DES QUALITES ESSENTIELLES DU STYLE. — HARMONIE
Une des qualités sur laquelle ont le plus vivement insisté quelques rhéteurs , c'est Yharmonie. Je suis loin d’en nier l'importance , mais je ne veux pas qu’on l’exagère. Sans en faire , avec un contemporain ('), la dernière des qualités accidentelles du discours, je me garderai delà placer, comme Crévier, au premier rang des qualités essentielles.
Je la compte seulement parmi celles-ci, parce qu’il n’est aucun genre d’écrits auquel ne s’applique he précepte de Boileau :
1) est un heureux choix de mots harmonieux ;
Fuyez des mauvais sons le concours odieux.
Précepte fondé en raison, car il rentre parfaitement dans le principe formulé plus haut : Toute règle est l’expression d’un besoin de notre nature.
L’oreille a scs besoins comme l’esprit. Personne ne conteste que les sons l’attirent ou la repoussent par leur vertu propre, et indépendamment de toute idée accessoire ; qu’une gamme, un prélude, un accord , une vocalise peuvent lui plaire, sans offrir à l’esprit aucun caractère positif, aucune
{') La Rliélorique de Y Encyclopédie portative, l’aris. i8a8.
DE LA IUIÉTORIQl'E.
image déterminée. Mais dès que les sons prétendent représenter une pensée, une image, un sentiment, soit sous les formes vagues et souples delà musique, soit dans le langage plus strict et mieux défini de la littérature, l’oreille ne se contente plus de sa première jouissance , elle n’est pleinement satisfaite que par l’accord entre les sons et l’idée ou l’émotion à laquelle ils s’appliquent.
II y a donc deux sortes d’harmonie : celle que j’appellerai générale y qui ne considère les sons qu’en eux-mêmes et abstraction faite de l’idée qu’ils représentent, et l’harmonie spéciale ou imitative, qui les considère dans leurs rapports avec les pensées et les sentiments qu’ils expriment.
L’harmonie générale dépend soit de la nature individuelle des sons, c’est ce qu’on nomme euphonie, soit de leur alliance et de leur succession, d’où naît le rhylhmc. L’harmonie imitative dépend de la représentation de la pensée ou par le son même des mots, ce qui constitue V onomatopée , ou par le mouvement de la phrase.
On s’est récrié de tout temps contre les caprices et la dédaigneuse délicatesse de l’oreille, superbissimum aurium juilicium ; et pourtant ses sympathies et ses antipathies sont plus logiques qu’on ne le suppose d’ordinaire. Analyscz-Ies, et vous verrez qu’elles dépendent presque toujours du plus ou moins d’efforts des organes vocaux dans l’émission des sons. « La dureté , dit Marmontel (') , consiste dans la difficulté qu’oppose l’articulation à l’organe qui l’exécute. Le sentiment réfléchi de la peine que doit avoir celui qui parle nous fatigue nous-mêmes. » Tout est là. Boileau vous dit : Fuyez les mauvais sons; mais il ne vous dit pas coque c’est qu’un mauvais son. Le rhéteur vous répond pour lui : Un mauvais son est celui qui blesse l’oreille, et tout son blesse l’oreille, dès qu’il fatigue en quoi que ce soit l’organe appelé à l’émettre. Voilà le principe de toutes les lois de l’harmonie générale en littérature. Et bien entendu que je parle ici de la
(') Voyez les articles Articulation, Harmonie, Prosodie, Nombre, dans les Eléments de littérature. La matière y esl traitée h fond et ingénieusement.
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littérature écrite comme delà littérature parlée. Car puisque l’écriture peut et doit toujours en dernier résultat se ramener à la parole, dont elle n’est que l'image visible, le monument, comme l’appelle Quintilien, il est évident que les règles d’harmonie du discours écrit ne seront autres que celles du discours parlé.
Depuis la fameuse scène du Bourgeois gentilhomme sur la prononciation des lettres, il semble qu’aussilôt qu’on parle voyelles ou consonnes, on se trouve dans la position des augures de Cicéron qui ne pouvaient se regarder sans rire. 11 n’en est pas moins vrai pourtant que si le maître de philosophie est un personnage burlesque, ce qu’il dit n’a rien de ridicule (•).
D’où vient que le retour fréquent de IV et de l’« est plus disgracieux à l’oreille que celui des autres voyelles ? C’est que les lèvres se resserrent de l’o à IV, et s’allongent de l'a h l’u d’après l’échelle suivante :
qu’il y a, par conséquent, un peu plus d’effort dans l'émission des deux voyelles extrêmes que dans celle des médiales. Si ce principe est vrai, l’a serait la plus euphonique, comme elle est la plus sonore des voyelles ; et, dans le lait, n’en est-il pas ainsi ?
