‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 14 sur 70 · CU AI*. X · texte numérisé non relu

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attentif à donner à ses héros le langage de leur caractère et de leurs passions (').

Ainsi, dans les causes insignifiantes, dans les sujets connus et appréciés de tous, dans les vives sympathies de l’orateur et de l'auditoire, point d’exorde proprement dit.

Mais que les esprits soient aliénés, distraits, prévenus, qu’ils n’aient la conscience ni de l’importance de la cause, ni de son véritable nœud, alors l’exorde est indispensable. J’en indiquerai avec les rhéteurs cinq sources différentes : l’orateur le lire ou de lui-même et de son client, ou des ad-

(*) Voici l'exorde (l'Ajax :

t’tque ernl i ni pa liens ire, Sigeïa torvo l.iliorn rcspcxit, elassemque in liltore, vultu, lnlcndcnsque ma nu s : « Agiinus, proh Juppiter! inquit. Aille rates causai», cl mccum eonfertur l’Iyssesl Al non llertoreis dubilavil ccdcre flammis,

Quas ego suslinui, quas bac a classe fugavi...

Maintenant celui d Ulysse :

Adstitit, alquc oculos poulain tellure moratos Suslulit ad proccres, exspcetuloque resolvit Ora sono, neque abest faeundig gralia dictis : a Si mca cuin vcslris valuissenl vola, Pelasgi,

Non foret aiuhiguus tanli eerlaminis heres,

Tuque luis ariuis, nos te poliremur, Achille :

Quciu qunniam non aequa roilti vobisque negarunl l'ala (im moque simul veluli lacrynianlia ternit I.umina), quis mngno mtlius succédai Achilli,

Quam per queui magnus Danais succcssit Achille» ? •>

Qu’on me pardonne d'essayer la traduction :

Il tuurnc vers Sigéc un regard menaçant,

F.l le bras étendu, de rage frémissant :

a Dieux puissants, c'est ici que je plaide ma cause ! Devant la flotte! et c'est Ulysse qu'on m’oppose!

I lyssc ! mais le lâche a fui les feux d’Hector,

Que moi j'ai bravés seul, seul chassés de ce bord I... »

II est debout; baissé vers la terre un instant Son regard se leva sur les princes du camp ;

Puis, lorsqu’il les voit tous attentifs, il commence, lit sa parole unit la grâce i l'éloquence :

« Si vos vœux et les miens avaient fléchi les Dieux,

Dit -il, un tel débat n'eût point troublé ers lieux;

Achille aurait encor ses armes; nous, Achiile.

Mais puisqu’A nos désirs le destin fut hostile,

(Et disant, de la main il essuyait ses yeux Comme mouillés de pleurs), qui succédera mieux Aux armes qu'en mourant un grand homme vous laisse, Que celui qui donna ce grand liomme i la Grèce?... »

versaircs, ou des juges, ou de la cause, ou enfin de quelque circonstance extérieure qu’il rattache à la cause.

L’orateur, parlant de lui-même ou de son client, se concilie la faveur et l’attention, tantôt par une modestie véritable ou feinte : voir les premiers mots de VOraison pour Archias, et la caricature du genre dans bon nombre de discours de réception à l’Académie ; tantôt par l’assurance et une noble fermeté, comme dans le début de la deuxième Philippique de Cicéron, celle que Juvénal appelle la divine, conspicuœ divina Philippica famœ ; ailleurs par la défiance de soi-même unie à la confiance en sa cause: l’exorde du Pro corona de Démosthèneen est un exemple ; enfin par l’emploi de l’insinuation, lorsque la position délicate de l’orateur exige des explications, quand ses antécédents, ses principes, les idées admises, les préjugés universels ou nationaux sont ou paraissent en opposition avec ce qu’il soutient. Si l’on veut comprendre la nature de l’insinuation, qu’on relise la scène entre Narcisse et Néron, ou quatrième acte de Britannicus, et, en fait d’exorde, celui du second discours de Cicéron contre Rtillns. L’habileté infinie de l’orateur, en cette rencontre, avait frappé le vieux Pline, qui d’un seul mot en fait sentir toute la valeur : Te dicente, s’écric-t-il, legem agrariam, hoc est alimenta sua, abdicaverunt tribus.

