‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 30 sur 70 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

BITS QUALITÉS ACCIDENTELLES DU STYLE. — ÉLÉGANCE, FINESSE, NAÏVETÉ, ENJOUEMENT.

Dans les ouvrages qui appartiennent au genre tempéré et même au genre simple, la première qualité spéciale, c’est l’ élégance .

Bien des rhéteurs modernes ont parlé de l’élégance , et ont dit à ce propos des choses non-seulement justes, mais fines et délicates; et peut-être, malgré tout, ne font-ils pas encore bien apprécier ce qu’elle est réellement. Je m’en tiendrais volfintiers à l’étymologie , eligere , choisir. L’élégance est le choix, le choix en tout, choix de pensées, choix d’expressions, choix de tours, choix de nombres. Ajouter à la justesse , au naturel , à la facilité , l’agrément et la distinction , c'est ce qu’on nomme, dans les choses d’esprit et de raison, l’élégance, dans les choses de sentiment, la grâce. La grâce a donc un caractère plus instinctif, plus naïf que l’élégance, l’élégance s’apprend mieux que la grâce ; celle-ci provient plutôt de la nature, l’autre de l’art ; au physique, on dira un costume élégant, et une tournure gracieuse; les enfants en général sont gracieux, ils cessent de l’ctrc quand ils deviennent élégants.

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait dans son bec un fromage...

Voilà qui est naturel et facile.

Du palais d’un jeune lapin.

Dame belette, un beau matin,

S’empara ; c’est une rusée.

Elle porta ehcz lui ses pénates, un jour Qu’il était allé faire à l'aurore sa cour Parmi le thym et la rosée.

Voilà l'élégance. Et maintenant, voici la grâce :

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.

L’un deux, s’ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays...

Mais ce choix même , qui constitue l’élégance, suppose un travail scrupuleux et une grande attention de détail , et c’est pourquoi l’élégance n’est pas une qualité essentielle. Nous ne l'exigeons pas rigoureusement dans les œuvres d’entrain, de spontanéité, quand l’idée est si vaste qu’elle absorbe en quelque sorte l’expression, si haute qu’elle la dédaigne. Mais partout ailleurs, même dans les naïvetés et le comique , l’élégance nous semble presque toujours indispensable. Que sert d’écrire, en effet, pour dire les premières choses qui viennent à l'esprit , et pour les dire comme tout le monde? Je partage bien l’avis de la Bruyère; je pense bien, comme lui, que quand Acis veut dire : il fait froid, il doit dire : il fait froid ; mais ce que je ne vois pas , c’est la nécessité de prendre la plume pour écrire — il fait froid. Je n’admettrai pas , avec Voltaire, que le poëte doive jamais sacrifier la pensée à l’élégance de l’expression; mais s’il désespère de traiter élégamment une idée , qu’il suive l’avis d’Horace , qu’il y renonce,

... Et quæ

Desperat tractata nitescere posse, relinquit (•).

(■) « Les écrivains médiocres et outrecuidants protestent, uon-seuiement dans Ja pratique, mais en principe, conlre celte réjjle qui leur imposerait de doulou-

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Au reste, il est rare qu’une idée, quelle qu'elle soit, se montre obstinément rebelle au travail qui veut la polir, et le dédain de l’élégance n’est le plus souvent qu’une excuse de la paresse ou de la vanité. Voyez Racine; quand il est forcé de mettre en scène des personnages moins tragiques, moins intéressants que les autres, ne sait- il pas les faire passer à la faveur de cette élégance soutenue, qui souvent donne un cbarme aux idées les plus vulgaires, aux détails les plus insignifiants ? Pradon bâtit, comme Racine, une tragédie de Phèdre ; comme Racine, il y introduit une Aride aimée par Hippolyte, et cet amour au fond ne m’intéresse pas plus dans l’un que dans l’autre. Mais qu’ils viennent à s’exprimer, mon indifférence se change ici en apathie, là en intérêt. L’IIippolyte de Pradon ose dire à Aricic :

Depuis que je vous vois, j’abandonne la chasse,

Elle fit autrefois mes plaisirs les plus doux,

Et quand j’y vais, ce n’est que pour penser à vous.

