‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 26 sur 70 · DS LA RH 1 Î I 01 WQUE · texte numérisé non relu

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ment, sans effort, sans que le lecteur puisse s’apercevoir du travail de l’écrivain. Aussi n’esl-cc pas au moment «le la composition qu'il faut s’occuper des soins minutieux de l'harmonie, ce doit être là une étude préliminaire comme celle de la langue cllc-mèmc, une habitude préalablement contractée et devenue en quelque sorte instinctive. « Les recherches sur celte partie mécanique du style, dit Mormontel, et les essais que l’on fera pour y exercer son oreille et sa plume doivent être, comme des études de peintre, destinées à ne pas voir le jour. Dès qu’on travaille sérieusement, c'est de la pensée qu’on doit s’occuper et des moyens de la rendre avec le plus de force, de clarté, de précision qu'il est possible (M. »

Indispensables au poëte, ces exercices préparatoires ne le sont guère moins au prosateur. « Dans toutes les langues,

(') Je lis dans un journal une anecdote qui prouve jusqu’à quel point certains grands écrivains sont parvenus à se donner l'habitude de l’iiaimonie. « Lorsqu'on 1829, dit l'auteur de cel article, le libraire Ladvocat confia à M- Pinard,

I un de nos plus habiles typographes, l'impression des OEuvrcs de M. de Chateaubriand, l’artiste fit fondre un caractère tout exprès pour ce vaste ouvrage.

II prit des précautions très-part iculières pour la perfection de chaque lettre, la proportion de chacune d’elles, louchant le nombre où elle est employée dans Péconomie alphabétique. On sait qu'il faut tant de voyelles pour telle consommation de consonnes; à quel chiffre, par exemple, de p ou as porte ordinairement la livraison de telle ou telle autre lettre dans un assortiment d imprimeur; tout avait été dans la fonte pondéré et ordonné comme l'indiquent Jes règles infaillibles de l'expérience.

« Les compositeurs se mirent à l’œuvre, cl au bout de peu de jours le plus actif et le plus laborieux des ouvriers quitta sa casse pour venir déclarer au proie qu'il ail a i L manquer d a. Ceci ue parut explicable dans l'atelier que par une soustraction frauduleuse, un vol qui aurait été capricieusement lait dans le compartiment spécial qui relient la première des voyelles. On se promit d'exercer une surveillance. Le lendemain un autre compositeur, travaillant sur un volume différent du même ouvrage et dans une autre partie «le la maison, vint demander des a , dont il 11 avait plus un seul. Eufiu un troisième éleva la même réclamation , et ajouta de plus qu'il était aussi très-voisin de la disette d‘/i. Il lallut réfléchir sur cette singulière particularité qui mettait en défaut tous les calculs et tous les usages. O11 en découvrit le secret. Ce fut un jcuue humaniste, M. Raymond, placé à la tete de la maison, qui, eu lisant curieusement et doctement les épreuves, reconnut que l'illustre écrivain, évitant daus sa phraséologie le plus de qui et do que possible, procédait par le participe présent avec une prédilection forL harmonieuse. Il faisait par conséquent une consommation exceptionnelle d’n et d’/i. Avis à qui voudra vérifier un des arcanes particuliers «lu faire harmonieux de fauteur des Martyrs, n

CHAI'. XVIII

dit Turgot ('), la prose est susceptible d’une harmonie qui, sans être aussi marquée, aussi mélodieuse que celle des vers, cstccpendant Ircs-sensiblc pour toute oreille un peu délicate. Le choix ou l’arrangement des sons plus ou moins doux, le mélange des syllabes longues ou brèves, la position des accents, celle des repos, la gradation ou une sorte de symétrie dans la longueur, soit des mots, soit des membres dont la période est composée, sont les moyens dont l’orateur se sert pour flatter l’oreille. »

Vous voyez que, selon Turgot, la composition de la période dans les genres qui l’admettent est un des points auxquels l’écrivain doit s’attacher davantage. Et en effet , l’Encyclopédie du xvm® siècle définit la période une phrase composée de plusieurs membres liés entre eux, non-seulement par le sens, mais par Yharmonie. C’est ce que n’ont pas assez compris quelques rhéteurs modernes. Us appellent période une suite de phrases qui peuvent se détacher, tout en marchant dons un même sens et vers un même but. La définition ne me semble pas juste. Toutes les phrases au contraire doivent être tellement enchaînées dans la période , qu’on ne puisse en détacher une seule sans détruire l’ensemble. La période n’est donc ni une énumération par progression ascendante ou descendante , ni une analyse précédée ou suivie de synthèse. Elle est un enchaînement de plusieurs membres de phrase symétriquement combinés pour former un tout qui satisfasse l’oreille en meme temps que l’esprit.