Celte même observation ne sert-elle pas à expliquer les règles en apparence si capricieuses de Y hiatus ? Toute rencontre de voyelles n’est pas essentiellement dissonante ; celle des diverses médiales a meme une certaine grâce : Dunaé,
(•) Tout ce que dit le maître de philosophie est textuellement extrait d’un ouvrage de Galeoti, mort en 1478, surtout du livre de Cordcmoy, fie l'Académie française, intitulé Discours physique de la parole. Ce discours, dédié au roi, fut publié en 1668, et la première représentation du Bourgeois gentilhomme date de 1670. Ce n*est donc pas la leçon en elle-même qui est ridicule, c*es! l’âge et la position de celui qui la reçoit. « Ah! la belle chose que de savoir quelque chose! » s’écrie M. Jourdain. Et il a raison. Mais Molière lui répond avec Montaigne : « L* sotie chose qu’un vieillard abécédaire; 011 peut continuer en tout temps l’élude, non pas l’écoJagc. m f 'oir le Molière d’Aimé Martin.
DE LA HHÉTOBIQUE.
Phaon, Mèlèagre. On peut en dire autant du rapprochement des extrêmes et des médiales dans l’ordre indiqué plus haut, il y est, il y a, Léon, etc., tandis que, au contraire, leur rapprochement en ordre inverse nous est antipathique, et ne s’admet guère que dans les onomatopées, huons, hua, haïr, etc. Pourquoi? C’est que celui-ci exige un mouvement de lèvres un peu plus pénible. Vous dites il y a, tandis que pour ne point prononcer y-a-il, vous jetez entre les deux derniers sons un t insignifiant, et que l’euphonie seule explique et justifie. La présence de l’e muet devant une autre voyelle, la répétition de la même voyelle, a-a, e-a, e-é, nous choquent tellement que nous préférons ou anéantir la première voyelle par l’apostrophe , Y âme, Yange, Yesprit, ou même faire un solécisme, et mettre au masculin ce qui est au féminin mon âme, mon épée ('). Il suit de là que si le rhéteur vous dit : la phrase, il alla à Athènes, pèche contre l’harmonie; c’est comme s’il disait : la répétition de la même émission de voix fatigue l’oreille qui écoute, parcè qu’elle fatigue l’organe qui prononce. Les règles de la versification permettaient à Racine le vers suivant:
Allez donc, et portez cette joie ô mon frère...
Il a eu tort de profiter de la permission, l’euphonie le lui défendait. Au contraire, il a eu raison d’obéir à l’euphonie en dépit des lois de la grammaire, quand il a fait dire à Agamemnon,
J’écrivis en Argos...
Vous comprenez pourquoi l’hiatus est absolument interdit dans les vers ( a ). La prose, moins exigeante, ne doit pourtant
(•) Le vice de langage, qu’un appelle vulgairement un cuir (ne vous récries pas trop, l'Académie s'est avisée de donner à ce mot le droit de bourgeoisie), le cuir donc prouve en faveur de la délicatesse de l’oreille française. Si l'on a défini l'hypocrisie un hommage que le vice rend ù la vertu, on peut définir le cuir un hommage que rend l’ignorance au sentiment de l'harmonie.
(*) Il me semble meme que la règle est trop rigoureuse. Pourquoi n'admet-on
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pus en abuser. On a justement reproché à Fléchier : «Il condamna à un supplice rigoureux et à un silence éternel ;... » et à Bossuet : « Il ne dédaigna pas déjuger ce qu’il a créé, et encore... »
Evitez aussi ce qu’on nomme le bâillement, c’est-à-dire la rencontre d’une consonne finale avec une voyelle initiale sur laquelle elle ne doit pas se faire sentir :
Je vous fermais le champ où vous voulez courir...
Pourquoi d’un an entier Pavons-nous différée... ?
An entier est insupportable, et ne le cède qu’au vers de Lamotte :
El le mien incertain encore...
Tout en reconnaissant quelque exagération dans la sentence de Boileau :
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée,
il faut avouer du moins que l’oubli des lois de l’harmonie nuit aux meilleures choses (■).
pas en vers celle forme si française, il y a, il y aurait... puisqu'on trouve quelque douceur dans le mot Ilion .-
Ilion, ton nom seul a des charmes pour moi!