Comparez à ces platitudes les vers de Racine :

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune,

Je ne me souviens plus des leçons de Neptune...

et toute la suite, un dialogue d’une exquise élégance.

En vain dira-t-on que ce n'est point là le ton dramatique, que le théâtre tragique ou comique est l’image de la vie humaine, que les hommes entre eux ne parlent pas ainsi, etc. Je réponds que quand le cœur, l’esprit, l’imagination, l’oreille sont charmés par cette harmonieuse élégance, quand elle fait

reux sacrifices. Pourquoi vouloir qu’ils repoussent ce que l'inspiration leur suggère? Leur esprit ne consacre-t-il pas tout ce qu’il produit? Toutefois les hommes de goût ont cette cruauté; ils pensent qu'une idée qui ne saurait être produite avec agrément et décence doit être impitoyablement sacrifiée. Le droit de tout dire sans exception de forme serait une dispense de talent. Il est vrai qu’on en use; mais le délit n'abroge pas la loi , et on est autorisé h dire que «cite pratique est un empiétement et une profanation. » Gerveez, Cours de Jittèrature.

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naître l’intérêt qui sc refuserait à la ehosc elle-même (■), il est impossible que toutes nos facultés prennent ainsi le change et s’abusent sur ce qui les charme ; que ce n’est réellement pas la peine de construire un théâtre, d’y réunir tous les prestiges des arts, d’y convoquer l’élite de la société, pour y faire entendre les conversations du coin de la rue,

Depuis que je vous vois, j’abandonne la chasse,

ou encore :

Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept.

Quelqu’un que lord Broghill autrefois chérissait Attend de grand matin ledit lord aux Trois Grues,

Près de la halle au vin, à l’angle des deux rues ( 2 ).

Je l’ai dit vingt fois et ne puis assez le redire : rien d’insupportable comme l’affecté ,et le précieux , rien de fade comme le langoureux et l’efféminé ; mais enfin entre les ridicules d’un incroyable ou d’un Céladon et les trivialités d’un bourgeois ou d’un rustre, il y a, me semble- 1- il, l’aisance distinguée de l’homme comme il faut. Choisir parmi les développements de la pensée les plus naturels et les plus dignes, parmi les expressions celles qui réunissent à la justesse l’harmonie et le coloris, parmi les tours les plus faciles et les plus variés, voilà le mérite de l’écrivain élégant. Racine, Fléchier, Massillon, M. Villemain, Casimir Delavigne, dans ses bonnes pages, sont les meilleurs modèles de l’élégance du style.

Le style fleuri fait vers l’afféterie et la mollesse un pas de

(‘) Il est évident que le défaut d’intérêt ou la froideur lient fort souvent aux vices de la diction; platitude ou affectation, le résultat est le même. Les grands mouvements même des passions deviennent aussi froids quand ils sont exprimés en termes vulgaires et dénué? d’imagination, que lorsqu'ils le sont en ternies ampoulés et emphatiques. « Le style lroid, dit Voltaire, et il entend par lé celui qui nous laisse froids, vient tantôt de la stérilité, tantôt de l'intempérance des idées, souvent d'une diction trop commune, quelquefois d’une diction trop recherchée. »

(») Victor Hugo, Cromwell, act. i, sc. i.

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plus que l’élégant. Il y touche tic si près qu'il ne convient guère qu’aux églogues, aux descriptions champêtres des saisons, des jardins, à ceriaines pièces de pur agrément. Voltaire donne pour modèle du style fleuri ces jolis vers de Quinault dans l’opéra d’/sis .•

Ce fut dans ces vallons, où par mille détours Irfhchus prend plaisir à prolonger son cours,

Ce fut sur son charmant rivage Que sa fille volage Me promit de m’aimer toujours.

