‹ De la Révolution françaiseChapitre 48 sur 54 · SEUL . . ET J’AVOUE QUE L’USAGE DES · texte numérisé non relu

SEUL . . ET J’AVOUE QUE L’USAGE DES

» PEUPLES LES PLUS LIBRES QUI AIENT JAMAIS » ÉTÉ SUR LA TERRE ME FAIT CROIRE Qu’lL » Y A DES CAS OU IL FAUT METTRE UN VOILE « SUR LA LIBERTÉ, COMME L’ON CACHE LES » STATUES DES DIEUX. »

L’insinuation n’est pas équivoque. Voilà donc l’autorité, le cœur' de Montesquieu invoqués pour la justification du meurtre d’un enfant royal ! Quelle odieuse profanation ! Le philosophe le plus ami de l’humanité auroit, par sa doctrine , autorisé le plus lâche des forfaits, la plus détestable barbarie ! Il n’y a qu’à jeter les yeux sur le chapitre 19 du livre XXII de son Esprit des Lois , d’où est tirée cette citation du rapporteur, pour voir à quel point il a osé dénaturer l’opinion du seul publiciste qu’ait peut-être eu la France. Le dauphin, comme on sait, ne fut pas tué brusquement ; on usa d’un procédé plus féroce à son égard ; on le fit périr dans les souffrances d’une agonie prolongée. Les tourmens qu’il eut à endurer de la part du cordonnier Simon (digne membre, à cette époque, de la commune de Paris) que les conventionnels lui avoient donné pour gouverneur, font frémir. Ils sont consignés en partie dans un

rapport non suspect fait par trois d’entre eux, membres du comité desûreté générale. (Deux étoient régicides. )

« On sait, disent -ils, avec quelle atroce » barbarie ce monstre s’acquitta de ses fonc- » lions; on sait comment il se jouoit du » sommeil de son prisonnier; que , sans égard » pour son jeune âge, pour lequel le sommeil » est un besoin si impérieux , il Tintcrront- » poit la nuit , en lui criant : Capet ! Capet ! » Le prince répondoit : Me voilà , citoyen . — » Approche , que je te voie , répliquoit le » monstre. L’agneau approchoit , et d’un coup » de pied le bourreau étendoit sa victime par » terre, en lui disant : Va te recoucher , » louveteau. » Couché seul, dans une chambre obscure, sur un grabat qui n’étoit jamais remué, au milieu des ordures qu’on n’enlevoit point, ne changeant point de linge, ne recevant aucune nourriture saine , contraint de boire avec excès des liqueurs fortes, assommé de coups journellement , ce ne fut qu’après plus de quinze mois qu’on put enfin le faire mourir par la réunion de tant de supplices.

Son auguste mère , à qui on l’avoit arraché depuis long-temps, l’avoit précédé au tombeau. Elle soutint jusqu’à son dernier moment

le courage intrépide qu’elle avoit déployé dès les premiers jours de la révolution. Lorsque les scélérats qui composoient ce qu’on appeloit le jury eurent prononcé, et qu’elle eut entendu le jugement, le président du tribunal assassin lui demanda si elle n’avoit rien à objecter contre l’application de la loi; elle répondit : Rien. Parmi les absurdes accusations qui lui furent intentées, on remarque celle d’avoir fait fabriquer contre elle -meme les plus infâmes libelles. C’est avec une égale vraisemblance qu’on avoit reproché à la noblesse d’avoir réduit ses propres châteaux en cendre, pour imputer ce crime aux amis de la révolution. L’accusateur public, Fouquier-Tinville, qui poursuivit ce meurtre, avoit autrefois célébré par quelques rimes les vertus de la reine , comme Roberspierre avoit en prose rendu hommage à celles du roi. Ce trait caractérise l’esprit des révolutionnaires à toutes les époques ; il est immuable. C’est dans les mêmes vues qu’ils célèbrent ou assassinent les souverains : obéissant toujours à un mobile unique , à ce qu’ils estiment l’intérêt du moment.

De toutes les victimes immolées par le tribunal de sang , connu sous le nom de révolu-

tionnaire , aucune ne put montrer un courage plus héroïque ou plus calme que la célesie Elisabeth, assassinée le io mai 1794* Lorsqu'on lui demanda son nom, elle répondît:

« Elisabeth de France, tante de votre roi » ( Louis XVII). » Quand on lui parla du tyran Louis XVI , on sait quelle fut sa réponse (1). Elle ne daigna pas dire un seul mot qui pût amollir les tigres altérés de tout le sang royal. Une des femmes condamnées à la mort avec elle étoit enceinte, et refusoit de se soustraire au supplice , en déclarant son état ; la princesse en fit avertir le tribunal anthropophage, et sauva la vie de cette infortunée.

