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traité De arte rhelorica, que l'amplification soit nécessairement sophistique et déclamatoire. Est-il rien de plus naturel, de plus naïf même, dans leur exagération apparente, que ces deux amplifications? Ici encore, tout dépend des circonstances. Une agrégation d’idées, une métaphore, un contraste, une gradation, paraîtront exagérés , ampoulés même en certains lieux, qui ne feront, en d'autres, que donner aux idées leur grandeur réelle, ou les réduire à leur juste valeur. « L’éloquence, selon un écrivain contemporain, est un vêtement qui subit, plus qu’on ne sc l’imagine, les variations de la mode. Tantôtelle ira jusqu’à la déclamation, sans exagérer; tantôt elle sc contentera de discourir, sans sécheresse. » En général l’amplification est admissible, même en excédant la vérité, lorsque c’est l’enthousiasme ou la passion qui exagère, et que l’orateur ou l’écrivain s’expriment comme ils sentent. Pour les juger mettez-vous à leur place, sinon votre froide et rigoureuse analyse glacera toute imagination, étouffera tout sentiment. L’ébullition violente peut seule vous donner la vapeur dans toute son énergie ; laisscz-la s’accumuler, quand vous voulez qu’elle entraîne rapidement, et n’ouvrez vos soupapes que si vous craignez que la chaudière n’éclate.
Je ne sais à l’occasion de quel décret Mirabeau avait commencé un discours par cette métaphore assez bizarre en effet : « Aux premiers mots proférés dans cet étrange débat, j’ai ressenti les bouillons du patriotisme jusqu’au plus violent emportement... » A cette phrase le côté droit de l’assemblée se prit à rire. « Messieurs, dit . irabcau, donnez-moi quelques moments d’attention, et je vous jure qu’avant que j’aie cessé de parler, vous ne serez plus tentés de rire. « Et il ne sc trompait pas. Parfois, la gravité des circonstances, l’imminence des dangers, l’exaltation des idées communiquées ou admises sont telles qu’elles nécessitent ou du moins justifient ce qui, partout ailleurs, serait faux ou ridicule.
Puisque j’ai nommé Mirabeau, peut-on trouver un plus magnifique modèle d’amplification que son discours sur lu banqueroute? Pour l’apprécier dignement, il faut se mettre bien au courant des circonstances qui l’amenèrent. Songez
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que le ministre Neeker, pour remédier à Fembarrns des finances, ne demandait rien moins que le quart de la fortune de chaque citoyen ; songez quelle opposition devait soulever et souleva réellement l’idée d’un si formidable impôt; songez que l’orateur avait déjà parlé trois fois dans la séance, qu'il était plus de quatre heures, ce qui répond à six ou à sept dans nos habitudes actuelles, que l’attention de tous était fatiguée, épuisée par la longueur et la violence de la discussion. C’est alors que Mirabeau, déterminé à emporter le vote, — je crois voir Condé en face des gros bataillons de l'armée d’Espagne ! — prend la parole pour la quatrième fois, et que, ramassant toutes ses forces, il prononce cette triomphante amplification, un des plus beaux monuments de l’éloquence ancienne et moderne. Vous la trouverez partout; remarquons seulement que la péroraison de ce morceau nous donne précisément l’exemple de l’amplification qui reste amplification , et de celle qui devient déclamation.
