DE LA RIIÉT0H1QUE
la fois juste et poétique! comme chaque mot s’applique bien et au vaisseau qui veut affronter encore la tempête, et à la république que menacent de nouvelles guerres civiles ! Comparez à celte admirable allégorie des morceaux de quelque valeur, sans doute, mais qui sont loin de cette perfection, par exemple, le palais (le l’Amour dans la Henriatle,
Sur les bords fortunes de l'antique Idalie...
et vous comprendrez mieux l’incontestable supériorité d’Horace.
Quelques rhéteurs distinguent Yullégorisme de l'allégorie. La différence, selon eux, c’est que, dans l’allégorie, le double sens, littéral et métaphorique, se poursuit jusqu’au bout ; l’image , quoiqu’elle ne serve réellement qu’à envelopper une pensée, a cependant, en quelque sorte, sa vie propre et indépendante. Je puis , dans Horace , ne voir que le vaisseau, la description en est exacte et complète; c’est la réflexion qui me fait pénétrer au delà et me montre la république. L’allégorisme, au contraire, ne présente qu’un objet, sous un nom emprunté. Par exemple, quand Milhridale veut prouver que, s’opposant seul aux invasions des Romains, son salut est nécessaire à tous les peuples :
Ils savent que, sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder,
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l’Italie ou suivre mon passage.
Évidemment le sens figuré me frappe à l'instant, et je ne puis distinguer ce torrent du peuple romain Mais pourquoi alors allégorisme? N’est-cc pas là une vraie métaphore?
11 en est qui appe lent mylhologisme les allégories tirées de la fable païenne ; mais donne-t-on un nom spécial à celles que fournissent l’Écriture sainte , l’histoire naturelle , les sciences, la société, etc.?
J'en dirai autant de deux figures que quelques rhéteurs
CUAP. XXII.
regardent comme des subdivisions de la métaphore ou de l’allégorie , ce sont la personnification et la subjectification. Ce dernier mot est une création de M. Fontanier. La personnification, disent-ils, consiste à faire d’un être abstrait un être réel par une simple façon de parler, par une fiction toute verbale, en quelque sorte; et la subjectification, à dire d’une partie ou a’un attribut de l’individu ce qui ne peut s’entendre que de l’individu lui-même.
Exemples donnés par M. Fontanier : Personnifications :
Argos vous tend tes bras, et Sparte vous appelle...
On sait que sur le trône une brigue insolente
Veut placer Aricie et le sang de Pallante...
Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ?...
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui...
Les vainqueurs ont parlé, P esclavage en silence
Obéit à leur voix, dans celte ville immense...
Subjcctifications :
Quand vos bras combattront pour son temple attaqué,
Par vos larmes du moins il peut être invoqué...
Le silence de Phèdre épargne le coupable...
Eh bien! analysez ces divers exemples elles passages analogues, et il vous sera aisé de voir qu’ils rentrent, soit dans la métaphore, soit dans la métonymie ou la synecdoque dont nous allons traiter. J’aimerais mieux rattacher à l’allégorie, la prosopopèe qui n’en est le plus souvent qu’un développement, comme je l’ai dit plus haut.
Quand l'allégorie peut se peindre, elle prend souvent le nom A' emblème. Remarquez, en passant, que Voltaire et après lui le D r Blair ont affirmé que toute métaphore doit nécessairement offrir une image sensible, que le crayon même ou le pinceau puisse figurer à l’œil. Le critique Clément, M. Fontanier et moi, nous ne sommes pas de cet avis. Bien des métaphores tirées de l’ouïe, de l’odorat, du goût, des êtres inanimés et abstraits, ne peuvent se peindre, et n’en sont
pas moins des métaphores. Les exemples en sont innombrables dans Voltaire lui-même.
L ’ allusion est aussi une espèce d’allégorie ou de métaphore. L’écrivain, à propos d’une idée, en réveille tout à coup une autre dans l’esprit du lecteur, et cet autre est un fait historique, une fiction mythologique, une opinion en vogue, un passage connu de quelque écrivain, c’est ce qu’on appelle l 'allusion réelle; ou bien, il emploie h dessein un mot susceptible d’un sens différent de celui qu’il lui donne, c’est Y allusion verbale; et dans tous les cas ce rapprochement inattendu ajoute de l’énergie, du piquant, de la nouveauté à sa pensée ou h son expression. Les auteurs qui joignent l’esprit de comparaison à beaucoup d’observations et de lectures abondent en allusions. Montaigne en est plein, sans parler même des citations positives, qu’il sait fondre si habilement dans son texte. Mirabeau, menacé par les tribunes de l’Assemblée, s’écrie : « Je n’avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. » Et dans un de scs admirables discours aux états de Provence : « Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens; mais atteint d’un coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel en attestant les Dieux vengeurs, et de celte poussière naquit Marius, Marius ! moins grand pour avoir exterminé les Ciinbres que pour avoir abattu dans Rome l’aristocratie de la noblesse. » Voyez Rousseau dans Y Emile. La nécessité d’endurcir de bonne heure l’enfance à la fatigue lui rappelle Achille plongé dans le Styx ; celle de la guérir des terreurs puériles, le petit Astyanax qui, à la vue du cimier étincelant d’Hector, se rejette en pleurant sur le sein de sa nourrice. Veut-il peindre les orages des passions qui grondent dans le cœur du jeune homme, à l’approche de la puberté, « Ulysse, s’écrie-t-il, ô sage Ulysse, prends garde à toi ; les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu. » Et dans son cinquième livre, quel charme n’ajoute pas l’allusion au tableau de la visite de Sophie dans l’atelier du menuisier où travaille Emile? « La
CIIAP. XXII.