Madame échappa, comme par miracle, à l’extermination projetée de tous les prisonniers du Temple. La force de son courage put seule la conserver au monde , durant une captivité de plus de trente-neuf mois, dans une chambre obscure, presque entièrement privée de tout ce qui soutient la vie , abîmée dans les plus grandes douleurs qui jamais aient déchiré le cœur humain. Le jour meme où commcnçoit sa dix-huitième année, le 19 décembre 1795,

(1) Voyez page 160.

elle sortit du Temple, échangée contre cinq conventionnels prisonniers de l’Autriche, dont quatre régicides (i). En sorte que la liberté des bourreaux du roi fut le prix de celle de son auguste fdle.

Nous ne retournerons pas sur cette mer de sang dont la Convention couvrit la France entière ; mais il faut répéter sans cesse, pour î effroi et surtout pour l’instruction de la jeunesse actuelle qu’on cherche à précipiter dans Fabîme d’une nouvelle révolution , qu’il y a voit un projet réel, même évident, d’égorger plus d’un tiers de la nation, et que l’effusion du sang irritant la soif de le répandre, i! est probable qu’on seroit allé encore plus loin , si ceux qui le versoient ne se fussent brouillés entre eux sur le partage de la puissance. *

La faction de la Gironde étoit un peu mains sanguinaire que celle de la Montagne.. Elle se seroit contentée du pouvoir souverain, C étoit pour se l’arroger, par l’interdiction de Louis XVI et la régence qui en de voit être la suite, qu’elle avoit renversé le monarque. ..Elle n’avoit point ordonné les massacres de septembre; elle les souffrit par lâcheté, déli¬

ai) Un d’eux, étant absent, avoit voté la mort par écrit.

bérant avec tranquillité sur d’autres objets, tandis qu’on les exécutoit. C’éloit le même sentiment qui avoil dicté, dans le procès du roi, l’avis de ceux d’entre Ces Girondins (et ce fut le plus grand nombre) qui opinèrent pour la mort.

Si ce parti eût triomphé, il est probable que moins de sang eût inondé la France.

Mais quand elle fut tombée entre les mains féroces des jacobins , assemblage , dit l’abbé Morellet , de meurtriers et de voleurs (i) , la France entière parut livrée à l’extermination. Marat sou tenoit publiquement que celle de tous les prêtres et de tous les nobles pouvoit seule garantir le maintien de la liberté. La majorité de la Convention partageoit ou feignoit de partager son avis, et agissoit en conséquence.

(i) Il faut distinguer les temps. Dans les premiers jours, cette société fut composée d’ardens révolutionnaires , à la vérité, mais qui, en général, ne méritoient pas les quali' fications de l’abbé Morellet. Dans la suite, ils en eussent mérité de plus flétrissantes, s’il en existoit. Un seul trait suffit pour les peindre tels qu’ils devinrent bientôt. Le 12 janvier 179L ceux de Paris admirent à leur séance Jourdan, d’Avignon, surnommé Coupe-Têtes , qui avoit coupé celles des gardes du corps, le 6 octobre 1789, et témoigné le désir impatient d’abattre celle de la reine. îl y re^ut le baiser fraternel de ses dignes amis.

On ne s’en tint pas à la destruction des individus (jui composoient les deux premiers ordres de l’Etat, on proscrivit V aristocratie de l’esprit, celle de la fortune et du commerce qui procure la fortune. Cette révolution étoit, comme toutes les autres, la lutte des pauvres contre les riches, une guerre à la propriété. Les laboureurs et les artisans qui jouissoient de quelque aisance auroient eu leur tour, La nation étoit déjà livrée à la populace , monstre féroce, que ses innombrables têtes rendent mille fois plus terrible que les tyrans les plus impitoyables dont les annales du monde aient flétri la mémoire. Les biens et la vie de tous étoient à la merci de la plus vile canaille. Un seul décret , connu sous le nom de loi des suspects, avoit plongé dans les cachots deux cent mille personnes , dont la moitié peut-être étoit composée de vieillards , de femmes et d e n fans. Le projet notoire étoit de les exterminer pour y entasser d’autres victimes qui, ayant subi le même sort, auroient eu des remplaçons. Personne n’eût pu conjecturer à quel terme se seroit arrêtée cette longue suite de meurtres ; personne n’osoit s’en plaindre : ïe plus léger murmure eût été suivi d’un arrêt de mort. Un des tigres conventionnels les plus

affamés de carnage ayant été tassassiné , assez mal à propos, puisqu’il étoit mourant, son collègue Chénier, homme de lettres, qui auroit pu se faire quelque réputation , si la rage révolutionnaire ne lui eût faussé l’esprit, ne rougit pas de prononcer l’oraison funèbre du monstre, dans une séance de la Convention , bien digne de l’entendre. Ses restes furent déposés au Panthéon, le i4 octobre 1794? comme étant ceux d’un grand homme (1),

Les assassinats que ce gi'and homme ne cessoit de demander avec instance, avoient eu d’abord une espèce de formes juridiques ; mais ces formes, quoique très-abrégées, contrarioienttrop la sanguinaire impatience de la Convention, Son tribunal finitparn’enplus observer. Chaque matin , on y lisoit une liste quelquefois de quatre-vingts personnes , qui étoient accusées vaguement d’une conspiration contre la république. Parmi eux se trouvèrent plus d’une fois

(1) L’apothéose de Marat fut postérieure de trois mois au g thermidor, une des époques où les plus grandes fureurs de la révolution s’ étoient arrêtées momentanément.

