‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 33 sur 70 · SEMBLABLES · texte numérisé non relu

SEMBLABLES

Nous avons établi que les figures de la première classe consistent dans des rapprochements d’idées. Elles dérivent donc toutes de la comparaison ; la comparaison est le préalable de toutes les formes de langage que l’on appelle trojm. Comparer en effet n’est autre chose que rapprocher d’une idée, pour la faire mieux saisir, une autre idée analogue à la première.

La comparaison, nous l’avons prouvé, est dans notre nature, mais, pour qu’elle soit littéraire, la rhétorique pose certaines conditions : que les choses comparées aient entre elles une analogie réelle; que l’écrivain connaisse parfaitement celle qu’il compare et celle à laquelle il compare, et rende les rapports saisissables à première vue; qu’il évite dans l’expression de la comparaison les ambiguïtés, les longueurs, les écarts, les incohérences; que la comparaison circonscrive l'objet, l’éclaircisse, l’avive en le doublant, comme une étoffe superposée augmente la chaleur et la solidité d’une autre étoffe.

Outre ces lois dictées par la raison, observez que la comparaison varie selon les temps et les genres divers. La poésie s’en accommode mieux que la prose, l’éloquence mieux que l’histoire; le genre didactique ne la dédaigne pas, la sentence acquiert par elle plus de netteté et d’énergie : les Essayistes

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anglais Pont Souvent employée avec un bonheur extrême ; chez les poëtes et les orateurs, elle sera plus brillante et plus élastique ; chez les philosophes et les historiens, plus significative et plus rigoureuse.

Dans la poésie grecque, les idées rapprochées par la comparaison ne cadrent souvent que d’un seul côté ; le reste est là comme ornement au tableau, pour délasser l’esprit, pour varier le ton. Ce sont ces comparaisons à longue queue , qui, au xvii® siècle, faisaient tant rire M. Perrault, et que M. Despréaux soutenait avec trop de raison pour qu’il eut besoin d’y mettre de l’aigreur. Assurément, les guerriers d’Homère se précipitant en tumulte dans la plaine ne ressemblent guère, si ce n’est par le nombre et le bruit, à un essaim de mouches qui, dans un beau jour de printemps, fond sur une jatte de lait. Mais ce lil suflit pour attacher l’une à l’autre les deux images, et ces échappées sur le calme de la nature champêtre rafraîchissent l’àmc fatiguée de luttes et de combats.

Plus tard, on devint plus sévère. Les comparaisons des écrivains latins sont déjà plus étroitement liées à leur sujet ; et les prosateurs, comme les poëtes des deux derniers siècles de notre littérature, en présentent un grand nombre à la fois riches et exactes, brillantes et correctes. On a souvent cité les admirables comparaisons qui se rencontrent dans nos grands poëtes et nos grands orateurs. En voici une tirée d’un ouvrage didactique qui me semble excellente, et qui vient tout à fait .à propos dans un livre comme celui-ci. Condillac veut faire sentir quelle harmonie et quelle variété amène dans un écrit cette étroite liaison des idées dont j’ai parlé en traitant de la disposition. « Les rayons de lumière, dit-il, tombent sur les corps, et réfléchissent des uns sur les autres. Par là les objets se renvoient mutuellement leurs couleurs. 11 n’en est point qui n’emprunte des nuances, il n’en est point qui n’en prête; et aucun d’eux, lorsqu'ils sont réunis, n’a exactement la couleur qui lui serait propre, s’ils étaient séparés. De ces reflets naît cette dégradation de lumière qui, d’un objet à l’autre, conduit la vue par des passages imperceptibles. Les couleurs se mêlent sans se confondre; elles

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contrastent sans dureté, elles s’adoucissent mutuellement , elles se donnent mutuellement de l’éclat, et tout s'embellit. L’art du peintre est de copier cette harmonie. C’est ainsi que nos pensées s’embellissent mutuellement; aucune n’est par elle-même ce qu’elle est avec le secours de celles qui la précèdent et qui la suivent. 11 y a en quelque sorte entre elles des reilets qui portent des nuances de l’une sur l’autre; et chacune doit à celles qui l’approchent tout Je charme de son coloris. L’art de l’écrivain est de saisir cette harmonie : il faut qu’on aperçoive dans son style ce ton qui plaît dans un beau tableau. »

