C II A P . XX
ingénieuses, et ne sont dans le fait que eoinmunes, obscures et affectées. « Voici, dit-il, tout le secret de ces tours recherchés. Prenez une pensée commune, exprimcz-la d’abord avec obscurité, devenez ensuite votre commentateur; vous avez le mot de l’énigme, mais ne vous hâtez pas de le prononcer ; faites-le deviner, et vous paraîtrez penser d’une manière fort neuve et fort line (*). » Le professeur trouvera dans les écrivains même les plus ingénieux, dans la Bruyère et dans la Rochefoucauld, la juslilication de la remarque de Conddlac. Que, sous sa direction, les élèves soumettent h l’analyse ces faux semblants d’originalité et de finesse; la science des apparences est un grand pas vers celle des réalités.
On remarquera aussi que quelques écrivains, après avoir exprimé finement une pensée, démentent en quelque sorte leur finesse, en donnaut immédiatement le mot de l'énigme. On a cité la Fontaine, dans la fable de l'Homme et la Couleuvre :
A ces mots l’animal pervers.
C’est le serpent que je veux dire...
Arrêtez-vous là, il y a finesse de style; la pensée est à moitié voilée. Mais l’auteur ajoute :
Et non l’homme, on pourrait aisément s’y tromper.
Lui-même enlève le voile. S’il l'a fait, c’est sans doute que, en sa qualité de fabuliste, il a voulu que la finesse fit bien vite place à la naïveté , qui rentre beaucoup mieux dans le caractère de la fable.
La première cependant présente parfois, comine je l’ai dit
(>) « Il y a des écrivain], dit-il encore, qui veulent toujours être énergiques et ingénieux. Us croiraient ne pas bien écrire, s’ils ne terminaient pas chaque article par un Irait ou par une maxime, et, dès la première ligne, on voit qu ils préparent le mot par lequel ils veulent finir. Us font continuellement violence a la Ijaison des idées : leur style est monotone, contraint, embarrassé. » An d'écrire, chap. XI.
plus haut, l’apparence de la seconde. Un évêque, connu pour devoir toute son éloquence au talent de son secrétaire, disait un jour à Piron : « Eh bien, M. Piron. avez-vous lu mon dernier mandement? -- Non, monseigneur; et vous? » Que Piron n’y eût pas mis de malice, la réponse serait ce qu’on nomme une naïveté , un mot qui échappe spontanément, soit à l’ignorance, soit à la franchise, et qu’on voudrait reprendre, quand on a réfléchi ou appris. C’est pour cela que certaines distractions ressemblent à des naïvetés ou à des malices (‘).
Le naïf est tout près, selon Boileau, du plat et du bouffon;
De ce style à la fin la cour désabusée
Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée.
Distingua le naïf du plat et du bouffon ..
selon Montesquieu, du bas et de l’ignoble. « Une des choses qui nous plaît le plus, dit Montesquieu, c’est le naïf, mais e’est aussi le style le plus difficile à attraper : la raison en est qu'il est précisément entre le noble et le bas ; il est si près du bas, qu’il est très-difficile de le côtoyer toujours sans y tomber. » De part ni d’autre, l’appréciation ne me parait rigoureusement juste. C’est, ce me semble, confondre la naïveté, d’un côté avec le comique, de l’autre avec la simplicité et le naturel. J’aimerais mieux dire que le naïf est tout près de ce que la Monnoyc appelait le style niais, et dont il donnait pour type la chanson de M. de la Palisse. Le naïf n’est pas naturel, ou du moins c’est le naturel qui s’ignore, qui n’a pas la conscience de soi. Le naturel est opposé au recherché, le naïf au réfléchi. Assurément tous les personnages de Molière sont naturels, Agnès est naïve. Sa lettre à Horace est un chef-d’œuvre, comme vérité, et, si j’ose le dire, comme tour de force. Rien, en effet, de touchant et de gracieux,
(') Quand, dans ld Bruyère, celte veuve a raconté tous les détails de la longue maladie et des derniers moments de son mari, et que le Distrait, qui a paru l'écouter avec la plus grande attention, lui répond sérieusement : « N'aviez-vous que celui-là? ■> évidemment, il n'a rien écouté, il a répondu A sa pensée qui s'occupait d'un tout autre objet. Il n’y a là ni méchanceté, ni naïveté, -ou, si l'on veut en voir, le hasard seul a été naît ou malicieux.