% Puisqu’on faisoit alors un dieu d’un des hommes les plus féroces qui ait peut-être existé, quel devoit être l’esprit des temps plus désastreux qui avoient précédé la chute d’un autre scélérat de la même trempe, de Roberspierrç ?

des sourds et des aveugles. Un colonel et un abbé du nom de Fénelon, périrent le meme jour : le dernier étoit dans sa quatre-vingtdixième année : il donna sa dernière bénédiction a ses compagnons d infortune (i). Le bourreau se mit à genoux pour recevoir la bénédiction avec ceux1 qu’il alloit tuer. Les prisons étoient pleines d’espions. L’accusateur public, F ouquier-Tinville, en fit venir un jour plusieurs chez lui , pour leur dire que le tribunal voulait une conspiration de prisons , et indiquoit pour chefs un nombre de détenus dont il leur donna les noms ; que la liste générale devan t s’élever à une centaine d’accusés , ils eussent a la remplir comme il leur plairoit. Four suivre les vues de la Convention , les espions choisissoient les personne» les plus opulentes et les plus recommandables par leur naissance , leur rang et leur mérite. Une foule d’accusés inconnus les uns aux autres , étoient jugés conhplices d’un prétendu complot formé en diverses prisons ; quelquefois il y avoit des méprises de nom; si on les faisoit remarquer, l’accusateur public répondoit tout haut : « Qu’importe un

(i) On rfégorgea ce jour, 7 juillet, 1 7<)4- » que soixanteneuf victimes; ce n’étoit pas ce qu’on appeloit une grande fournée ,

jour plus tôt ou plus tard » ? et plusieurs furent ainsi envoyés au supplice sans avoir été meme accusés. Enfin , on étoit si pressé d’égorger les victimes, qu’il existe aux archives de la justice un nombre considérable de jugemens qui consistent dans la seule inscription du nom des condamnés : la place du reste de la procédure est en blanc.

Lamultitude accoutumée à ces innombrables massacres, loin d’en être indignée, y assistoit tous les jours comme à un spectacle ; et comme

tout se payoit alors avec un papier presque sans valeur , une foule de gens aboient de la Grève aux théâtres. Il s’y donnoit des pièces effroyables : accoutumé à voir le sang ruisseler à longs flots , le peuple n’en eût pas supporté d’autres ; encore fai soient-elles peu d’effet , par la raison que, comme le disoit Chamfort( i ), la tragédie couroit les rues. Une foule innombrable, accompagnant les chariots de mort, insuîtoit aux malheureux qu’on ail oit égorger.

(i) Bel esprit qui devoit tout à la cour, et se déclara pour la révolution avec frénésie. Il en fut puni sévèrement. Pour éviter la main du bourreau , il fut réduit à mourir de la sienne. Il avoit dédié sa tragédie de Mustapha et Zèangir à la reine, en 1788, presque à la veille de la révolte qui renversa le trône. Morellet a dit de cet

Comme elle paroissoit en général composée des memes individus , il est à présumer, et le bruit en couroit , qu’ils étoient payés pour jouer ce rôle abominable, ainsi que d’autres l’étoient pour applaudir dans les tribunes de la Convention les discours et les décrets les plus atroces (i).

La France périssoit , lorsqu’un heureux hasard excita une tempête nouvelle dans la Convention. Le 9 thermidor (27 juillet 1794X

Roberspierre , qui avoit fait égorger un si grand nombre de ses confrères , fut égorgé à son tour avec plusieurs de ses plus dévoués partisans. « L’histoire de ce jour n’est pas longue, dit » M. de Maistre ; quelques scélérats firent périr » quelques scélérats. » Sans cette brouillerie de famille , les Français gémiroient encore sous le joug du comité de salut public ; et, ce

homme de lettres , qu’il lui avoit fait regretter que tous les méchans ne fussent pas des sots.

La Harpe, qui d’abord professa les mêmes opinions, avoit auj?si célébré la reine.

(1) On donnoit aussi quarante sous par jour à tout citoyen indigent qui assistoit. aux assemblées générales des sections de Paris La corruption étoit partout. Les mauvaises actions presque en tout genre , étoient salariées. On n’oubliera jamais que la prostitution fut encouragée par des récompenses.

qui fait frissonner d’horreur , le parti de Roberspierre étoit le plus fort. Ce parti eut un moment la victoire, et ne succomba que pour n’avoir pas su en profiter.

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