Aujourd’hui enfin l’on demande encore mieux. La comparaison ne doit plus être seulement juste et suivie, nous la voulons neuve, rapide et piquante. Tout a viciili. L’habitude a affadi toutes ces similitudes tirées de la mythologie, du soleil et de la lune, des montagnes et des plaines, des lions et des vagues, des temples et des palais. Elles sont faites pour relever l’idée, et ne servent souvent qu'à lui communiquer leur vulgarité. Qui se les permet doit au moins les rajeunir singulièrement par la forme. Mais si nous exigeons que la comparaison soit imprévue sans être bizarre, assez développée pour s’appliquer à l’idée par tous les points et en même temps assez précise pour lui donner plus de solide et de pénétrant, qu’en conclure? Qu’il faut être sobre de comparaisons, parce que l’excellent dans le difficile est chose rare; qu'il faut, d’une part, dédaigner presque toujours ces similitudes tellement à portée 'qu’il suffit, dirait-on, de se baisser pour les prendre, de l’autre, ne jamais courir après celles qui se dérobent ou qu’on doit chercher trop loin (*).

(•) Voici encore un précepte de détail parfaitement juste, que je trouve dans M. Wey :

« Evitez de comparer les objets que vous prétendez faire valoir avec d'autres objets de moindre importance. Assimiler la lune à un fromage est une assez pauvre invention. Que d'auteurs tombent dans cc défaut de convenance! — « Nous voici dans les Alpes, les nuages se soulèvent, de vastes campagnes apparaissent, le spectacle est magnifique... Quel panorama s'écrie le voyageur. »

a Voilé comparer la lune avec un fromage. — « Cet admirable paysage avait tout le prestige d'un décor d’opéra... » Autre fromage; sottise la plus grande

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Abrégez In comparaison, retranchez-en les ternies solennels qui raccompagnent, de même que, ainsi, comme , tel Que, substituez enfin au signe de l’idée comparée celui de l’idée à laquelle vous comparez, et vous arrivez au trope . Voici une comparaison : comme en creusant la pierre ou le métal on y grave des caractères qui deviennent ineffaçables, ainsi j'ai cherché à retenir vos paroles «le manière à ne plus les oublier. — J’ai gravé vos paroles dans mon esprit : voilà le trope. Qu’avons-nous fait dans le trope? Après une comparaison mentale entre une idée et une autre, et une fois leur analogie constatée, nous avons transporté à la première l’expression de la seconde. Aussi la meilleure définition du trope est encore celle de Quintilicn : le trope consiste à transporter un mot ou une phrase de son sens propre dans un autre, pour donner plus de valeur au discours. L’étvmologie est le verbe grec, */»<**, je tourne. Est-ce parce que l’idée tourne, en quelque sorte, pour se présenter sous une autre face? est-ec parce que le mot se déplace et tourne ailleurs? On l’a expliqué des deux façons.

De tous les tropes, le plus fréquent, le plus riche, le trope par excellence et dans lequel rentrent tous les autres, c’est la métaphore . 11 y a métaphore, en effet, toutes les fois que, en vertu d'une comparaison mentale, on emploie le signe d’une idée pour exprimer une autre idée, semblable ou analogue à certains égards.

Toutes les parties du discours, substantif, adjectif, verbe, participe, adverbe même, peuvent être prises dans un sens métaphorique. La métaphore s’applique à tous les objets de la pensée, physiques ou moraux, abstraits ou concrets, nalu-

et la plus commune de toutes. Quelle gloire pour le Créateur, d'avoir assez proprement copié MM. Ciceri, Philastre et Cambon!