« Eh, messieurs ! à propos d’une ridicule motion du Palais- Royal, d’une risible insurrection, qui n’eut jamais d’importance que dans les imaginations faibles, ou dans les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes, et on délibère ! Et certainement il n’y avait autour de nous ni Calilina, ni périls, ni factions, ni Rome... »
Par conséquent l’amplification était mauvaise, puisque les circonstances ne la justifiaient pas; tandis que quand Mirabeau ajoute : « Mais aujourd’hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer tout, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez ! » l’amplification est excellente, parce qu’elle est à sa place, comme celle de Tite-Live qu’elle rappelle si bien : « Ante portas est bellum; si inile non pellitur , jain intra mœnia erit, et ateem et Capitoliam scandet, et in domosvestrus vos persequelur ; la guerre est aux portes ; qu’on ne l’en chasse pas, elle sera bientôt dans nos murs , elle montera au Capitole, elle occupera la citadelle, elle vous poursuivra jusque dans vos maisons. » Loin donc de blâmer l’amplification, quand au lieu d’être
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un hors-d'œuvre, elle se lie et se rattache parfaitement à un sujet solide et digne d’elle, disons, avec Cicéron, qu’alors elle est le triomphe du style, summa laus eloquentiœ amplificare rem ornando. C’est elle qui, chez les Romains comme chez les modernes, distingue l’homme éloquent de l’homme disert; c’est elle qui donne à la prose la grandeur, la hardiesse, la poésie d’expression, verba prope poetarum. Dans Démosthène, dans Bourdaloue, dans Pascal, dans le comte de Ma : stre, dans Lamennais, elle fortifie l’argumentation, elle ajoute au raisonnement de l’ampleur et de l’énergie. Dans Cicéron, dans Bossuet, dans Massillon, dans Rousseau, dans Bernardin de Saint-Pierre, dans Chateaubriand, elle s’adresse plutôt au sentiment ou à l’imagination. Voyez, dans Bossuet, comme elle fait retentir jusqu’au fond du cœur les coups multipliés qui frappèrent Henriette de France, et le tonnerre imprévu qui tua Henriette d’Angleterre. Voyez la manière dont Rousseau démontre, par l’amplification, que le duel est l’acte d’une bêle féroce, que le suicide est un crime contre la société et contre Dieu, que l’homme ne doit pas se nourrir de la chair des animaux, etc.
Elle ne s’emploie pas seulement dans l’éloquence et la philosophie ; que d’amplifications poétiques dans Homère, dans Virgile, dans Racine, dans lord Byron, dans Lamartine, dans l’auteur de la Divine Epopée et de Jeanne d’Arc!
Je sais que bien des poètes ont étrangement abusé de ce moyen de développement ; que certaines amplifications de Crébillon, par exemple, de Corneille lui-même, je ne veux pas parler des contemporains, sont de véritables déclamations. Mais, d’autre part, je ne voudrais pas, avec Condillac et quelques autres rhéteurs, montrer au poêle une sévérité déplacée, et le traiter moins en poëte qu’en philosophe. Plusieurs critiques, Fénelon à leur tête, ont vivement blâmé le récit de Théramène dans Phèdre. Théramène , disentils, se plaît trop à décrire les cornes menaçantes , les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe. Il devrait dire simplement et d’une voix entrecoupée: — Hippolyte est mort, un monstre l’a fait périr; je l’ai vu. — Il est aisé de
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répondre à ces critiques, et Voltaire l’a fait avec beaucoup de justesse. 11 n’ose, il est vrai, défendre ni les cornes menaçantes, ni les écailles jaunissantes ; soit, et j’accorde que Racine aitoublié, dans ce récif, sa sobriété habituelle; mais, dune autre part, se bornera l’assertion laconique de Fénelon, c’eût été, en quelque sorte, désappointer le lecteur, qui, comme Tbésée, demande des détails, c’est-à-dire Fampliûcation. Théramène dit précisément ce que Fénelon désire, et il le dit en moins de mots encore : « Ilippolyte n’est plus. » Le pcrc s’écrie ; Théramène ne reprend scs sens que pour dire : « J’ai vu des mortels périr le plus aimable. » Et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée :
El j’ose dire encor, seigneur, le moins coupable.
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l’une après l’autre. Le père attendri demande « quel Dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine?... » Et il n’a pas le courage d’achever ; il reste muet dans sa douleur, il attend ce récit fatal ; le publie l’attend de même. Théramène doit répondre. On lui demande des détails ; il doit en donner... Quel est le spectateur qui voudrait ne les pas entendre, ne pas jouir du plaisir douloureux d’écouter les circonstances de la mort d’ilippolyle?