(*) Pour comprendre toute la vertu de l'harmonie, opposes l'un 1 l'autre deux écrivains qui aient traité la même pensée, l'un dans un langage harmonieux, l'autre avec des formes rudes et sifflantes, je dis tout mérite d'expression à part. Voici, par exemple, l’Iphigénie de Bacine et celle de Botrou. — Si vous éliei à ma place, dit Agamemnun à Ulysse, vous sentiriez tout ce que je sens. —
Bacine :
Mais que si vous voyiez, ceint du bandeau mortel,
Votre fils Télemaque approcher de l'autel,
Nous vous verrions, louche de cette affreuse image.
Changer bientôt en pleurs ce superbe langage,
Eprouver la douleur que j’éprouve aujourd'hui,
El courir vous jeter entre Calchas et fui.
Prenez donc garde également à la rencontre des consonnes rudes ou sifflantes, comme les r, les dentales, les gutturales : Quinlilien proscrivait avec raison ex ercitus Xcrxis, arx studiorum, etc. ; à la répétition des mêmes finales dans les nombres voisins l'un de l’autre :
Du destin des Latin* expliquant les oracles... ;
au retour trop multiplié des mêmes articulations :
Apprends-lui qu’il n’est roi, qu’il n’est né que pour eux...
dans la Ifcnriatle de Voltaire, et dans Lcmierre, au commencement du second acte de Guillaume Tell :
Oui, seigneur, c’est ici ; c’est du moins vers ces lieux,
Won loin de ce château, sous ces rocs sourcilleux (’) ... j
fuyez enfin tout concours de mauvais sons, toute cacophonie.
Au reste, ces lois d’harmonie ne sont pas plus universelles que les autres. Tout dépend ici, comme ailleurs, du génie de la langue. Si les mots, il alla à Athènes, m'offensent l’oreille,
Rolrou :
J'avais, si ns ce discours, assez de connaissance l)e lu dresse d’Ulysse et de son éloquence;
Mais il éprouverait, en un pareil ennui.
Que le sang est encor plus éloquent que lui.
S’il le faut, dit Iphigénie ü son père, je suis prête à mourir dignement. —
Racine :
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante.
Tendre au f»*r de Calchns une tête innocente.
Et respectant le coup par vous-méme ordonne.
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Rolrou :
Le sang qui sortira de ce sein innocent Prouvera malgré vous sa source en se versant.
(*) Parmi les poètes français. Chapelain, Lamnlle, Crébillon, Leinierre, parais* sent avoir etc complètement etrangers h tout sentiment d'harmonie. Je ne parle pas Je quelques-uns de nos contemporains qui semblent Uclre un peu plus encore.
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il est probable que les Latins du sièele d’Auguste ne trouvaient rien de pénible dans ces vers de Virgile (') :
Arma amens capio...
Fliimiua amem sylvasque inglorius...
Une voyelle brève suivie d’une longue et réciproquement ne déplaisait pas à Quintilicn, il trouvait même un certain air de grandeur à des phrases comme celle-ci : pulchra oratione acta omnino jactare. Rappelez-vous ici ce que nous avons dit à propos de la pureté du langage. La nature des divers peuples est modifiée par une foule de circonstances. L’idiome contracte des habitudes, résultat de ces circonstances et de la nature , et l’ensemble de ces habitudes forme ce qu’on appelle le génie de la langue. Les règles de l’harmonie, comme celles de la grammaire spéciale, ne sont le plus souvent que les formules du génie de la langue. Ce qui fatigue l’organe et par conséquent blesse l’oreille au Midi ne produira pas au Nord le même effet.
Nous avons distingué l’euphonie et le rhythme, s omis et mimeras, comme dit Cicéron. D’après tout ce qui a été dit, un moment d’attention suffira pour échelonner en quelque sorte les langues sous ce double rapport.
Il est évident que plus un idiome abonde en voyelles et surtout en voyelles sonores, e, o , a, plus il multiplie les labiales e f les liquides, plus il évite la fréquence et la rencontre des dentales, des silllantes et des gutturales, plus il rapproche les consonnes en raison de leur nature et de leur degré de force, plus cet idiome est euphonique. Les langues du Midi le sont beaucoup plus que le français et les langues du Nord. En même temps, elles ont un rhythme et une prosodie, c’est-à-dire des sons graves ou aigus, longs ou brefs, déterminés par des règles fixes et un usage constant. Les langues
(') Je dis les Latins du siècle d'Auguste, car ;>!us vous descendez, plus vous remarquez d'exagération daus la susceptibilité de l'oreille. On lira 5oo vers de suite dans Claudien, sans y rencontrer une élision. Ceci amène le plus grand vice en harmonie, comme dans tout le reste, l’iiiiilormilé, mère de l'ennui.
