LE ROI MENÉ DE FORCE A PARIS
Peut-être M. de Lafayette, qui enfin avoit, quoique tardivement , arrêté la révolte , eût pu en exterminer, ou du moins en saisir les chefs , et faire remonter le roi sur son trône. Il ne paroît pas qu’il en ait eu la pensée ril céda aux cris des factieux qui exigeoient que le roi, pour être placé immédiatement sous leurs mains , transportât sa résidence à Paris ; une grande partie de l’Assemblée nationale trempoit dans ce complot, ou , pour mieux dire , l’avoit formé. Au plus fort du danger, elle refusa de se rendre à l’invitation du roi , de venir continuer sa séance au château : abandonné par elle. Louis crut devoir se résigner à la captivité plus étroite où l’on vouloit le réduire. Les révoltés triomphans le menèrent à Paris avec la reine et toute la famille royale. Les deux têtes coupées des gardes du corps , placées sur des piques, étoient un des sanglans trophées de cette marche lugubre. On voyoit
près d’elles celui qui les avoit coupées, Jourdan , si justement surnommé Coupe-Tête , la hache sur l’épaule , et le visage tout couvert du sang qu’il avoit répandu.
Les factieux n’en contraignirent pas moins l’infortuné monarque à déclarer, le 9 octobre, que sa translation à Paris étoit volontaire ; mais la proclamation fut si maladroitement rédigée , que la contrainte y perçoit de toute part. « Le » roi ( lui fait- on dire ) , craignant ( 1) que ses » fidèles habitans des provinces n’apprissent » avec peine (2) les récits des circonstances » qui Font déterminé (3) a venir résider à » Paris , croit devoir les instruire qu’informé » à l’avance de la marche de la milice natio- » nale de Paris , et du désir qu’elle avoit d’ob- » tenir de Sa Majesté l’honneur de lui servir » de garde (4), il eût été facile au roi de se » transporter de Versailles ailleurs qu’à Pa- » ris (5); mais Sa Majesté a craint que cette
(1) Pourquoi i’auroit-il craint ?
(2) Devoit-il désirer qu’on i apprit avec plaisir ?
(3) Lisez : forcé.
(4) Ainsi c’étoit pour le garder qu’on Fétoit venu enlever ! Oui , comme prisonnier.
(5) Oui, en risquant de perdre ia vie , ou au moins ia couronne.
» détermination de sa part ne fût la cause » d’un grand trouble (i). » On fait ajouter au prince qu’il est certain qu’à Paris on ne gênera jamais sa liberté , qu’il ira visiter ses provinces « lorsque l’Assemblée nationale aura terminé » le grand ouvrage de la restauration du bon- » heur public. »
On sent bien que les seuls factieux pouvoient à cette époque parler de bonheur public. Tous les gens de bien consternés ne s’attendoient qu’aux plus terribles catastrophes , et le massacre auquel la famille royale venoit d’échapper ne ieursembloit qu’ajourné.
Les gardes du corps avoient montré Un dévouement trop héroïque pour ne pas être redoutés des moteurs du complot régicide; le roi fut contraint de les licencier.
Tel fut l’effroi qu’inspirèrent ces sanglantes journées d’octobre , que l’Assemblée nationale vit fuir plus de trois cents de ses membres. De ce nombre furent Mounier et M. de Lally. Comme ils s’éioient montrés jusqu’alors partisans de la révolution , quelques uns prétendirent que le dépit de n’avoir pu faire adopter leur projet d’un sénat dans lequel ils
(i) Il n’ctoit donc pas libre ?
comptoient bien trouver place , les avoit portes à cette marque d’improbation. Quoi qu’il en soit , M. de Laily publia ses motifs dans une lettre qui fut imprimée. En voici quelques fragmens qui peuvent donner une idée précise des hommes qui s’étoient emparés de l’autorité souveraine : « Il a été au-dessus de mes forces » de supporter plus long-temps l’horreur que » me causoient ce sang, ces têtes , cette reine » presque égorgée, ce roi amené esclave, » entrant à Paris au milieu de ses assassins , » et précédé des têtes de ses malheureux » gardes ; ces perfides janissaires , ces femmes » cannibales , ce cri : tous les évêques à la lan- » terne l dans le moment où le roi entre dans » sa capitale, avec deux évêques de son con- » seil dans sa voiture ; un coup de fusil que » j’ai vu tirer dans un des carrosses de la » reine ; M. Bailly appelant cela un beau » jour l’Assemblée ayant déclaré froide- » ment le matin qu’il n’étoit pas de sa dignité » d’aller tout entière environner le roi ;
» Mirabeau disant impunément dans cette » Assemblée que le vaisseau de l’Etat , bien » loin d’être arrêté dans sa course , s’élance- » roit avec plus de rapidité que jamais vers » le port; M. Barnave riant avec lui, quand
*> des flots de sang couloient autour de nous...»
>» Voilà ce qui nie fit jurer de ne plus mettre » les pieds dans cette caverne (T antropo-
» phages . Le dernier effort à faire pour le
» bien étoit d’en sortir. » C’est avec ces couleurs qu’est peinte l’Assemblée nationale par un de ses membres , qui d’abord avoit été du parti le plus nombreux, et qui s’étoit séparé de la très-grande pluralité de la noblesse, pour aller se confondre dans l’ordre du tiers. Il retourna cependant à la caverne , pour voir, dit-il , si les attentats de ces deux horribles journées avoient fait prendre à ses collègues quelque résolution salutaire et vigoureuse. Mais il ne trouva parmi les gens de bien que de l’abattement ; sur le visage des médians , qu’un surcroît d’audace. Il vit « ceux qui » s’étoient montrés les plus cruels ennemis » du trône, oser prétendre environner le trône » de leurs conseils (i). » Effectivement, Mirabeau aspiroit déjà au ministère (2); ses collègues
(ï) Devoit-il s’en étonner? rien n’est plus ordinaire.
(2) Dès le y octobre , le lendemain de tant de crimes commis, il osa manifester ce désir, et revint encore à la charge, lorsque le marquis de Favras fut arrêté; mais la plus grande partie des ministres demandant leurs démissions si ses sollicitations étoient écoutées, elles ne le furent points
jaloux craignirent qu’on n’eût la foiblesse de
F y admettre ; quelqu’un d’eux proposa de défendre au roi de choisir ses ministres dans FAssemblée. M. Lanjuinais ayant appuyé la proposition, Mirabeau dépité dit qu elle ne pouvoit regarder que lui ou le préopinant. Malgré le ridicule qu’il cherchoit à jeter sur cet adversaire, l’avis de ce dernier fut décrété. C’étoit encore une atteinte violente et outrageuse, portée par les constituans à l’autorité royale.
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