‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 13 sur 70 · DO COMMENCEMENT · texte numérisé non relu

DO COMMENCEMENT

Un voyageur est debout, au centre d’un carrefour où viennent aboutir plusieurs chemins. Il ignore lequel prendre , il va de l’un à l’autre, /craignant de choisir, au risque de s’égarer. D’où lui vient cette hésitation? De ce qu’il n’a pas une idée précise du terme de sa route. Il ne saura d’où partir qu’il ne sache préalablement où arriver, et qu’il n’ait comparé, dans son esprit, les voies plus ou moins faciles, plus ou moins rapides qui le mèneront au but. C’est du dernier pas seulement qu’il peut conclure le premier.

La position de ce voyageur est souvent celle de l’orateur qui monte à la tribune, de l’écrivain qui prend la plume.

« C’est faute de plan, dit Buffon , c’est pour n’avoir pas assez réfléchi sur son objet, qu’un homme d’esprit se trouve embarrassé et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d’idées, et comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres, et il demeure dans la perplexité. »

11 est bien évident, au contraire, que, lorsqu’il aura profondément médité sur le dessein qu’il a conçu, sur le but auquel il tend, lorsqu’il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, lorsque, en un mot, il se sera fait un plan, celte perplexité cessera ; car la place du premier mot se trouvera déterminée sur ce plan comme celle des autres, et par celle des autres ; le début sera la eonsé-

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quencc de l’ensemble et de l’idée dominante. Aussi Antoine nous apprend, dans le de Oratore, que lorsqu’il compose un discours, la première partie est toujours la dernière qui l’occupe. Et l’on voit que, en le citant, Cicéron partage son avis (*). Quintilien même, quoiqu’il n’approuve pas qu’on écrive l’exorde quand le discours est terminé, veut cependant que l’orateur ne s’en occupe qu’après avoir étudié soigneusement toutes les parties de la cause, nisi tolis causœ partibus diligenter inspectis.

Bien savoir où l’on va, voir nettement ce que l’on veut : voilà donc le principe. Sources, qualités, règles du début : c’est de là que tout dépend. L’exorde repose, pour employer le mot de Cicéron, dans les entrailles de la cause. C’est à la méditation à l’en faire jaillir. Voyons quelles conséquences découlent de ce principe.

D’abord, le début de tout ouvrage doit être conforme à la nature de l’ouvrage. « 11 faut, dit encore Cicéron, que le début soit en rapport avec la matière, comme le vestibule ou le portail avec l'édifice ou le temple. >» Sa forme même se réglera sur celle du reste de l’œuvre, car le meilleur style de début est celui qui est le plus en harmonie avec la couleur de l’écrit tout entier.

Dans un livre didactique, procédant par synthèse, où vous imposez votre savoir au lecteur qui ne s’adresserait pas à * vous, s'il n’avait foi à la science et au professeur, il suffit de l’exposition simple, claire, précise de la matière; une bonne définition sera tout l'exorde : « La géométrie est une science qui a pour objet la mesure de l’étendue. — La grammaire est la science des signes de la parole et des règles à suivre pour les employer convenablement. — L’histoire naturelle, prise dans toute son étendue, est une histoire immense ; elle

(■) « Jd qnod primum est dicendttm , postremum soleo cogitare, quo utar exordio. »

C'élait aussi l'avis de Pascal. « La dernière chose qu'on trouve, dil-il, eu faisant un ouvrage, est de savoir celle qn'il faut mettre la première. » J’ajouterais avec Voltaire: quelquefois! si je u'avais expliqué comment il faut comprendre cette assertion.

embrasse tous les objets que nous présente l’univers »

Buffon n'a pas commencé autrement.

Mais en disant qu’il faut savoir où l’on va, j’ai ajouté qu’il faut bien voir ce que l’on veut. Si l'on parle, c’est qu’on veut sc faire écouter; si l’on écrit, c’est qu’on veut se faire lire.