en ap. xx.
mais aussi rien de difficile à reproduire, comme la naïveté, quand l’ignorance est l’innocence. Certains poètes grecs, Homère, Euripide, Théocritc, ont une naïveté inimitable ('). On rencontre le même mérite chez quelques vieux trouvères, chez Marot, chez la Fontaine surtout, parfois meme chez Scarron. Plus la littérature vieillit, plus les auteurs naïfs deviennent rares. La naïveté est le moindre défaut des vieillards. Je ne connais guère d’écrivain de notre siècle auquel on puisse appliquer l’épithète de naïf.
Le naïf est donc difficile à attraper, non point, comme le dit Montesquieu, parce qu’il est précisément entre le noble et le bas, mais parce qu'il est très-difficile d’exprimer, ce que l’on ne peut prévoir, ce qui s’ignore soi-même, ce dont le premier caractère est le spontané, l’inattendu. Dire au jeune écrivain : tâchez d’être naïf, c’est presque lui dire : réfléchissez à être irréfléchi. Par son caractère essentiellement instinctif, la naïveté dépend tout entière du génie de l’écrivain ; la rhétorique y est aussi impuissante qu'à l’égard du sublime. Le seul précepte à donner, quand il est absolument nécessaire de reproduire la naïveté, c'est que l’auteur étudie alors son personnage au point de faire, plus que partout ailleurs, abstraction de sa propre nature, pour s’identifier complètement avec lui.
Venjouement, la dernière variété de style dont nous ayons à traiter, semble plus facile à acquérir. Sans doute l’enjouement, connue la naïveté, doit être spontané; la gaieté véritable est dans le cœur et le caractère; rien de moins communicatif que le rire forcé, et la grimace ou la bouffonnerie de commande n’amuse que la populace. Mais les deux conditions de l’enjouement, le naturel et la-propos, se rencontrent plus fréquemment.
11 est peu de choses, en effet, si sérieuses qu’elles soient,
(*) Oserai-je dire qu'ils ont aussi parfois le défaut de leur qualité? Nausicaa est citai mante , niais quand Télémaque dit à Mentor qu'il n’a pu arriver en Ithaque que par nier, puisque llliatjue est une lie, la naïveté est un peu forte. Il faut bien dire qu'Euripidc a un assez bon nombie de traits de ce genre. Ce n'est plus là de la naïveté, rr sont des naïve t es % ce qui n’est pas la même chose.
t)E LA niIÉTORIQÜE.
qui iraient un côté plaisant. Or le burlesque, une des plus vastes subdivisions du comique, n’est autre chose, nous l’avons vu, que l’art de saisir et de faire ressortir ce côté plaisant, ou au contraire de donner à des choses plaisantes ou insignifiantes par elles-mêmes une valeur et une gravite qu’elles n’ont point réellement. Le rire, cette faculté si essentiellement humaine, n'est point l’expression des joies extrêmes; le triomphe ou l’entière satisfaction des grandes passions, si rare d’ailleurs, a plutôt quelque chose de sérieux. La gaieté accompagne des satisfactions moindres, des joies d’un ordre inférieur, et par là même plus fréquentes. Le rire naît surtout à l’aspect des défauts physiques ou moraux, quand ils ne vont pas jusqu’à la terreur ou la pitié : la laideur réelle ou simulée, les chutes, l’embarras, les désappointements, la sottise, certains vices même qui ne nuisent le plus souvent qu’à celui qu’ils possèdent, la gourmandise, la poltronnerie, la forfanterie, l’avarice, voilà les causes ordinaires du rire. Il éclate encore devant les distractions, l'originalité, en général tout ce qui fait contraste ou saillie sur l’uni et le prévu des choses de ce monde. Nous avons également remarqué la singulière puissance du rire pour couper souvent les grandes affaires, pour vaincre la sévérité, la colère, la douleur même. « J’ai ri, rnc voilà désarmé, » est un mot qui revient sans cesse. Ce n'est donc pas l’occasion et l’à-propos qui manquent au style enjoué.