« Assimiler les prairies à des pièces d'étoffe, les cieux i du velours épinglé, les montagnes à de la broderie, c'est faire la part trop belle aux fabricants de Lyon et de Matines.

a Ën revanche, vous rapprocherez élégamment d'arabesques gothiques ouvrées à jour les plus merveilleuses guipures, les dentelles les plus délicates : les arts peuvent être corn paies entre eux, et c’est donner une haute opinion de la finesse d’un travail en pierre, que d’éveiller à ce propos l’idée d’un tissu de tulle, ou d’un dessin piqué à l'aiguille, n

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rels ou artificiels, réels ou imaginaires. La métaphore est partout : ici, tellement familière qu’elle se confond avec le langage commun ; là, si neuve cl si brillante qu’elle réveille par le piquant et éblouit par l’éclat de scs traits. Magicienne universelle, elle transforme, au gré de l’écrivain, tout être et toute chose, et la nature entière lui offre à profusion les images et les couleurs qui vivifient les idées.

Tantôt les êtres animés changent entre eux les signes qui les expriment. L’assassin emprunte au tigre son nom comme ses mœurs, Fénelon et Bossuet ne sont plus des orateurs harmonieux ou sublimes, ce sont des cygnes ou des aigles :

Ces tigre * à ces mots tombent à ses genoux...

Le cygne de Cambrai, V aigle brillant de Meaux...

Tantôt le même échange a lieu entre les objet inanimés, physiques ou moraux :

Je ne sens plus le poi Is ni les glaces de l’àge.

Quelquefois on transporte l’expression d’une chose inanimée à une chose animée :

Et de David éteint rallumer le flambeau,

et réciproquement :

Le flot qui l’apporta recule épouvanté.

De là quatre espèces de métaphores, auxquelles ou pourrait en ajouter d’autres et les subdiviser encore. Ainsi, la métaphore est parfois élevée, en quelque sorte, à la seconde puissance. Boileau dit à Seignelay :

Tu souffres la louange adroite cl délicate,

Dont la trop forte odeur n’ébranle point les sens;

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et Victor Hugo, à propos de Napoléon :

li a placé si haut son aire impériale...

Qu’est-cc que Y odeur d’une louange, et l’aire de Napoléon? Vous voyez que les deux poêles laissent au lecteur le soin de faire mentalement entre la louange et l’encens, entre Napoléon et 1 aigle, une comparaison qui amène la métaphore elliptique, pour ainsi dire, qu’ils ont employée. On conçoit qu’une ligure si infinie donne au style une élégance, un charme, une énergie, une vivacité extrême ; mais en môme temps que, par sa vertu même, elle prèle singulièrement à l’abus et à l’alfcctation. Aussi n’en est-il aucune sur laquelle les rhéteurs se soient plus longuement et plus utilement arrêtés.

Il résulte de la définition même de la métaphore qu’elle doit être vraie , c’est-à-dire fondée sur une ressemblance réelle et non point équivoque ou supposée ; lumineuse , en sorte que cette vérité et cette justesse de rapports frappent l’esprit à l’instant, et n’y laissent jamais la moindre ambiguïté; noble, qu’on ne la tire point d’objets bas, dégoûtants, inconvenants, de façon à déparer le discours qu’elle doit orner; naturelle, qu’elle ne soit ni péniblement recherchée, ni multipliée sans mesure et sans besoin ; préparée, quand le terme substitué n’a pas une analogie assez sensible avec celui qu’on rejette, qu’il soit amené par d’autres qui ménagent la transition entre l’expression propre et l'expression ligurée; soutenue enfin, c’est-à-dire que, si la métaphore se prolonge, elle soit toujours d’accord avec elle-même et que ses termes ne semblent pas s’exelure mutuellement. « 11 faut, dit Quintilien, avoir soin d’être conséquent, et ne pas faire comme beaucoup «le gens qui, après avoir commencé par une tempête, finissent par un incendie ou une ruine ; ce qui est extrêmement vicieux ('). » Condillac explique ce que c’est

(*) « Mu!ti autem quant inifitim a tempestate snmpserunt , incendia aut ruina fini un f; quœ est inconsequentia rerunt fœdissima. » Quintilien prévoyaitil donc les 'voies de crédit épuisées , le char de l’Etat dépourvu de pilote, et autres métaphore» plu* ou nioius pai lenjeiitnires , inconsequentia? Jadissimœ ?