folâtre essaye même d’imiter Emile. De sa blanche et débile main elle pousse un rabot sur la planche, le rabot glisse et ne mord point. Je erois voir l’Amour dans les airs rire et battre des ailes; je crois l’entendre pousser des cris d’allcgressc et dire : Hercule est vengé! »
Souvent, par l’allusion, le personnage mis en scène rappelle à son insu aux lecteurs un fait qu’ils connaissent, mais auquel ils ne songeaient pas, parce que, au moment où se passe l’action, ce fait est encore dans l’avenir.
Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis,
dit Joad à Joas et à Zacharie, que désuniront plus tard les haines religieuses ; et dans la Henriade :
Ton roi, jeune Biron, te sauve enfin la vie.
Tu vis!... songe du moins à lui rester fidèle!...
L’allusion défraye une partie des devises, des inscriptions, des épigraphes, des épitaphes même. Abuno disce omnes : voilà l’épigraphe du Manuel du libraire de Brunet. M. Lemaire songeait aux nymphes d'Ovide quand il préparait les cent cinquante volumes de sa Collection des classiques latins , uniformes par le caractère et le format, variés par les commentaires confiés à diverses mains.
... Faciès non omnibus una Nec divers i lumen...
Une mère désespérée écrit sur la tombe de son enfant le mot fatal de la Bible : Et noluit consolari; une mère résignée, le mot consolant de l’Evangile : Laissez venir à moi les petits enfants. On voit bien, dirait Jean Jacques, que ce n’est pas l’académie des inscriptions qui a fait celles-là.
Remarquez que l’allusion réelle doit rappeler des faits, des idées, des opinions, des mots généralement connus, et appar-
l)E LA HHÉTOHIQUE.
tenant en quelque surteau domaine public. Dès qu’elle réclame un commentaire, une note explicative, elle est défectueuse; c’est là le vice radical de certains ouvrages écrits du point de vue d’une société ou d’une coterie. Chacun, à charge de revanche, bien entendu, y fait allusion à une foule de belles pensées et de fines reparties profondément ignorées de tout ce qui vit et se meut en dehors de la coterie. Ces écrivains ont aussi tout un système d 'allusions verbales , qui n’est pas moins déplacé. 11 en est de leurs plaisanteries comme des romans allégoriques et de certains livres sur les mœurs et caractères ; pour les pénétrer, il faut avoir la clef. Ceci retombe dans les jargons de société dont j’ai parlé plus haut.
L’allusion verbale, en effet, n’est à proprement parler qu’un jeu de mots, une équivoque fondée sur une expression susceptible d’un double sens. « De quelle langue voulez-vous vous servir avec moi? dit Pancrace à Sganarelle. — Eh, parbleu! de la langue que j’ai dans ma bouche. » Deux seigneurs, dont l’un perdait et l'autre gagnait chaque jour dans la faveur du prince, se rencontrent face à face sur les escaliers du palais : « Quoi de neuf? demande l’un. — Rien, répond l’autre, sinon que vous montez et que je descends. » Les auteurs d 'Ana attribuent à Molière un mot qu’il n’a probablement jamais prononcé, mais qui rentre parfaitement dans les allusions verbales : « Messieurs, aurait-il dit un jour à son public, nous vous avions promis Tartufe pour demain ; nous regrettons d’être forcés de vous manquer de parole; monsieur le premier président ne veut pas qu’on le joue. »
On peut placer parmi les allusions verbales la figure nommée par les rhéteurs syllepse oratoire, pour la distinguer de la syllepse grammaticale, dont il sera bientôt question. La syllepse oratoire, en effet, consiste à prendre un mot dans les deux sens, au propre et au figuré, dans une même phrase. Sertorius veut dire que les vertus romaines, l'esprit romain, la pensée puissante qui donne à Rome la vie et la gloire, n’est plus dans les murailles même de Rome, mais dans son camp :
Rome n’est plus dans ttoinc, elle est toute où je suis.
cii ap. xxii. 319
OEnonc dit à Phèdre qu’un père, même dans ses rigueurs, ne dépouille pas tout sentiment de tendresse paternelle :
Un pcrc en punissant, madame, est toujours père.
Celte ligure est fréquente, mais défiez- vous-en. Elle rapproche souvent à l’aide d’un mot des idées complètement disparates, et court risque de tomber alors dans des allusions verbales qu’un goût difficile n’approuve pas toujours. Je n’aime pas Pyrrhus réunissant dans le même vers l’incendie trèspositif de Troie et les flammes métaphoriques de son amour :
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai j
et ce n’est qu’à la brusquerie comique du Misanthrope que je passe sa syllepse à l’adresse de Philinlc :