SES FIGURES. — TROPES D’INTENTION ET TROPES D’USAGE
Nous avons fait observer que certaines figures entrent tellement dans les habitudes du discours, appartiennent si intimement au génie de la langue, que le rhéteur n’a presque rien à dire sur leur emploi, et qu’il suffit de les énoncer et de les définir. Ce sont celles que l’abbé de Radonvilliers (') appelle tropes d’usage ou de la langue , pour les distinguer des tropes d’invention ou de l’écrivain, dont le mouvement plus libre a besoin par là même d’être guidé dans sa route et modéré dans ses écarts. 11 n’y a nul mérite, sans doute, n ais aussi nulle chance d’erreur, dans l’emploi de ces formes consacrées, aussi vieilles, semble-t-il, que le français même, dont tout le monde use, sans y songer, en parlant ou en écrivant, et qui n’en sont pourtant pas moins des figures : il est enflammé de courroux; lisez Cicéron; donnez-moi un petit verre; chevaucher sur un bâton, etc. Mais quand Racine dit :
Quel est ce glaive enfin qui marche devant eux ;
quand Corneille crée l’expression que nous avons déjà remarquée :
Et tous trois à l’envi s’empressaient ardemment
A qui dévorerait ce règne d’un moment ;
(*) Traité de la manière d’ apprendre tes langues. Paris, 1768, in-l a.
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quand, d’autre part, des hommes de talent se laissent entraîner aux vicieuses métaphores que nous avons signalées plus haut, il est bien évident que ce ne sont plus là des figures de domaine public, dont on ne doit tenir aucun compte à l’écrivain ; elles appartiennent en propre à celui qui les a créées , et peuvent, en conséquence, être étudiées comme formes à imiter ou à fuir.
Parmi les tropes d’usage ou de la langue, il faut ranger bien des métaphores, mais un plus grand nombre encore de métonymies et de synecdoques, et toutes les catachrèses. Je ne sache pas qu’on ait rendu nettement raison de ce fait, qui tient à la nature même des différentes figures que je viens de nommer.
Remarquons d’abord que les trois dernières se rattachent à la première. En effet, avons-nous dit, il y a métaphore toutes les fois que, en vertu d'une comparaison mentale, on emploie le signe d’une idée pour exprimer une autre idée semblable ou analogue à certains égards. Or tel est aussi le caractère de la métonymie, de la synecdoque et de la catachrèse; la différence, c’est que, pour celles-ci, la simple similitude ou analogie ne suffit plus, et qu’il faut ajouter un autre élément à la comparaison. Entrons dans quelques détails.
La métonymie est une métaphore dans laquelle les expressions substituées au mot propre supposent non-seulement une similitude quelconque, mais une correspondance bien marquée entre les deux objets comparés. Si je dis, à propos d’un soldat : C’est un lion dans les combats, je ne prétends établir qu’une simple ressemblance entre le courage impétueux du lion et celui de ce soldat ; c’est une métaphore. Mais si j’exprime la cause pour l’effet, le contenant pour le contenu, le signe pour la chose signifiée, il y a entre les deux idées correspondance positive, et qui existait préalablement à ma comparaison ; c’est une métonymie. Ainsi:
Métonymies de la cause pour l’effet ou l’instrument : Bacchus, Gérés, pour vin et blé; André Chénier a osé dire:
Allés sonder les flancs du plus lointain Nérée...
Une Cyb'clc neuve et cent mondes divers.
Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ;
Homère, pour la collection des œuvres de ce poëte ; Athalie, pour la tragédie dont cette reine est l’héroïne; un Rubens , pour un tableau de Rubens ;
Je l'ai vu cette nuit ce malheureux Sévère,
• La vengeance h la main...
pour l’épée, instrument de vengeance.
Métonymies de l’effet ou de l’instrument pour la cause : Cheveux blancs, pour vieillesse; la pâle mort, parce qu’elle rend pâle ;
O mon fils, A ma joie, ô l’honneur de mes jours !
... Sa main désespérée
M’a fait boire la mort dans la coupe sacrée;
un grand pinceau , une plume exercée, un bon violon, une fine lame, pour le peintre, l’écrivain, le violoniste, le spadassin.