DE LA RIIÉTOKIQUE.

qu’une métaphore préparée, en citant madame de Sévigné: « Vous êtes bonne quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits. Hélas ! si vous saviez combien ils sont empêchés de leur personne, et combien ils sont petits de près , vous les remettriez bientôt à hauteur d’appui. » Voilà, ajoute-t-il , ce que j’appelle une figure préparée. En voici , au contraire, une de la Bruyère qui ne l’est pas. « On voit peu d’esprits entièrement stupides; l’on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre les deux extrémités. » Le mot nuger vient mal après ces deux classes d’esprits : cette figure avait besoin d’être préparée.

Tous ces préceptes sont incontestables, et les grands maîtres les ont presque toujours religieusement suivis; mais si parfois ils les perdent de. vue, ce sont leurs fautes même que la critique doit relever le plus vivement, puisque leur supériorité rend leur exemple plus contagieux. C'est l’application du mot de Salluste : In maxitma fortunu minuma licentia est.

Tout le monde, par exemple, connaît et admire le charmant petit poëme de la Fontaine, Philémon et Baucis. Mais est-ce un motif pour lui pardonner les figures qui déparent les premiers vers ?

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux;

Ces deux divinités n 'accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille;

Des soucis dévorants c’est l’éternel asile,

Véritable vautour, que le (ils de Jupet Représente, enchaîné sur son triste sommet.

D’abord on ne se figure guère l’or sous la forme d’une divinité, comme la grandeur. Certains objets sont si essentiellement matériels qu’il est malaisé d’en admettre la personnification ('). .Mais si l’or est une divinité, il ne peut être

(■) Je ne sais si 1'lialiilude île personnification et d'atli gorie, qui est la nature même de la fable, u'a pas entraîné parfois la Fontaine à donner la vie, le sentiment, jusqu'aux mœurs de la civilisation A des êtres si essentiellement materiels

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immédiatement après un asile , et à plus forte raison , un vautour. Maintenant, comment Prométhée, le fils de Japet, représente-t-il un vautour? Que Prométhée dévoré par un vautour soit l’emblème de l’homme ambitieux et cupide, je le veux bien; mais que l’or soit tout à la fois une divinité, un asile et un vautour représenté far Prométhée ! c’est tout autre chose. Rapportera-t-on éternel asile à biens et 'plaisir? il y a ambiguïté, et de toute façon la fin de la période sera vicieuse. Et pourtant la Fontaine avait assurément lu Quintilien, il en raffolait même à certaine époque, comme il raffola de Platon et de Baruch.

J’en dirai autant de Lamartine. Assurément, il y a dans les poésies de Lamartine de riches et brillantes descriptions, des narrations suaves et touchantes, des morceaux lyriques aussi irréprochables qu’élevés, mais, en même temps, il s’v trouve des passages, et, entre autres, une certaine dédicace à Maria Anna Elisa où s’accumulent les métaphores les plus fausses et les plus incohérentes que l’on puisse rencontrer :

Doux nom de mon bonheur, si je pouvais inscrire Un chiffre ineffaçable au socle de ma lyre.

C’est le tien que mon cœur écrirait avant moi,

Ce nom où vit ma vie et qui double mon âme ;

Mais pour lui conserver sa chaste ombre de femme,

Je ne l’écrirais que pour toi.

Lit d’ombrage et de fleurs, où l’onde de ma vie Coule secrètement, coule à demi tarie,

Dont les bonis trop souvent sont attristés par moi,

Si quelque pan du ciel par moment s’y dévoile.

Si quelque flot y chante en roulant une étoile,

Que ce murmure monte à lui 1

et passifs, que nous faisons (le vains efforts pour uous prêter à l'illusion. Je me rappelle un buisson qui établit une maison (le commerce en société avec un canard; ce buisson a des comptoirs, des commis, des vaisseaux qui lui rapportent des denrées coloniales. Ailleurs, c'cst un cierge qui, envieux d'une brique, prétend, comme elle, durcir au feu, sur ce, quitte son chandelier, et, nouvel Empédoclc, se précipite dans un brasier. Tout cela 11e vous semble-t-il pas un peu forcé, et vous figurez-vous bien nettement l'élan du cierge et les lettres de change du buisson négociant, qui fait faillite et est prit à porter le bonnet vert ? Il est difficile de mettre sur un buisson un bonnet de quelque couleur qu'il soit.

A l»ri dans la tourmente, où l'arbre du pocte Sous un ciel déjà sombre obscurément végète.