Il suit de là que, sans perdre de vue l’indication du sujet, on doit comprendre dans les éléments de l’exorde les dispositions à inspirer aux auditeurs ou aux lecteurs. Dans les questions variées, difficiles, que l’on ne peut résoudre sans une analyse parfois savante et compliquée ; dans les études sur les hommes ou les choses ; dans les longs récits , vrais ou fictifs; dans l’éloquence qui conseille ou dissuade, loue ou blême, accuse ou défend, il faut songer à eux autant qu’au sujet. Il ne suffit pas de bien fixer le point à établir, il faut sc .demander aussi comment on parviendra, dès le principe, à se faire lire ou écouter. A cet effet, trois qualités sont requises par Cicéron dans l’auditeur ou le lecteur : il doit être bienveillant, attentif, docile, benerolus, attentus, docilis.

Bienveillant : par égard, soit pour l’auteur, soit pour la matière, pour la moralité, les talents, la position de l’un, la grandeur, l’intérêt, la nouveauté de l’autre, il aura, avant tout, le désir et la volonté de lire ou d’écouter. Le mot sacramentel, Ami lecteur, qui commence toutes les préfaces de nos vieux écrivains, est l’expression naïve de ce besoin.

Attentif : il écoutera ou lira avec suite et intérêt, sans non- * chalance, sans distraction.

Docile : il comprendra, il entrera sans effort, sans fatigue, dans l’esprit du sujet ou de la cause. Docilis, en effet, signifie ici ts qui doceri potest. Et Cicéron l’interprète ainsi, quand il dit ailleurs : Exordia sumantur trium reruni gratin, ut amice, ut attente, ut inlelligentcr audiamus.

Ces trois mots expliquent le pourquoi de toutes les règles du début, de ses vertus, comme de ses défauts.

Horace et Boileau parlent du poeme épique :

Que le début soit simple et n'ait rien d’afFecté.

N’allez pas, dès d’abord, sur 1‘égasc monté,

CHAP. X

Crier a vos Iccleurs d’une voix de lonnerre :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre...

Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d’adresse,

Qui, sans faire d’abord de si haute promesse,

Me dit d’un ton aisé, doux, simple, harmonieux... etc.

Vous comprenez que cette modestie, cette douce et harmonieuse simplicité disposent notre esprit en faveur de l’auteur et de son œuvre ; nous devenons les amis de l’écrivain qui ne met pas tout en feu en arrivant,

Et pour donner beaucoup ne nous promet que peu.

Et sous l’influence de celte première impression, nous le suivons avec un plus vif intérêt, nous l’admirons davantage, lorsque, élevant le ton à mesure qu’il avance, il finit par prodiguer les miracles.

Avec cette modestie qui concilie la faveur, supposez, dans l’âme du poëtc, la conviction de la grandeur de son sujet; alliez le sentiment de la magnificence des faits à celui de l’impuissance du narrateur, et vous aurez la source de l'invocation qui, dans la plupart des poëmes épiques, se combine avec Yexposition. Il semble que, se défiant de ses forces, le poêle n’ose aborder sa matière. Il demande à quelque divinité de raconter elle-même de si grandes choses : « Déesse, chante la colère d’Achille... — Muse, dis-moi les erreurs d’Ulysse... » Un témoignage d’en haut doit confirmer ces merveilleux récits d’une vérité si invraisemblable :

... Venez à moi, de l’Olympe habitantes,

Muses, vous savez tout, vous, dresses; et nous,

Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.

L’exposition et l’invocation, puisées dans la nature, deviennent donc, à l’aide de l’art, des moyens d’assurer une bienveillance attentive «nu poêle si modeste, au sujet si intéressant.

N’esl-cc pas encore pour éveiller l'attention, autant que pour gagner la bienveillance, en prévenant la crainte d’une