Dans la rhétorique grecque et latine, la période ne pouvait avoir moins de deux membres, ni plus de quatre. On reconnaissait pour légitimes la période carrée, quadrala, de trois ou quatre membres bien distincts l’un de l’autre ; la période ronde, rotunda, où les membres étaient plus étroitement liés et enchâssés ; la période croisée, decussuta, où les membres se correspondaient par antithèses symétriques.

Ce fut au commencement du xvu° siècle que la période fut

(■) Turgot. sur U versification allemande, tom. IX, p. *17 de ses OEueres complètes.

introduite dans le français à l’imitation du latin. Jusqu’à Balzac, on n’en trouve guère, même dans les meilleurs écrivains, qui ne soit boiteuse et déhanchée, en quelque sorte. Balzac en abusa, mais il -faut avouer qu’il en a d’excellentes. La période, au reste, ne convient pas à tous les genres. D’une part le style épistolairc, la narration historique ou romanesque, la plaisanterie, la satire, de l’autre les livres techniques et didactiques, en général tout ce qui est éminemment froid et positif, ou tout à fait piquant et léger s’en accommode mal. Son triomphe est dans l’éloquence de la chaire, de la tribune, du barreau, de l’académie, et j’ajouterai, en dépit des diatribes contre la tirade, dans l’éloquence du drame et de la passion.

Pour plaire aux habiles , la période doit se dérouler avec aisance, abondance et harmonie ; qu’elle ne se prolonge pas indéfiniment comme ces phrases allemandes dont on ne trouve la fin qu’en sautant au moins un feuillet ; que les suspensions et les repos y soient ménagés avec assez d’art pour permettre au lecteur de respirer librement et à propos (*); qu’elle se termine, autant que possible, par des sons pleins et soutenus, qui, tout en évitant le ridicule de l’esse videatur (’), empêchent la voix de tomber trop brusquement ; que pour flatter l’oreille et faciliter la prononciation, les membres en soient savamment balancés et proportionnés. Cette disposition des membres de la période, qui lui donne la symétrie, sans l’uniformité, est un des points les plus délicats , qui demande le plus de métier et l’oreille la mieux exercée. Les modèles sont

(■) « Remède très-simple pour guérir de l’asthme. Lisez lous les ouvrages ilu révérend père Maimbourg, ci-devant jésuite, prenez garde de ne vous arrêter qu'à la fin de chaque période, et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à peu, sans qu'il soit besoin de réitérer le remède. » Montesquieu, Lettres persanes, 148 .

(*) « Otiosi et supini, si quid modo longius circumduxerunt , jurant ita Cieeronem locuturum fuisse. jSoreram quosdam qui se pulchre expressisse genus illud carlestis hujus in dicendo viri sibi viderentur, si in clausula posuissent esse videatur. — Oiseux cl languissants, s’ils ont embarrassé une pensée dans une longue périphrase, ils assurent que Cicéron n'aurait pas mieux dit. J’en ai connu qui croyaient avoir parfaitement reproduit la manière de ce divin orateur, lorsqu'ils avaient pu clore une période par un esse videatur. » Qvintil., X, a.

CIIAP. XVIII.

Fléchier, Bossuet , Massillon , Buffon, Rousseau , et de notre temps MM. Villemain , dans scs Discours académiques , et Lacordaire, dans scs Conférences.

Qu’enfin le jeune écrivain soit surtout bien convaincu que, dans la période, comme dans le style coupé , l’objet essentiel de l’harmonie est de faire accorder le son avec le sens des paroles ('). Nous voici à l'harmonie spéciale ou imitative.

L’harmonie imitative ne s’arrête pas à ces onomatopées de mots ou de phrases dont toutes les langues offrent des exemples :

L’essieu crie et se rompt...

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ma tête?... etc.

Sans doute une heureuse rencontre en ce genre n’est pas à dédaigner, mais il ne faut ni courir après elle, ni crier au prodige, quand elle se présente ailleurs. Il en est de ces onomatopées en poésie et en musique, comme des trompel'œil en peinture. Le vulgaire s’extasie quand il a essayé de détacher l’épingle ou d’attraper la mouche qui n’existe que sur la toile; les habiles sont moins émerveillés, ils connaissent la recette qui produit les mêmes effets. Virgile lit dans Ennius :

At tuba tcrribili sonitu taratnntara dixit.

Virgile aime autant qu’un autre l’harmonie imitative, mais il la conçoit autrement, et croit imiter mieux en imitant de plus loin :

At tuba tcrribilem sonitum procul ære canoro

Increpuit...

(’ondillac dit à propos de l’harmonie française : « Nous imi-

(■) The Sound must seem an écho to the sensé....

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