CONVENTION
Durant les deux tiers au moins de son cours , cette assemblée présenta l’horrible image d’une caverne de brigands et d’assassins. Sa férocité parut se lasser, et se reposa l’espace d’une année entière : elle se réveilla ensuite , et les conventionnels finirent comme ils avoient commencé , dans des accès de fureur, et au milieu du carnage. Telle est en deux mots l’histoire de leur session.
» Nous ne reviendrons pas sur la liste des crimes dont ils effrayèrent l’humanité; nous ajouterons seulement quelques détails aux circonstances que nous avons retracées ailleurs de l’assassinat de Louis XVI et de Marie- Antoinette.
Quoiqu’on ne puisse douter qu’au fond du cœur tous les députés ne regardassent comme avérée l’innocence du roi, sur sept cent dixsep t votans il n’y en eut pas un seul qui l’osât proclamer. Un grand nombre , à la vérité, ne
voulut pas se souiller d’une condamnation à mort ; mais il n’existoit qu’un seul moyen de sauver Ja vie du monarque : c’étoit de le mettre promptement hors des frontières , en profitant des ténèbres de la nuit pour le faire sortir de la prison du Temple. Presque aucun de ceux qui ne votèrent point l’échafaud ne s’occupa de sa sûreté. Ils opinèrent pour sa détention jusqu’à la paix; c’étoit, en lui épargnant l’horreur de l’échafaud, voter son assassinat. On savoit que les plus forcenés d’entre les jacobins et les Cordeliers, maîtres de Paris, ét oient décidés à le faire massacrer s’il étôit absous ; une section de Paris en avoit pris solennellement la résolution, et F avoit communiquée aux quarante-sept autres. Manuel , pour traverser ce projet exécrable, demanda que le roi fût détenu dans un fort, ailleurs qu’à Paris. A l’exception d’un très -petit nombre d’opinans qui émirent un vote semblable ou analogue , tous ceux qui opinèrent pour la détention et le bannissement à la paix le livroient à une mort inévitable. L’avocat Lanjuinais, député de Rennes, montra de l’énergie dans cette occasion : il s’opposa de tout son pouvoir au décret assassin qui , contre le texte de la loi du jury, décida qu’il suffiroit
île la majorité d’une seule voix pour la condamnation ; mais il ternit par son vote , et par le discours qui raccompagna, la gloire qu’il avoit méritée par son courage. Il qualifia le 10 août d’illustre et belle journée, fit d’autres concessions non moins absurdes et non moins déplorables (1) : il osa dire que le roi étoit haï, méprisé, qu’il n’étoit point inviolable, qu’il pouvoit être jugé; que comme homme, lui opinant , voteroit la mort (2); mais il voulut bien se borner, comme législateur, à la détention et au bannissement ( à la paix), sous peine de mort, en cas d’infraction du ban. Nous citons ce conventionnel, parce qu’après les députés qui déclarèrent n’avoir pas le droit de juger le monarque , il fut peutêtre celui qui se montra le moins défavorable à sa cause. Par là on peut juger en quelles mains étoit tombé l’infortuné Louis, et de
(1) Entre autres, que les milliers de citoyens massacrés dans le mois de septembre, étoient pour la plupart de grands criminels. C’étoit pallier par une calomnie un des crimes les plus effroyables de cette révolution , qui ne fut qu’une série de forfaits.
(2) C’étoit profaner étrangement le nom d’homme. Des tigres à face humaine pouvoient seuls dévorer la famille royale.
quelle espèce de monstres étoit , en général , formée cette Convention. Comment le roi eût-il pu échapper à leur rage sanguinaire ? Ils vouloient sa mort comme une conséquence nécessaire de la révolution , et une sorte d’apologie de tous les crimes qui l’avoient produite et accompagnée. «Si Louis est absous, dit » Roberspierre , il peut ( il falloit dire il doit) » être présumé innocent, et alors que devient » la révolution? Si Louis est innocent, tous » les défenseurs de la liberté (i) sont des » rebelles, des calomniateurs, des criminels » de lèse-majesté ; les manifestes des nations » étrangères sont des réclamations légitimes » contre une faction coupable. » D’autres, ne voyant pour eux, dans le retour de la monarchie , qu’un supplice infamant et mérité, regardoient un grand attentat commis au nom du peuple comme un sûr moyen de l’intéresser à leur défense , en l’enchaînant à la révolution ; car ils s’efforçoient de lui persuader que les souverains le réputeroient complice de l'assassinat du monarque, et qu’il ne pouvoit attendre son salut que de son courage. La
(i) C’est le nom que s’arrogent toujours les révolutionnaires et les révoltés.
terreur même que leur inspiroit les crimes déjà commis par eux les poussoit aux plus exécrables de tous. Le meurtre du roi n’étoit que le prélude de celui qu’ils méditoient déjà de tous les membres de sa famille qu’ils ienoient sous les verroux du Temple. Si, par une espèce de miracle , un seul a pu échapper à leur rage, ce bonheur n’est dû qu’à la mort inespérée de Roberspierre.
Dans les premiers jours où l’on s’occupa d’imprimer quelques simulacres de forme judiciaire à l’assassinat de Louis XYI, un rapporteur du comité de législation , appelé Mailhe, après avoir traité la reine avec la dernière insolence, fit , en parlant du dauphin , frémir le petit nombre de conventionnels à qui il pouvoit rester quelques sentimens d’humanité. Le bruit courut qu’il avoit dit que l’affaire du dauphin devoit s’arranger avec l’apothicaire; mais en public, du moins, il ne s’est pas exprimé aussi crûment. Voici ses propres termes , qui pourront donner une idée de l’impudence avec laquelle ces malheureux traitoient ce qu’il y avoit sur la terre de plus sacré :
« Nous n’avons rien dit de Marie- Antoi- » nette : elle n’est point dans le décret qui
» commande le rapport; elle ne de voit ni ne » pouvoity être. D’où lui seroit venu le droit » de faire confondre sa cause avec celle de » Louis XYI ? La tête des femmes qui por- » toient le nom de reine en France a-t-elle » jamais été plus inviolable ou plus sacrée » que celle de la foule des rebelles ou des » conspirateurs? Quand vous vous occuperez » d’elle, vous examinerez s’il y a lieu de la » décréter d’accusation , et ce n’est que de- » vant les tribunaux ordinaires que votre » décret pourra être renvoyé. » ( L’avis de cet homme fut adopté quand les conventionnels voulurent aussi boire le sang de la reine et celui de Madame Elisabeth. )
« Nous n’avons pas non plus, ajoute le » rapporteur, parlé de Louis - Charles ( du » dauphin ) : cet enfant n’est pas encore cou- » pable ( sa huitième année n’étoit pas finie ); » il n’a pas eu le temps de partager les ini- » quités des Bourbons. Vous aurez cependant » à balancer ses destinées avec l’intérêt de la » république ; vous aurez à prononcer sur » cette grande opinion échappée du cœur de » Montesquieu : il y a dans les états ou » l’on fait le plus de cas de la liberté ,