narration infinie , qu’Horace conseille au poëte de ne point faire remonter la guerre de Troie au double œuf de Léda, ni le retour de Diomède à la mort de Mcléagrc, mais de se jeter dès l’abord au cœur même de l’action ? Que lord Byron préfère commencer, comme il dit, par le commencement ('), sa spirituelle critique ne s’adresse qu’à ceux qui abusent du précepte. Et, de fait, on en a prodigieusement abusé, comme de toutes les bonnes choses. Aujourd’hui surtout que l’on nous donne en mille romans la monnaie du vieux poëme épique, comme en mille lithographies et en mille statuettes, celle de la peinture et de la sculpture, le plus mince fabricant de nouvelles croirait déroger en débutant tout bonnement comme les contes de fées : « Il était une fois un roi... ou un bûcheron. » Ouvrez le premier roman venu, vous êtes sûr d’y trouver , après un titre plus ou moins prétentieux , quelque chose comme ceci : « Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal... » ou, pour varier : « Vers la fin du mois de septembre 1800, un étranger arriva devant le palais des Tuileries... » ou bien : « Assez, Caroline, voici la nuit ; remettons à demain vos réflexions sur cette lecture... » ou encore : « Voyez ce brick ! il glisse bien timidement..., etc. (’). » Pourquoi user à satiété de pareils moyens? Cette simplicité modeste , la première qualité de l’exorde, s’accommode mal de telles afféteries, surtout quand elles n’ont pas même le mérite de l’originalité. Banalités pour banalités, je préfère deux débuts que je me permettrai d’indiquer à nos romanciers , en souhaitant bien sincèrement à leurs ouvrages le mérite et le succès de ceux dont j’extrais ces passages. Voici l’un : « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait , il n’y a pas longtemps, un hidalgo... » ; et voici l’autre : « Blas de Santillane , mon père , après avoir longtemps porté les armes, se

(') Most epic pocts plunae t’n médiat rtt ;

Horace makes tins th'heroïc turnpike road...

’J bat is the usual mctliod, but not mine,

My way is to begin with the beginning.

(’) Commencements de romans fort répandus, il y a quelques années, cl dont U n’est pas même nécessaire de citer les titres.

Cil AP. X.

relira dans la ville où il avait pris naissance. 11 y épousa une petite bourgeoise, et je vins au monde dix mois après leur mariage... » Il est vrai que ces romans ne se nomment ni Medianoche , ni le Chemin de traverse , ni Coucaratcha, ni les Méandres, ni Sous les tilleuls, ni Au jour le jour, etc., etc. Comparez à tout cela les admirables expositions de certains romans de Walter Scott, et entre autres celle d ’lvanhoe, le meilleur de tous. 11 n’a pas toujours été aussi heureux; celle de Waverley, par exemple, est longue et pénible.

D’où vient la différence entre le début du drame et celui du poëme épique? C’est que, dans le drame, le poêle ne parlant pas en son nom, mais faisant parler des personnages liés à une action, ne peut songer au spectateur, sansblesser toute vraisemblance. Si , d’un côté, les prologues et les parabases de l’ancienne comédie rentraient dans les exigences du début, de l’autre, ils étaient contraires à la nature de la poésie dramatique. Pour elle le seul but de l’exorde, qu’elle appelle exposition, est de faire comprendre le sujet ou de s’emparer vivement de l’imagination. Les sympathies et l’attention du public sont acquises à qui lui prouve immédiatement que d’un divertissement il ne va pas lui faire une fatigue :

Que dès les premiers vers l’action préparée

Sans peine du sujet aplanisse l’entrée. .

Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué...

Cela ne signifie pas, bien entendu, qu’il soit permis de venir, à la façon des prologues d’Euripide et de plusieurs de nos modernes dramaturges, décliner tout bonnement son nom au parterre, et lui raconter gauchement son histoire, sous forme de monologue. La savante netteté de Racine dans Bajazet et dans Iphigénie, le grandiose d’Eschyle dans le Promélhée et les Euménides , ou de Voltaire dans Brulus, le saisissant de Shakspearc dans Hamlet et Macbeth , de Molière dans Tartufe et le Misanthrope : voilà les sommités de l’exposition dramatique (').

(') Un rhi'leur moderne, M. Francis Wey, a dit de bonnet choses eu déeeloji-

DE LA IIHÉTOHIQUE.