Et d’où la sève monte et coule encore en moi.

Si quelque vert débris de ma pâle couronne Refleurit aux rameaux et tombe aux veuts d’automne.

Que ces feuilles tombent sur toi !

Je conçois que , si la femme aimée vous rend parfaitement heureux, vous puissiez dire que son nom est celui de votre bonheur ; mais ce que je ne conçois pas, c’est que votre cœur écrit e avant vous le chiffre de ce nom, et que vous prétendiez conserv er à ce chiffre ou à ce nom une chaste ombre de femme. Je conçois que la femme dans laquelle vous avez mis toute votre existence soit le lit où eoulc le fleuve de votre vie ; mais je ne conçois pas ce que c’est qu’un lit d’ombrage, je ne conçois pas que, si le flot de votre vie y chante en roulant une étoile [un flot qui chante en roulant une étoile!), le murmure de ce flot puisse monter au lit du fleuve. Je conçois que cette femme, nom de bonheur et lit d’ombrage, puisse encore être l'abri sous lequel végète le poëte, ou, puisque vous le préférez, l’arbre du poète; mais je ne conçois pas que jamais la sève puisse monter de l’abri pour couler en l’arbre, je ne conçois pas que les feuilles vertes qui refleurissent aux rameaux tombent, et tombent sur l’abri.

Et qu’on ne dise pas que soumettre la poésie à un si minutieux examen, e’est glacer l’imagination, froisser les ailes du poëte entre les gros doigts de l’analyse,

El hasarder la musc à sécher de langueur.

Non, mille fois non ; je soutiens qu’avec du travail on peut être élégant, brillant, hardi, téméraire même, sans cesser d’être correct et sensé ; que tous les vrais poëtcs de tous les âges, et entre autres M. de Lamartine lui-même, l'ont prouvé surabondamment, et que la source de ces non-sens n’est ni l’ignorance, ni l'impuissance, mais le dédain pour les règles, et surtout la précipitation paresseuse qui sacrifie parfois le bien faire au besoin de faire vite.

CHAP. XXH.

Deux siècles se sont moqués de Benseradc pour avoir dit à propos du déluge dans ses Métamorphoses d’Ovide en rondeaux :

Dieu lava bicu lu tête ù sou image,

traduction libre de Tertullien qui appelait le déluge la lessive générale de la nature, diluvium, naturœ generale lixivium . Ce style de buanderie me rappelle M. Auguste Barbier:

Il est, il est sur terre une infernale cuve,

On In nomme Paris; c’est une large étuve.

Une fosse de pierre aux immenses contours.

Qu’une eau jaune et terreuse enferme à triples tours ;

C’est un volcan fumeux et toujours en haleine Qui remue à longs flots de la matière humaine... etc.

Tout cela fait bondir le cœur, et je pourrais citer dans M. Barbier plusieurs passages de ce genre, sans même parler de ceux où il pousse jusqu’au cynisme le plus effronté. M. Barbier, qui voulut dépasser Juvénal en hyperboles et en crudité d’expression, est un homme d’un talent remarquable, mais il a dans ses vers, le même défaut que Timon l’Athénien dans sa prose. Si ces deux écrivains ont infiniment d’esprit, de verve et d’originalité de style, ce sont bien, d’autre part, les plus étranges fabricateurs de figures triviales que la France ait produits. C’est dans le Livre des Orateurs qu’on trouve que les orateurs pathétiques « doivent tenir l’assemblée dans un état de moiteur et de peau assouplie ; » que le style de M. de Kératry « n’est pas sans une sorte d’insufflation cahotée , mais échauffante, » etc., etc.

L’auteur du Chemin de traverse sait, aussi bien que tous ces messieurs, et il l’a montré dans bien des pages excellentes, que la métaphore est défectueuse quand elle est forcée, quand l'analogie entre les idées comparées n’est ni assez naturelle, ni assez sensible, et cependant il a écrit : « On voyait au bout du jardin, dont il avait l’air d'étre le dogue fidèle, le Rhône

UK LA ItllËTORJQUE.