Le zéphyr fut témoin, l’onde fut attentive, Quand la nymphejura de ne changer jamais ; Mais le zéphyr léger et l’onde fugitive Ont bientôt emporté les serments qu’elle a faits.

J’ai trouvé du style fleuri dans André Chénier, poêle beaucoup moins naïf et inventeur qu’on ne l’a cru et qu’on ne l’a dit, à l’époque où ses œuvres furent réimprimées. 11 a été plus justement apprécié depuis.

Vous vous rappelez ce que nous avons dit de l’esprit, qu’il n’est autre chose qu’une perception vive et soudaine de rapports inaperçus par le vulgaire. Si, dans l’expression de ces rapports, vous ne dites pas tout, si, sans affectation, vous laissez une arrière-pensée à demi voilée, une explication sous-entendue, votre style ne sera pas seulement ingénieux, il atteindra la finesse et la délicatesse.

La finesse est une qualité que l’on aime à rencontrer dans un auteur, non-seulement parce que l’esprit plaît généralement, mais parce que l’amour-propre est flatté par celui qui nous a cru capable d’entendre plus qu’il ne nous disait. « La finesse, dit Voltaire, est une énigme dont les gens d’esprit devinent tout d’un coup le mot. » Les lecteurs savent gré à l’écrivain qui paraît les estimer gens d’esprit, dût-il y être trompé lui-même; car tous ne devinent pas le mot. Le cardinal Dubois, après avoir fait l’éducation du Régent, était devenu son premier ministre ; Fonteuellc lui adressa ce compliment, aussi fin que déplacé : « Monseigneur , vous avez

travaillé dix ans à vous rendre inutile. » Les contrefacteurs de Hollande, no comprenant pas l 'énigme à deviner, la prirent pour une bévue de l’éditeur de Paris, et substituèrent : à vous rendre utile. Il ne faut pas être libraire hollandais pour en faire autant. Et c’est pour cela que les dramatislcs exercés évitent la trop grande finesse de pensée et d’expression. Ils connaissent leur parterre et s’en méfient. Un ami de Voltaire lui indiquait un vers dont la suppression eût donné plus de finesse à la pensée. «J’y avais songé, répondit-il, et je l’eusse retranché, si le parterre était composé déjugés comme vous.» Les Proverbes de Th. Leclercq, charmants dans un salon, ne seraient pas appréciés au théâtre. Un Gérard Dow ou un Mieris ne doivent pas être vus à la même distance qu'un Michel-Ange ou un Rubens. Quand Marivaux fit jouer ses pièces, leur finesse , fatigante d’ailleurs, parce qu’elle est continue, échappait aux premières représentations. Les acteurs, quand ils la saisissaient, ce qui n’arrivait pas toujours, appuyaient sur elle, c’est-h-dire lui ôtaient une parlie de son caractère, pour la faire saisir du public. Grâce à ce contre-sens, celui-ci finissait peu à peu par comprendre et par applaudir.

L’homme qui a eu de nos jours la plus grande renommée de finesse d’esprit, et qui l’a le mieux méritée, est assurément M. de Tallcyrand. Les reparties ingénieuses qui lui appartiennent réellement ou qu’on lui attribue sont innombrables. On ne prête qu’aux riches ; et d en a été de son esprit comme de la vigueur d’Hercule, à qui l’antiquité fit honneur des exploits de tous ses contemporains. On sait que quand Louis XVIII revint de Gand après les cent jours, le titre le plus -puissant aux faveurs du pouvoir était d’avoir accompagné le roi dans son eourt exil. Un solliciteur disait à M. de Tallcyrand pour appuyer sa demande : « Et notez, monseigneur, que je suis allé à Gand. — En êtes-vous bien sur? lui répond le prince ; c’est que nous y sommes allés deux ou trois cents, et nous en sommes revenus deux ou trois mille.» Napoléon lui fit comprendre un jour que l’origine de sa grande fortune était suspecte à bien des gens. — « Ilien de plus facile à expliquer, sire; j’ai beaucoup acheté la veille du