Quant au naturel, quel génie ne se prête à l’enjouement? Les plus puissants sont peut-être ceux qui y excellent ou y visent davantage. Sans parler d’autres grands hommes qui ont porté jusqu’à l’extrême la manie du quolibet et du calembour, Quintilien affirme que ce n’est pas le bon vouloir qui manquait à Démosthène pour être plaisant; la réputation de Cicéron était si bien établie sous ce rapport que Caton l'appelait le ccnisul facétieux. Homère a chanté le combat des rats et des grenouilles sur la même lyre qui chantait ceux des héros et des dieux ; l’auteur des Pensées est celui des Provinciales ; l’auteur de Y Esprit <les lois, celui des Lettres persanes ;si Horace, le Pindarc de Rome, en est aussi le premier
Cil AP. XX.
satirique, qui aiguisa l’épigramme mieux que J. -B. Rousseau et Lebrun, les plus sérieux lyriques de France avant Lamartine? Le poëte du Cid a écrit le Menteur, celui d 'Athalie, les Plaideurs, celui de Brulus et de Mèrope, ces innombrables facéties qui resteront les éternels modèles du genre. L’or et l’argent sont les métaux avec lesquels le mercure a le plus d'affinité.
Et cela s’explique. L’excellent dans la plaisanterie ne peut guère avoir lieu sans une observation assidue, sans des réflexions intenses et qui supposent une nature sérieuse et méditative. On a remarqué que les acteurs les plus éminemment comiques, Molière en tète, étaient d’un caractère presque mélancolique. Les facéties qui nous plaisent le plus sont, par la loi du contraste, celles que leur auteur débite sérieusement ou qui viennent de graves personnages. Il en est des nations comme des individus. C’est au milieu du flegme anglais et de la roideur espagnole que sont nés Falstaff et Hudibras, Lazarille et Sancho Pança, l’enjouement le plus naturel et le plus sympathique. Sans prétendre donc, avec Victor Hugo, que le grotesque et le grave, marchant si souvent de front dans la nature, doivent être aussi mêlés et confondus dans l’art, nous pouvons dire qu’il est peu de sujets et peu de génies qui ne se prêtent à l’enjouement du style, que la langue de la plaisanterie forme presque la moitié de la langue populaire, qu’il faut donc l’étudier soigneusement, et que si en effet le style enjoué demande plus de naturel encore que le sérieux, cette étude bien dirigée ne servira qu’à perfectionner la nature.
En vous y appliquant, vous remarquerez que, comme presque toutes les qualités du style, l’enjouement prend differents caractères suivant les temps et les lieux. Sensuel, folâtre, poétique en Italie, à la fois bourgeois et fantastique en Allemagne, observateur, positif, je dirai presque instructif eu Espagne, il présente en AngletciTC quelque chose de plus spécial, de plus national encore et qui ne peut s’exprimer que par le mot anglais lui-même; car ce qu’on appelle humour n’est ni le facetum, ni le salsum, ni le dicax, ni
286 DK LA HUÉTOKKjUK.
aucune des subdivisions de la plaisanterie analysées par Quintilien.