11 en est de meme, ce me semble, mais pour un autre motif, dans l’éloquence sacrée. Le ministre de Dieu, paraissant dans la chaire de vérité pour distribuer la manne céleste à des fidèles altérés de sa parole, comme le cerf des eaux vives, n’a pas besoin de réclamer une faveur dont il est assuré d’avance, car c’est à des frères qu’il s’adresse , ni de se concilier les esprits par la modeste simplicité du langage, car c’est un plus puissant que lui qui commande l’attention. Toutplein du Dieu qui parle par sa bouche, il peut, dès l’abord, entonner le chant du prophète :

Cieux, écoutez nia voix; terre, prcle l’oreille.

La chaire française se distingue par la magnificence de quelques exordes. Ceux de l’ Oraison funèbre de la reine a Angleterre, de l’Oraison funèbre de Turenne, du Sermon de Bourdalouc pour le jour de Pâques, Surrexit, non est hic , sont d’admirables modèles. Quand Massillon est appelé à faire l’éloge de Louis XIV, son esprit frappé de la misère de toutes les grandeurs humaines, comparées à la grandeur de Dieu, trouve ce début réellement sublime en face du cercueil de Louis le Grand : « Dieu seul est grand, mes frères ! »

f iant ces préceptes : « D'ordinaire le début est une initiation, il ne doit pas abuser e public, il ne doit pas le dévoyer. Moins on cherchera votre dessein, moins on attendra la lumière, plus on s'intéressera vile à vos inventions. Il est donc maladroit d'entamer un récit par un point qui rende nécessaire un grand nombre d’explications, de confidences, d'expositions, car le lecteur ignorant encore ce que l'on fera de ces matériaux épars que rien ne fixe dans la pensée, les considère négligemment , et n'y attache pas assez d'importance pour en garder le souvenir. Si des faits mêlés à ces préliminaires leur donneut de la valeur aux yeux de l’écrivain, les auditeurs à qui l’initiation manque, n'ont aucun motif pour s'intéresser A des choses vagues et générales dont l’explication leur est inconnue...

« Débuter par préparer longuement et en multipliant les explications le dénoûmeul d'uu drame que les lecteurs ne soupçonnent pas encore, c’est les rebuter, c'est fatiguer leur mémoire, c'est risquer enfin d'établir entre ces préambules et le fond du sujet une disproportion qui lui soit défavorable cl le rende moins important. Chaque fuis que s'épargnant ces préparations, ces confidences sans intérêt, l’on peut tout d'abord entrer dans le vif de l'action , il est bien de le faire, quitte a plaquer çà et là des fragments d'exposition, A l'heure où ils deviendront nécessaires, et dans un moment où le lecteur portera déjà un intérêt assez vif au sujet qui se déroule pour désirer tous lus éclaircissements possibles. »

C1IAP. X.

Malheureusement il ne se soutient pas à cette hauteur. Il en est de son discours comme des deux pièces de Corneille, Attila et Olhon, qui s’ouvrent par des expositions magnifiques auxquelles la suite ne répond pas.

En pariant ainsi de l’exorde dans l’éloquence de la chaire, je suppose, bien entendu, que l’orateur sacre s’adresse à des croyants. Dans le cas contraire, je lui recommanderai, comme aux autres, tous les artifices oratoires. Saint Paul lui-même en donne l’exemple. 11 arrivait à Athènes. Les sophistes du peuple rhéteur par excellence le conduisent devant l’aréopage, pour qu’il eût à s’expliquer 'sur sa doctrine. « Athéniens, dit saint Paul, je vois en vous le plus religieux de tous les peuples. En effet, en parcourant votre ville, j’ai rencontré un autel portant pour inscription : Au Dieu inconnu. Eh bien, ce Dieu que vous adorez sans le connaître, c’est lui que je vous annonce..., etc.» Vous comprenez toute l’adresse de cet exorde. Aux yeux de l’apôtre, la science humaine est aussi l’œuvre de Dieu, il ne dédaigne pas de s’y conformer; il se lait, à son insu, le disciple de Cicéron. Voyez comme il rend l’auditeur bienveillant, par l’éloge qu’il lui donne dès l’abord ; attentif, par la nouveauté de la forme, prise dans les lieux externes, et dans une circonstance fortuite qui offre le piquant de l’anecdote ; docile enfin et intelligent, par le parti qu’il tire de celte forme nouvelle pour amener avec clarté et dignité l’exposition de sa doctrine.