«fui sc déroulait en aboyant... le Rhône a une grande voix et de grands bras, il est limpide, il étincelle, il marche à grands pas, Ion jours en poste, faisant claquer son fouet comme un gentilhomme en vacances ! ... » Le Chemin de traverse est en partie dans ce goût. Mais le sublime, le nec plus ultra du genre, c'est un des critiques de notre siècle dont les excentricités métaphoriques rempliraient des volumes. Je n’en citerai qu’un exemple. 11 s’agit de prouver la supériorité du style de M. Léon (iozlan sur celui de MM. les vaudevillistes en général. « A la représentation de cette pièce ( Trois Bois et trois Dames) on éprouvait, dit le critique, des voluptés de syntaxe à écouter ces phrases bien assises sur leurs hanches, cheminant d’une allure preste sans ehopper, sans sc prendre les jambes dans les plis de leurs robes, sans piquer du nez en terre, au lieu des périodes bancales, des affreux tortillards enchevêtrant leurs pivots de mandragore, qui se démènent hideusement dans le style de ces messieurs. « Ici il n’y a plus rien à souligner. 11 faudrait des italiques d’un bout à l'autre.

Encore quelques observations. Evitez avec soin dans vos métaphores l’anachronisme et l’abus des mots techniques.

J’appelle anac/irom'sme l’application à un siècle d’une image qui se rattache aux idées d’un autre siècle. Traitez-vous de l'antiquité ou du moyen âge, arrière, je vous prie, toute métaphore tirée de la poudre à canon, et à plus forte raison du coton-poudre , de la vapeur, du progrès des lumières, du gouvernement constitutionnel ou du télégraphe électrique. Ne parlez pas d'un sourire stéréotypé sur les lèvres de Diane de Poitiers, ni de la silhouette de Ilenri IY r , etc.

La science beaucoup plus répandue de nos jours, les découvertes entrées rapidement dans le domaine public ont enrichi la langue d'une foule de métaphores dont les écrivains des deux derniers siècles, les eussent-ils connues, se seraient soigneusement gardés , parce que leurs lecteurs ne les auraient point comprises, et qu’en définitive , il ne faut pas l’oublier, le premier mérite, quand on parle, est d’être entendu. Nous pouvons nous permettre beaucoup plus sous

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ce rapport; n'allez point cependant amonceler dans un ouvrage d’imagination toutes les bribes technologiques d’architecture, de peinture, de chimie ou de botanique, que vous aurez ramassées dans les cours de la faculté ou dans le feuilleton de la veille. N’en usez que d'urgence, à longs intervalles, sans afféterie ni pédantisme, et la clarté sauve. Ayez surtout au moins les premières notions de la science à laquelle vous empruntez vos métaphores. On a blâmé le vers de J. -B. Rousseau ;

Et les jeunes zéphyrs de leurs chaudes haleines Ont fondu l’écorce des eaux ;

car si la glace qui couvre la surface de l’eau peut jusqu'à un certain point sc comparer à une écorce, on se figure mal de l’écorce fondue comme du métal. Mais que dira-t-on de deux exemples cités par Al. Wcy ? l’un est d’un romancier moderne qui, dédiant son livre à un peintre, et voulant lui faire sentir que tous deux contribuent à propager les memes idées, chacun dans son genre, s’exprime ainsi : « Vous et moi, l’un avec son pinceau, l’autre avec sa plume, nous suivons deux lignes parallèles, qui aboutissent au même point. » Romancier, mon ami, accordez-vous avec M. Legendre qui dit au § xu : « Deux lignes sont dites parallèles, lorsqu’étant situées dans le même plan, elles ne peuvent se rencontrer d quelque distance qu’on les prolonge l’une et l’autre. » L’autre est d'un critique qui, dissertant sur les comédies de Molière, compare Agnès « à cette fleur exotique qui se développe en un moment, et qu’un jardinier mal avisé a mise sous cloche. Un beau jour, la fleur fait éclater sa prison de verre, sous les yeux de son gardien. » Connaissez-vous aucune fleur, meme exotique, qui possède cette merveilleuse propriété, et aucun jardinier, bien ou mal avisé, qui ait jamais éprouvé pareille déconvenue ?