Dans l’antiquité on s’emportait vivement contre son adversaire, au barreau comme à la tribune, et les invectives commençaient parfois avec l’exorde ; les Catilinaires de Cicéron viennent de le prouver. Lui-même, dans les livres de Rhétorique, conseille d’attirer sur la partie adverse, politique ou civile, l’envie, la haine, le mépris, en exposant tout ce que sa vie peut présenter d’odieux et d’infâme. « Et il ne suffit pas de le dire, ajoute Quintilien, il faut savoir l’exagérer. » Je crains bien qu’ici l’un et l’autre n’exagèrent à leur tour. J’en appelle encore d’eux à eux-mêmes. Cicéron dit à l’avocat, dans le De Oratore : « Si vous poursuivez trop vivement une question, ayez l’air d’agir à regret et par devoir; que tout annonce en vous une humeur facile et généreuse, de la piété, de la douleur, de la reconnaissance, jamais d’aigreur et

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d’acharnement. » EtQuintilien blâme l’orateur Cassius Scverus d’avoir commencé son plaidoyer contre Asprenas par cette phrase odieuse : « Dii boni! vivo, et quod me vivere juvet, Asprenatem ireum video/... Grands Dieux ! je vis, et je me réjouis de vivre, puisque je vois Asprenas accusé ! »

Je ne demanderai certes pas à l’accusateur de Verres d’émousser le tranchant de sa parole, et ce n’est point avec une colère digne et contenue que Louvet écrasera Robespierre. Il est des temps, où à travers l’ouragan des passions déchaînées il n’y a plus que le canon et le tonnerre qui puissent se faire entendre. Mais en général, et surtout dans les affaires civiles, je proscrirai cette éloquence canine, comme l’appelait Appius, qui aboie et qui mord, je recommanderai la modération dans l’exorde tiré de la personne de l’adversaire, et ce système, en dépit de quelques exemples modernes que l’on pourrait citer, est beaucoup plus dans notre civilisation et dans nos mœurs que les emportements des avocats de l’antiquité.

Nous n’avons pas non plus à imiter les anciens dans leur conduite à l’égard des juges. Nous ne sommes plus au temps où les couleurs de deuil, la barbe longue et le désordre des vêtements étaient la tenue obligée des accusés. Invoquer aujourd’hui la justice ou la pitié des juges, c’est presque leur faire injure. Je n’en dirai pas autant du jury. Si l'on songe aux éléments dont parfois il se compose, on ne trouvera pas inopportun en bien des occasions de rappeler aux jurés leur haute mission, de stimuler soit leur sensibilité, car ils sont hommes, soit leur sévérité, car ils sont juges. Point de flatterie d’ailleurs, si ce n’est line et convenable ; recourez à la crainte de l’opinion, appuyez ou combattez les préjugés, etc. Une des lumières du barreau de Paris, M e Chaix-d'Estange, défendait à Bruxelles un jeune homme de la haute société, accusé d’homicide. Son exorde eut naturellement pour objet sa position d’avocat étranger devant un jury étranger, et il le traita avec une adresse si savante que , avant d’avoir abordé les faits, il s’était déjà concilié la faveur universelle.

Enfin l’on conçoit que l’un des meilleurs exordes est celui

qu’on puise clans la cause elle-même, clans son équité , son importance spéciale ou générale, sa nouveauté, etc. Il rentre, ainsi que l'exorde tiré des lieux externes ou circonstances en dehors de la cause, dans ceux dont nous avons déjà traité.

Des qualités de l’exorde vous conclurez ses défauts. Trop énergique , trop saisissant , ou encore trop brillant et trop étudié, soit de pensée, soit de style, l’exorde déroute le lecteur ou l’auditeur. Celui-ci sortant à peine de la vie réelle ne peutêtre, dès l’abord, affecté comme l’écrivain dont l’âme s’est échauffée peu à peu au feu de ses méditations. Après un tel exorde qui promet généralement plus que l’œuvre ne donnera, celle-ci devient froide et décevante. Tiendrait-on même tout ce qu’on a promis , on court risque d’éclipser d’avance ce qui va suivre, et l’on pèche contre la loi de la progression.

Les anciens appellent vulgaire l’exorde qui peut appartenir à plusieurs sujets ; commun ou commuable, celui dont l’adversaire peut faire usage ou qu’il peut même, à l’aide de légers changements, retourner contre nous ; étranger ou emprunté, non-seulement celui qui ne convient pas au sujet, mais surtout celui qui semble amener une conséquence tout opposée à celle qu’on a en vue : tel cet exorde d’Isocrate dont Longin fait si justement la critique dans son Traitédu sublime. Sans être aussi déplacé, le début ne serait-il que disparate , il serait déjà blâmable, car il abuse le lecteur sur le caractère général , sur l'allure réelle de l’écrit qu’il va lire. Plusieurs de nos romanciers modernes sont tombés dans cette faute.

Sans perdre le temps à les feuilleter , que le professeur relise à ses élèves les discours de Petit-Jean et de l’intimé dans cette charmante parodie que Racine a intitulée les Plaideurs. Tous les vices des mauvais exordes y sont exposés sous le jour à la fois le plus comique et le plus vrai.

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