Mais la majorité des prédicateurs ne se compose ni d’apôtres, ni de missionnaires, et pour elle la bienveillance et l'attention sont acquises d’avance. Il ne s’agit donc plus que de faire naître la docilité de l’auditeur, en prenant toujours ce mot dans le sens latin, c’est-à-dire de lui donner l’intelligence de la matière. Pour y parvenir, la plupart des sermonnaircs n’ont guère fait consister l’cxordc que dans la proposition et la division, qui souvent en effet en sont la suite et le développement. Toutes doux, négligeant l’auditeur, n’ont rapport qu’au sujet ou à l’idée mère du discours. Celle idée est-elle simple, la proposition l'cxj ose. Est-elle complexe, ou rcnfcrme-t-ellc, quoique simple, des preuves

ou arguments d’espèce diverse, la division la partage en plusieurs points. Quel est, par exemple, l’exorde du sermon déjà cité de Massillon sur les Tentations des grands ? Une proposition : « Le démon tente surtout les grands ; » et une division : ««II les tente de trois manières : par le plaisir, par l’adulation, par l’ambition. » Ces deux formes ou compléments (l’exorde se rencontrent chez presque tous nos prédicateurs. Bourdaloue et Massillon n’y manquent jamais. Bossuet en use beaucoup plus rarement. On dirait que son puissant génie se sent mal à l’aise dans ces liens; il préfère conduire l’auditeur au but par l’enchaînement seul et la progression des idées et fondre tout son discours d’un même jet. Fénelon va plus loin ; il blâme toute espèce de division. Tout en avouant avec lui que, sans la division, l’orateur a quelque chose de plus spontané, de plus libre en son allure, je reconnais aussi les avantages de celte forme. Elle soutient l’attention, soulage la mémoire de l’auditeur, régularise la marche du discours, et oppose à ses écarts une contrainte salutaire. Il ne s’agit que d’éviter les défauts. Que la division soit complète , c’est-à-dire qu’il n’y manque aucun des membres qui font réellement partie de l’idée, et d’un autre côté, que ceux-ci ne soient pas multipliés au point de dissiper l’attention au lieu de la fixer, ou ne rentrent pas l’un dans l’autre de façon à substituer une synonymie à une analyse; qu’elle soit naturelle, c’est-à-dire que les membres se présentent avec aisance à l’esprit, et ne soient jamais rapprochés forcément par les exigences d’une vaine et puérile symétrie; enfin, qu’elle soit bien graduée, c’està-dire que le second membre enchérisse, autant que possible, sur le premier, le troisième sur le second, et ainsi de suite ('). (*)

(*) La Bruyère a spirituellement tourne en ridicule les défauts des divisions dans la prédication de son temps, u Les énumérateurs , dit-il, ont toujours, d’une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions; ils prouvent une telle chose dans la première partie de leur discours, c elle autre dans la seconde partie, et celte autre encore dans la troisième. Ainsi vous seies convaincu d’abord d’une certaine vérité, cl c’est leur premier point;

CUAP. X.

Cependant l’cxortie par la proposition et la division n’appartient pas exclusivement à la chaire. Vous la rencontrerez à la tribune et au barreau. Cicéron donne l’exemple de la proposition dans la Milonienne , où il lixc bien nettement* l’état de la question. Il ne dédaigne pas la division dans les discours pour Archias, pour Murena, pour la loi Manilia.

« Je prouverai, dit-il dans ce dernier : 1° que la guerre est nécessaire; 2° qu’elle est dangereuse et difficile; 5° que Pompée seul peut la terminer heureusement. » Et dans le Pro Murena: « Il me semble que toute l'accusation se réduit à trois chefs : par le premier on attaque Murena dans ses mœurs ; par le second, dans sa candidature ; par le troisième, on l’accuse de brigues ('). »