Le poëte, le romancier, le critique ne sont point, sans doute, des savants de profession, mais qui les oblige de parler de ce qu’ils ignorent? Je ne leur pardonne qu’une espèce

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d’erreurs scientifiques, celles que consacre la fable ou le préjuge populaire; car eux aussi sont du peuple. Ainsi, les naturalistes ont beau se récrier, je n’interdirai à la métaphore ni le laurier bravant la foudre, ni les larmes du crocodile, ni le chant du cygne, ni l’aiguillon à la queue du serpent, ni l'influence léthifère du mancenillicr, etc. Personne ne croit assurément qu’une rivière, une fois mélée à l’Océan, puisse y conserver la douceur et la limpidité de ses eaux ; mais dès que la fable a doué la fontaine Aréthusc de ce privilège, il est permis à Voltaire de dire à propos de Mornay, resté pur et intègre au milieu de la corruption des cours :

Relie Arctlinse, ainsi ton onfle fortunée

Itoulc au sein furieux d'Amphilrite étonnée

Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs

Que jamais ne corrompt l’amertume des mers.

Si la métaphore est une comparaison abrégée, Yallégoric est une métaphore continuée. 11 fut un temps où l’allégorie était de mode par toute l’Europe. Toute doctrine religieuse, morale, scientifique, politique, le drame comme le sermon, la thèse comme la poésie, se présentaient alors sous forme de parabole. On avait des songes , des doclrinals, des nefs, des vergiers, des danses, sans parler des vingt-cinq mille vers du Roman de la Rose, ou du Roman du Renard, dont les diverses branches en comptent près de quatre-vingt mille, Boileau a fait l’histoire du burlesque, la mode de son temj s; s’il eût traité du moyen âge, il aurait écrit celle de l’allégorie. Elle se prolongea jusqu’à la fin du xvi e siècle; la monstrueuse épopée de Rabelais n’est pas autre chose, et tous en étaient si bien persuadés que les annotateurs sont tombés dans les bévues les plus bouffonnes, en s’obstinant à ramener à l’allégorie les passages mêmes où l’écrivain, laissant là le double sens, s’abandonne à tous les égarements de la fantaisie. 11 y a mieux : on a vu plus tard le Tasse, l’auteur de l’Asfrée, Chapelain et Coras, les meilleurs comme les pires, se croire obligés, pour assurer le succès de leurs livres, de supposer

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l’allcgoric là où elle n’était point, et s’en servir comme d’un passe-port utile à la circulation.

11 va de soi qu’il ne s’agit pas ici des allégories de cette espèce, pas plus que de l’apologue ou de la fable; ce sont là des genres de composition et non des ligures de style. L’allé- ' gorie dont je veux parler n’est qu’un detail jeté dans un poëmc ou dans quelque autre ouvrage, uoc image vive et diaphane dont on revêt une pensée, soit pour l’embellir et la rendre plus sensible, soit pour présenter avec ménagement quelque vérité utile, mais sévère. L’esprit charmé s’arrête d’abord à la surface ; mais pour peu que l’allégorie ait la justesse et la transparence exigées, il pénètre bientôt plus avant et saisit chaque rapport entre la pensée et l’image. Au premier rang des allégories classiques, je trouve les Prières et la Ceinture de Vénus dans Homère, la Renommée de Virgile, la Mollesse du Lutrin; ailleurs le Fanatisme, le Temps, le Sommeil, etc.

Souvent l'allégorie remplit à elle seule une petite pièce tout entière de prose ou de poésie. Ainsi les jolis vers de madame Deshoulières à scs enfants,

Dans ces prés fleuris Qu’arrose la Seine...,

ce qu’elle a fait de mieux, à mon goût. Ainsi, dans les Méditations sur V Évangile de Bossuet , le cheval dompté par le cavalier , qui représente si bien le chrétien sous la main de Dieu, et dans les Sermons, cette magnifique image de la vie humaine, dont on peut rapprocher, le style de Bossuet à part , un passage ingénieux des Inductions morales et physiologiques de M. de Kératry, où le monde est un palais dont le maître invisible accueille des voyageurs qu’y conduit un pouvoir inconnu. Ainsi, avant tout, la belle ode d’Horace :

O navi», refi rent in mare le novi Fiuvlm...,

le chef-d’œuvre peut-être des allégories. Comme tout y est à

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