étoit inviolable. Non content de désigner ainsi la reine , il proféra son nom et celui du duc de Guiche , de manière à être entendu de ceux qui Fenvironnoient.
On venoit de recevoir fa réponse du roi , touchant Facceptation (i) qu’on lui avoit demandée des droits de l’homme : prévoyant F abus qu’on se proposoit d’en faire , il différoit de l’accorder jusqu’à l’époque où les lois qu’on projetoit de faire dériver de cette déclaration
(e) Il faut se souvenir qu’il étoit établi par la jurisprudence de cette coupable Assemblée que le roi n1 avoit pas le droit de sanctionner ce qu’elle appeloit dispositions constitutionnelles» II falloit qu’il acceptât, sans jouir du pouvoir de refuser : il falloit, en un mot, qu’il consentît à subir le joug imposé. D’où il faut nécessairement conclure qu’un refus eut entraîné sa déchéance. Voilà où ces constitaans en étoient venus dés leur premier pas dans la carrière de la révolte.
anarchique , en fixeroient au moins le sens.
Après l’arrivée des femmes et de la foule des brigands qui les accompagnoient ; après les premiers coups de fusil tirés par eux sur les défenseurs du roi , l’Assemblée envoya une députation pour exiger sur-le-champ du prince l’acceptation qu’il vouloit remettre à un temps plus éloigné. Ce fut ainsi qu’elle l’arracha avec celle de dix articles constitutionnels , et des œuvres de la nuit du 4 août. Dès l’ouverture de la séance , on y a voit lu Parcep talion de ces deux derniers objets. Mais le roi avoit joint à cette acceptation forcée quelques mots qui déplurent; il parloit des circonstances alarmantes qui le déterminaient . L’Assemblée crut pouvoir effacer cette preuve de contrainte , et la fortifia en se faisant donfier, au bruit des armes à feu , une acceptation pure et simple.
Les femmes , ou plutôt les furies parisiennes et leurs compagnons , avoient inondé â la fois la salle de l’Assemblée nationale et la place d’armes. Le régiment de Flandre fit mal son devoir : une partie de la garde bourgeoise de Versailles encore plus mal. Plusieurs de ses officiers tirèrent sur les gardes du corps ; l’hôtel de ces braves soutiens du trône fut investi.
et pillé. Un grand nombre d’entre eux furent tués ou blessés»
ïl y eut un moment où îe roi voulut se retirer à Rambouillet. Le peuple , instruit de son dessein , ie traverse» Cependant la retraite paroît encore possible ; mais Louis , modifiant son projet , désire que la reine parte avec ses enfans , et se décide à faire seul tête à Forage, L’intrépide Antoinette veut absolument partager le péril. 11 paroissoit moins imminent pour le roi que pour son auguste épouse : elle entendoit sans émotion demander à grands cris sa tête , et les balles siffler»
Cependant le roi s’attendoit à de plus grands dangers , au moment où paroîtroit une armée plus régulière. Le général, en arrivant, alla d’abord à l’ Assemblée , puis se rendit chez, le roi. Il lui répond de sa sûreté , l’engage à prendre quelque repos , va donner un semblable conseil à F Assemblée nationale , et luimême se retire dans un hôtel éloigné du château , qu’il n’eût pas dû quitter (i). Deux heures après , la cour des princes étoit au pouvoir
(i) Il le devoit d’autant moins qu’il avoit reçu à cet égard une leçon très - expressive d’un lieutenant des gardes du corps, M. le marquis de Saint- Aulaire. Ce loyal et brav^
des brigands : ils y étoient entres par une grille que surveilloit la garde parisienne, et restée ouverte , on ne sait pourquoi. Ils courent vers l’appartement de la reine , criant qu ils lui vont arracher le cœur : elle étoil réservée à une mort plus cruelle et plus déplorable pour la nation française ; elle est sauvée cette fois par le courage intrépide et le sublime dé- - vouement des gardes du corps, qui lui procurent , aux dépens de leur vie , le temps de quitter sa chambre dont on alloit briser la porte , et de se réfugier dans celle du roi. Deux de ces généreux guerriers moururent percés de coups, d’Assas et Varicourt. Ils étoient en faction à la porte de cette princesse au moment où les assassins s’y présentèrent. On leur ordonna !es silence sous peine de mort ; ils crièrent : Sauvez la reine , et furent massacrés à l’instant ; d’autres furent couverts des plus graves blessures.
M. de Lafayettè arriva enfin après que la reine fut hors de danger , mais assez tôt pour
officier, mort au mois de mars 1822, lieutenant-général et grand-croix de l’ordre de Saint-Louis, invité aussi par lui à s’aller coucher, répondit avec une énergie militaire : « Je ne dors point quand l’ennemi veille. »
contribuer au salut de dix-sept gardes du corps qu’on alloit pendre aux réverbères , déjà descendus. Tant de malheurs auroient pu être prévenus sans l’excessive Bonté du roi qui , désirant qu’il ne fût pas répandu de sang pour sa défense , avoit fait donner aux gardes du corps l’ordre de ne pas même repousser la force par la force. « Nous obéirons, avoit dit » l’un d’eux, mais nous serons assassinés. » Les Suisses casernés à Ruel et à Courbevoie auroient pu être à Yersailies avant les femmes et les brigands qui n’arrivèrent qu’à trois heures ; l’aspect seul de ces fidèles soldats , joints aux gardes du corps , eût mis en fuite la horde infâme qui s’avançoit ; elle ne fût pas même entrée dans Versailles ; et l’armée de M. de Lafayette , qui ne parut que huit heures après, n’y fût pas venue. Mais Louis, qui iisoit sans cesse l’histoire de Charles Ier , et voyoit que la résistance opposée par ce prince à la rébellion n’ avoit pas empêché sa perte, étoit décidé à suivre une marche opposée t plus conforme d’ailleurs à son caractère. Mais le roi anglais périt malgré sa résistance , et non par sa résistance ; et, d’ailleurs , par où T un périt , un autre est conservé \
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