Métonymies du contenant pour le contenu : Le verre, la bouteille, pour la liqueur qui y est renfermée ;
J’entends à haute voix tout mon camp qui m’appelle,
pour les soldats qui s’y trouvaient; un cachemire, du bourgogne, pour l’étoffe et le vin qui viennent de ces provinces ; je Portique, le Lycée, pour les philosophes réunis dans ces lieux ; Genève , Rome, pour les doctrines religieuses dont ces deux villes sont le centre,
Je ne décide point entre Genève et Rome.
Métonymies du signe pour la chose signifiée : La robe, pour les professions civiles; l’épée, pour la profession militaire; le sceptre, la couronne, pour la dignité royale ; le chapeau, pour
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le cardinalat; les bonnets rouges et les talons rouges, pour les démagogues et les aristomdes ; les parties du corps, pour le sens ou le sentiment dont elles sont ou dont on les suppose l’organe : Y œil, Voreille, pour la vue et l’ouïe ; le cœur, la cervelle, les entrailles, pour le courage, l’esprit, la sensibilité,
Mes entrailles pour lui se troublent par avance.
Métonymies du maître ou du patron pour la chose ellemême : Sainte-Gudule, Saint-Pierre, pour l’église qui leur est consacrée ; un louis, un napoléon, pour la pièce de monnaie qui porte Fefligie de ces princes.
La métonymie exige donc que les deux objets métaphoriquement comparés se correspondent mutuellement, chacun d’eux existant d’ailleurs indépendamment l’un de l’autre ; la synecdoque va plus loin, sa condition essentielle est une connexion, une cohésion des deux idées; non-seulement les objets comparés se correspondent, mais ils ne forment qu’un tout. Qu’il s’agisse d’un individu, d’une espèce, d’un genre quelconque, la synecdoque suppose l’emploi du plus pour le moins, du moins pour le plus, d’une partie pour une autre, dans un objet unique.
Tantôt la partie est prise pour le tout : La tête , pour l’homme entier,
J’ignore le destin d’une tète si chère ;
on paye tant par tète ; le toit, le sewi7, le foyer, le feu luimême, pour la maison : ce village compte tant de feux ; la Porte, pour l'empire ottoman, expression qui se rattache aussi à la métonymie ; cent voiles, pour cent vaisseaux ; un fleuve ou une ville, pour un royaume et ses habitants,
l,a Seine a des Bourbons, le 7Y6» - e a des Césars ;
une saison , pour toute l’année : il compte quinze printemps, etc.
Ou le tout pour la partie : lorsqu’on désigne, par exemple, un instrument ou un objet par le nom de la matière dont il est fait : le fer, pour l’épée ou les chaînes, et en combinant encore la synecdoque avec la métonymie , pour l’esclavage,
Tu dors, Brutus, et Home est dans les fera ;
Yairain, pour les trompettes, les cloches, le canon, etc.; la fougère, pour le verre fait avec la cendre de fougère; un castor pour un chapeau de poils de castor;
L'ivoire trop hâté deux fois rompt sur sa tête, etc.
Tantôt le singulier remplace le pluriel et réciproquement : le Français, le Belge, le riche, le pauvre, pour les Français, les Belges, etc. ; les Racine, les Corneille, pour Corneille et Racine ; l’ennemi vient à nous, pour les ennemis ; il est écrit dans les Prophètes, pour dans un prophète ; il l’a dit vingt fois pour un nombre indéterminé de fois (* ) .
Souvent le genre est employé au lieu de l’espèce, et l’espèce au lieu du genre : dans la Fontaine, le quadrupède écume, l’arôre tient bon, pour le lion écume, le chêne tient bon ; au contraire, dans Boileau :
Et vi(-on, comme lui, les ours et les panthères
S’effrayer follement de leurs propres chimères,
pour les animaux en général. La poésie latine, Horace surtout, emploie continuellement cette synecdoque.
(>) Voici un piquant exemple de la synecdoque du nomlire. Panurge consulte sur son mariage le philosophe Trouillogan. « Panurge. Me dois-je marier 7 — Trouillogan. Il y a de l'apparence. — Panurge. Et si je ne me marie point? — Trouillogan . Je n’y vois inconvénient aucun. — Panurge. Vous n'y en voyex point? — Trouillogan. Nul, ou la vue me déçoit. — Panurge. Je y en trouve plus de cinq cents. — Trouillogan. Comptcz-les. — Panurge. Jo dis improprement pariant, et prenant nombre certain pour incertain, déterminé pour indéterminé, c’cst-J-dire, beaucoup. »