En France, toujours malin et sensé, l’enjouement a varié avec les époques. Au xvi' siècle, c’est une jovialité épaisse, originale, érudite; au xvn e , une plaisanterie plus line, plus décente, d’une application plus universelle, spirituelle parfois jusqu’à la mignardise ; au xvm c , une ironie mordante et philosophique. Je ne recommanderais donc pas l’imitation de l’enjouement du xvi e siècle ; j’excepte la Satire Ménippée. Mais au xvir, sans parler des poêles, les modèles en prose abondent : madame de Sévigné, la Bruyère, Hamilton, le Roman comique , Gil Bios qui, publié dans la dernière année du règne de Louis XIV, appartient pour la forme comme pour le fond au xvii® siècle plutôt qu’au xvm e . Parmi les contemporains, je trouve MM. Nodier, Courier, une foule de pamphlets et de journaux où l’on pourrait puiser à pleines mains; et si l’on veut des romanciers , laissant de côté M. Paul de Kock et ses imitateurs, en dépit des ridicules panégyriques de la presse anglaise, j’indiquerai MM. Mérimée, Alexandre Dumas, l’auteur de Jérôme Paturot, etc.
Ce n’est guère qu’en France non plus que l’on a connu le badinage, plus léger, plus délicat que l’enjouement, qui prend souvent l’apparence du sérieux, et n’ôte son masque qu’à la dernière scène.
Imitez de Marot l’élégant badinage,
imitez celui d’IIamilton, celui de Gresset, mais soyez circonspect dans cette imitation, et là plus qu’aillcurs craignez l’abus.
C’est dans l’enjouement , en effet , qu’il est difficile de savoir s’arrêter; le rire est si bonne chose de sa nature, qu’il semble à plusieurs que tous les moyens sont bons pour le provoquer.
Mais qu’on y prenne garde ; les gens de goût ne sont pas si faciles à émouvoir en cet endroit. Ils restent froids aux plats quolibets, aux fades équivoques, aux mauvais jeux de
CHAI'. XX
mots, aux parades vulgaires ; ils s’indignent aux ignobles parodies , aux grossiers sarcasmes , aux trivialités surtout et aux indécences. Il faut que le calembour même et les plaisanteries sur les noms propres viennent bien naturellement et bien à propos pour qu’ils les pardonnent. Quintilien a grand’peine à justifier Cicéron de toutes les facéties que lui a fournies le nom de Verrès.
Le même rhéteur indique avec détailles occasions où l’écrivain et l’orateur qui se respectent doivent s’abstenir de toute plaisanterie. Ses préceptes, sous ce rapport, sont de tous les temps et de tous les lieux. Ecrivain, ne vous permettez jamais de raillerie offensante, et ne soyez pas de ceux qui perdraient vingt amis plutôt qu’un bon mot; n’étendez point votre satire à une nation , à une fraction sociale tout entière, sans dire au moins un mot des exceptions : toute règle en a, et souvent de nombreuses; Molière, qui sut distinguer si bien le vrai dévot du tartufe, devait croire que tous les médecins n’étaient pas des Diafoirus et des Purgon. Avocat, ne riez ni du malheur, ni du crime ; l’un est sacré, l'autre exécrable ; si vous êtes homme , le premier doit vous attendrir , le second vous indigner, et le rire s’allie mal h l’horreur et à la pitié. Homme d’Etat, publiciste , journaliste , n’oubliez pas la dignité de votre caractère et de votre mandat ; il est des institutions tellement graves, des réputations tellement pures, que toute bouffonnerie doit tomber devant elles. Attaquez , combattez ces choses ou ces hommes , si leur chute est nécessaire au triomphe des opinions que vous croyez justes et utiles et du parti que vous défendez , mais ne les raillez pas; les respecter, c’est vous respecter vous-même.
Enfin, outre les qualités essentielles et accidentelles, il est, avons-nous dit , certaines formes de langage qui ajoutent beaucoup à la grâce ou à l’énergie du style. C’est ce qu’on nomme les fiqures. Leur étude est indispensable au rhétoricien.