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du Nord, semées de voyelles sourdes, hérissées de consonnes âpres, ne peuvent guère mettre l’harmonie que dans le rhythme, et c’est pourquoi leur accentuation bien marquée et leur construction généralement souple leur permettent de donner à la phrase une symétrie et des développements rhythmiques. Le français tient le milieu entre ces deux familles d’idiomes. Moins riche en voyelles sonores, il compense ce défaut par l’c muet, qui soutient et prolonge la syllabe. Sa prosodie, plus flottante, n’est pourtant pas absolument nulle, et quelque fondées que soient les objections opposées à l’abbé d'OIivot, son Traité des longues et des brèves renferme bien des remarques d’une vérité et d’une justesse incontestables. Mais, sous le rapport de la prosodie, de l’accent, de la liberté des constructions, du rhythme enfin, comme de l’euphonie, le latin et surtout le grec l’emportent manifestement sur toutes les langues modernes.
Quelle fut en Grèce la conséquence de cette heureuse nature de langage, à laquelle contribuaient d’ailleurs le climat, l’éducation, le libre essor de la vie extérieure et l’instinct général de l’art? Par la continuelle habitude de l’harmonie, l’oreille acquit un goût difficile , une extrême délicatesse , une irritabilité même au moindre froissement de syllabes , semblable à celle du Sybarite au pli de ses feuilles de rose. Mais, d’autre part, nous pouvons à peine imaginer les ex-, quises jouissances que la perfection, sous ce rapport, faisait éprouver aux auditeurs et aux lecteurs. Ceux qui ont un pcq étudié la matière doivent, s’ils sont de bonne foi, reconnaître notre incompétence absolue à apprécier la vertu de l’harmonie grecque. Denys d’Halicarnassc , qui s’en est spécialement occupé , distingue dans l’harmonie oratoire , comme dans la musique, la mélodie, le nombre , la variété , la convenance; il calcule la portée de la voix , les intervalles, les chutes, la mesure composée d’un certain nombre de pieds, formés eux-mêmes d’un certain nombre de syllabes longues ou brèves, cl présentant chacun leur caractère spécial , si bien que tout l’effet est manqué, même en prose , si vous mettez un dactyle au lieu d’un spondée , et un trochée au
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lieu d'un ïambe , elc. Enfin , songeant aux résultats souvent prodigieux de toutes ces combinaisons, il arrive à cette conclusion incroyable : la beauté du style ne consiste ni dans l’heureux choix des expressions, ni dans la savante construction des phrases , mais dans l’harmonie à laquelle le poêle et l’orateur doivent tout sacrifier.
Voulez-vous saisir du premier coup d’œil la distance qui sépare les Latins des Grecs sous le rapport de l'harmonie, rapprochez Cicéron et Quintilien de Denys d’Halicarnasse. Assurément les deux rhéteurs latins ne négligent pas l’harmonie; l’un, dans le Traité de l’orateur, l’autre, au livre IX des Institutions, dissertent longuement aussi sur la valeur des pieds, dans la poésie comme dans la prose, sur l’arrangement des syllabes, sur le pouvoir d’une longue ou d’une brève mise en sa place, sur le charme des ïambes, des pæons, des crcliqucs, habilement distribués. Mais comparez leur conclusion à celle du rhéteur grec : « Ne sacrifions jamais un mot à l’euphonie, dit Quintilien, quand ce mot est juste et expressif, car il n’en est pas de si épineux qui ne puisse se placer convenablement. » Et Cicéron : « La recherche continuelle du nombre et de l’harmonie finit par nuire à l’éloquence, surtout à celle du barreau, elle lui ôte tout caractère de vérité et de bonne foi. »
Nous voilà, comme vous voyez, bien loin de Denys d'Halicarnassc, mais, à mon sens, bien plus près de la raison. Et aujourd’hui que dirons-nous, à notre tour, au jeune écrivain français?
Votre langue est un instrument ingrat, qui par lui-même a peu de sonorité et n’en acquiert que sous la main de l’exécutant ; travaillez donc à lui donner cette qualité qui lui manque. Mais, en même temps, Je génie de votre langue est essentiellement sérieux et positif; n’attribuez donc pas à l’harmonie une valeur exagérée, ne lui sacrifiez jamais ni la justesse, ni l’énergie de l’expression. Evitez l'hiatus, le bâillement, la répétition des memes sons, la rencontre des consonnes rudes et sifflantes, en un mot toutes les variétés de cacophonies indiquées plus haut, mais évilez-lcs nalurclle-