‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 16 sur 70 · SC · texte numérisé non relu

SC

bleaux entiers l’acquisition de subtils et nombreux procédés de style.

Enfin la dernière qualité, la plus importante, est l’art de dramatiser, de passionner la description. Il correspond à l'intérêt de la narration. Pour y parvenir, l’écrivain rattachera la description tantôt aux héros du poème, du drame, du roman, du discours, par l'harmonie ou les contrastes qu’il établit entre la nature extérieure et les sentiments qui les animent; tantôt au lecteur lui-mème, en mettant l’action en lui, en réveillant, pour les lui faire partager ou du moins comprendre, les émotions humaines qui dorment au sein de la nature, en faisant pénétrer enfin dans les objets physiques un élément moral. Sans ce feu, ravi au ciel comme celui de Prométhée , l’art sc matérialise, et la poésie descriptive , quelque étincelante qu’elle soit, devient une œuvre purement plastique. Walter Scott et Victor Hugo, je l’ai remarqué déjà, ont penché vers ce défaut, où donnent pleinement quelques-uns de nos contemporains, qu’un sentiment de répulsion pour le vague et le banal du xvm e siècle jette dans l’excès contraire. L’épithète pittoresque a remplacé partout l’épithète abstraite : la colonne majestueuse est devenue le fut jaspé et cannelé, le marbre gris et rose; la main gracieuse et délicate s’est changée en doigts longs et blattes; de même qu’au siècle précédent, les Grecs bien bottés et bien casqués d’Homère avaient disparu dans les guerriers magnanimes. Ce n’est pas que je blâme le pittoresque dans la description ; loin de là ; je ne condamne que l’abus ; mais je crois aussi qu’elle ne va réellement au cœur de l’homme, qu’autant qu’on y introduit l'homme; c’est l’éternelle devise de Poussin : Et in Arcadia ego. La nature seule est presque toujours froide et inanimée. Pour lui donner la vie, mêlez le sentiment à l’image, soit que vous mettiez l'aspect des lieux en harmonie avec les émotions de l’âme; soit que vous aviviez celles-ci par l’opposition; soit que vous y rattachiez une espérance ou un souvenir public ou privé.

Sans parler des poètes et surtout des contemporains, de lord Byron, de Victor Hugo, de Lamartine, de Soumet, les

Cil AP. XI.

prosateurs qui ont le mieux su rattacher le sentiment à la description sont d'abord J. J. Rousseau, véritable chef d’ccolc sous ce rapport, puis Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Walter Scott, Manzoni, et quelques-uns de nos romanciers modernes.

Une description se passionne naturellement, quand le narrateur, dominé lui-même par la [Mission, ne voit, dans les diverses images qui s’offrent à lui, qu’un seul être, l’objet de son amour ou de sa haine, auquel il ramène tous les détails, et dont il communique ainsi la vie à tout le reste. Dans la pompeuse cérémonie de l'apothéose de Vespasicn, Bérénice ne voit que Titus ; mais tous les traits épars de la description ne viennent se concentrer sur lui que pour en rayonner ensuite et illuminer tout ce qui l’environne :

De cette nnit, Phéniec, as-tu vu la splendeur?

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ? Ces flambeaux, ce bûcher, celte nuit enflammée.

Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat.

Qui tous de mon -amant empruntaient leur éclat; Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,

El ces lauriers encor témoins de sa victoire :

Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards...

Dans le sac de Troie, Andromaque ne voit que Pyrrhus, le suit partout des yeux, et à mesure qu’elle le suit, les objets se lèvent en quelque sorte, mais vagues et confus, autour du meurtrier d’Hector, dont les traits seuls sont fermes et bien accusés :

Songe, songe, Ccphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle; figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,

Entrant à la lueur de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts sc faisant un passage.

Et de sang tout couvert, échauffant le carnage.

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

DE LA IIIIÉTÔKIQL'E.

Pans la flamme étouffes, sous le fer expirants.

Pcins-toi, dans ces horreurs, Andromaque éperdue ..

Los rhéteurs, toujours disposés à multiplier les subdivisions, ont assigné à chaque espèce de description un nom spécial, en les rangeant mal à propos, ce me semble, parmi les ligures de pensée. Ainsi la description du lieu s’est appelée topographie, celle du temps, chronographie, ccllcdes personnes, prosopographie ('), quand il ne s’agit que de l’extérieur, cthopée, quand on s’attache surtout au moral. La description colorée, énergique, qui fait d’un tableau une scène vivante, comme, par exemple, la tirade d’Andromaquc que nous venons de citer, a pris le nom d 'hypotypose. Exalté par la passion, le poêle ou l’orateur décrit-il, non plus ce que nous voyons avec lui, mais ce qu’il voit seul dans sa pensée; reproduit-il, non la réalité des choses, mais les fantômes de l’imagination ; évoque-t-il pour les faire mouvoir, agir, répondre, interroger, les absents, les morts, les êtres inanimés et surnaturels; c’est la prosopopèe. Ainsi, quand la Phèdre de Racine, poursuivie par les remords, .fuit jusqu’au fond des enfers, et y trouveson père qui tient l’urne fatale et juge tous les pâles humains ; ainsi quand le Fabricius de Jean Jacques cherche vainement dans la Rome de marbre et d'or, esclave et énervée, ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu ; ainsi quand tout à l’heure Massillon nous montrait, en frissonnant lui-même, le tableau terrible du jugement dernier.

Vous verrez, quand il sera question des figures, pourquoi de toutes ces formes la prosopopèe qui substitue des êtres fantastiques aux êtres réels est la seuîe qui me paraîtrait pouvoir se rattacher au style figuré, en se plaçant auprès de l’allégorie. Ce que j’en dis ici suffit pour la faire connaître. Quant à la classification des rhéteurs, je pense qu’on peut réduire toutes leurs espèces de description à deux,

(') Quelques rhéteurs ont tort, à mon avis, d’écrire prosographie, au lieu de prosupvg raph ie .

CIIAP. XI.

celle des choses, qui vient d'être traitée, et celle des personnes, que j'appelle simplement caractère ou portrait , et dont nous allons nous occuper.

Page 1