Au reste, toutes les formes de l’exorde rentrent dans l’éloquence du barreau et de la tribune; c’est là surtout qu’il est

d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d’un principe des plus fondamentaux de votre religion, la seconde d'un autre principe qui ne J'est pas moins, et la dernière réflexion d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois; enfin, pour reprendre et abréger celle division et former un plan... — Encore, dites-vous; et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste à faire ! plus ils cherchent à le digérer et à 17 claircir, plus ils m'embrouillent. — Je vous crois sans peine, et c est l'effet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la meme, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. » « Quand on divise, dit Fénelon, il faut diviser simplement, naturellement, il faut que ce soit une division qui sc trouve toute faite dans le sujet même; une division qui éclaircisse, qui range les matières, qui se retienne aisément et qui aide à retenir tout le reste; enfin une division qui fasse voir la grandeur du sujet et de ses parties. » Enfin Condillac, venant â l'appui de tout ce qui précède : « Commencer, «lit-il , par des divisions sans nombre pour afficher beaucoup de méthode, c'est s égarer dans un labyrinthe obscur pour arriver à la lumière. La méthode ne s’annonce jamais moins que lorsqu’il y en a davantage. »

(*) « Si la division n’est pas toujours nécessaire, ni même utile, il est certain qu'employée à propos, elle contribue beaucoup à la clarié et à l’agrément du discours. Elle n’a pas seulement pour effet de rendre les choses plus claires, en les tirant de la foule, et en les mettant en présence du juge; elle délasse encore son attention au moyen des limites qu'elle assigne à chaque partie, à peu près comme ces pierres qui servant à roaiqucr nos lieues encouragent le voyageur fatigué. Car ou éprouve du plaisir à mesuicr le chemin qu’ou a fait, et rien n’aoime plus à poursuivre ce qu'on a commencé, que de savoir ce qui reste à faire : on ne trouve jamais long ce dont on aperçoit le terme. » QuiHTIL. Inst, orat., IV, 5.

un point capital. Car, comme je l’ai dit, si le public vient en quelque sorte de lui-même au-devant de l’écrivain et du prêtre, l’orateur politique et l’avocat ne peuvent dominer Jeur auditoire qu'en commençant par se soumettre à lui. Aussi, dans leur bouche, plus qu’ailleurs encore, le genre de l’cxorde, son existence même, doivent être déterminés autant par les dispositions de l’auditeur que par la nature du sujet.

Le sujet est-il insignifiant et de mince valeur; s’agit-il de délibérer sur un chemin vicinal ou de plaider pour un mur mitoyen; ou, au contraire, la cause est-elle évidemment et de l’aveu de tous, juste et honnête, grande et intéressante, l’auditeur bien disposé et impatient de voir aborder la question ; dans l’un et l’autre cas, Cicéron supprime l’exorde. D’une part, il serait aussi déplacé qu’un portail devant une chaumière; de l’autre, il deviendrait un hors-d’œuvre inutile. Mieux vaut alors arriver immédiatement au fait, comme Démosthènc dans la plupart des Philippiques.

11 en est de même encore lorsqu’une énergique sympathie électrise à la fois le public et l’orateur. Que celui-ci, comme vaincu par la passion commune, se jette alors, du premier bond, au cœur même de l'action, il y entraînera tout l’auditoire. A proprement parler, celte espèce d’exorde, qu’on nomme ex abrupto, n'est encore qu'une absence d'exorde, forme rare d’ailleurs, et qui doit être amenée par quelque circonstance grave, inattendue, et plus souvent extérieure. C’est lorsque, eu dépit de la conscience de son crime et de l’indignation générale soulevée contre son infamie, Catilina a l’impudeur de se présenter au sénat et d'y prendre sa place ordinaire, que Cicéron fulmine contre lui son ex abrupto classique : Qaousque tandem abutere palienlia nos Ira... Il n’est que l’expression du sentiment éveillé dans tous les cœurs par l’audace du coupable. Voyez, au contraire, dans (lvide, Ajax s’emporter brutalement, dès le premier vers, et contre les Grecs, et contre Ulysse; sa colère, sans écho dans l’assemblée, n’émeut personne, F ex abrupto est déplacé. Mais à eette aveugle brusquerie opposez l’insinuant artifice d’Ulysse, et vous admirerez, dans l'un et l’autre plaidoyer, le poète

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