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18 brumaire, et j’ai tout revendu le lendemain. » On ne pouvait se tirer d’affaire avec plus de finesse. Une flatterie plus délicate, parce qu’elle pouvait être sincère, est celle de cet oflicicr français à Marie-Thérèse. Il arrivait de Saxe. — « Eh bien! lui dit l’impératrice, vous avez vu la princesse ***. Croyez-vous qu’elle soit, comme on le dit, la plus belle personne de l’ Allemagne? — Madame, je le croyais hier. ><

Entre la finesse et la délicatesse je retrouve à peu près la distinction établie entre l’élégance et la grâce. La délicatesse est la finesse du cœur, la finesse est la délicatesse de l’esprit; celle-ci suppose donc dans celui à qui elle s’adresse la sagacité de l’esprit, l’autre, la sagacité du cœur. La finesse va mieux à répigramme, la délicatesse au madrigal. Toutes deux sourient, mais si je ne craignais de donner moi-même dans le maniéré, je dirais que l’une sourit des lèvres, l’autre desyeux. La finesse laisse deviner la pensée, la délicatesse ménage le sentiment ; elle désire à la fois et craint d’être comprise ; c’est la Galatée de Virgile,

Quæ fugit ad saiiees, et secupit ante videri.

Il y a des délicatesses de générosité, de fierté, de sensibilité, de pudeur, d’amour. Rappelez-vous les reproches si doux de Didon à Enée :

Si benc quid de te nicrui, fuit aut tibi quidquam

Dulcc meuin... ;

le mot d’Iphigénie, quand Agamemnon veut l’obliger à renoncer à Achille :

Dieux plus doux, vous n’aviez demandé que ma vie ! le mot de Chimène à Rodrigue :

Va, je ne le hais point...,

et tant d’autres. I.c rôle d'Andromaque, celui de Bérénice,

DE LA HUÉTOtllQUE.

sont pleins de ces sortes de délicatesses. En voici un exemple dans la Mère coquette de Quinault. De faux rapports de valets gagnés par la mère coquette ont commencé à brouiller Acanthe avec Isabelle sa maîtresse. Celle-ci lui écrit:

Je voudrais vous parler et nous voir seuls tous deux ;

Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire :

Je ne sais ce que je vous veux.

Mais n’auriez-vous rien à me dire?

Parmi les prosateurs français, on peut citer pour la finesse du style Montaigne, la Rochefoucauld, la Bruyère, Pascal, Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, Beaumarchais, MM. Nodier, Scribe et Alfred de Musset. La délicatesse est plus rare; je ne la rencontre guère que dans la Fontaine, dans Vauvenargues, dans MM mes de Sévigné et de la Fayette, dans quelques pages de Bernardin de Saint-Pierre, de Florian, de Collin d’Ilarlcville et de Xavier de Maistre.

Ne demandez pas à la rhétorique une théorie, une méthode de finesse et de délicatesse. Tout ce qu’elle peut faire, c’est de montrer, par l’analyse des pensées où se rencontrent ces qualités, sous quelles formes elles se produisent. Tantôt c’est une métaphore ou une allusion, tantôt une antithèse, un euphémisme, une litote, plus loin un paradoxe ou une naïveté apparente, et toujours le soin de laisser à deviner une partie de l’idée. On aura déjà reconnu l’un ou l’autre de ces caractères dans le peu d’exemples que nous avons cités.

La rhétorique apprend surtout à distinguer l’esprit vrai du faux, à conserver dans la finesse le naturel et la sobriété, à ne pas être ingénieux hors de propos, à ne point tomber dans le prétentieux, à ne jamais perdre de vue le vers de Grcssct :

L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.

C’est ainsi que Condillac parvient par l’analyse à donner la formule générale de ecs pensées qui veulent être fines et

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