‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 35 sur 70 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

La peste de ta c/iule, empoisonneur au diable!

En eusses-tu fait une à te casser le nez.

Tout le mérite de ces phrases et des allusions verbales, en général, est dans l’heureux emploi du mot à double entente ; l’esprit sourit à ces jeux que la raison ne désavoue pas, quand le sens du mot se trouve également juste dans les deux acceptions, et qu’ils sont d’ailleurs dans le ton de l’ouvrage. Boileau lui-méme n’a-t-il pas dit :

Ce n’est pas quelquefois qu’une muse un peu fine Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine.

Et d'un sens détourné n’abuse avec succès :

Mais fuyez sur ce point un ridicule excès...?

Je passerai donc de loin en loin une allusion verbale line-

DE LA IUHStORIQUE.

ment touchée, comme j’applaudis à la parodie spirituelle de quelque grand écrivain ; mais quant aux centons , aux paronomases ('), aux pointes, aux quolibets , aux calembours, on ne trouvera pas mauvais que la rhétorique s’abstienne de les ranger parmi les sujets dont elle s’occupe.

J’aime mieux terminer ce chapitre en recommandant vivement à la jeunesse de se garder avec un religieux scrupule de tout jeu de mots obscène, de toute équivoque graveleuse ou même inconvenante. Sans vouloir assurément faire de nos jeunes auteurs les émules des précieuses, je n’aime pas voir un homme sérieux prêter, même par inadvertance, aux épaisses gaillardises de quelques bouffons. Tout le monde sait que Cicéron ne dédaignait pas le mot pour rire, car son affranchi Tiron, ou quelque autre, avait publié trois volumes de ses bons mots et reparties facétieuses. Eh bien, il recommande d’éviter même la rencontre des syllabes qui, par leur réunion, pourraient réveiller des idées déshonnêtes ; quia, si ita diceretur , obscænius concurrerent li tierce.

On s’est fait une fausse idée du latin sous ce rapport. Parce que plusieurs modernes ont dit en latin des impertinences qu'ils n’auraient osé dire en français, on s’est imaginé que c’était là le génie de la langue latine, et on a pris à la lettre le vers de Boileau :

Le latin dans les mots l>rave l'honnêteté.

C’est un préjugé. Tous les rhéteurs latins, Cicéron, Varron, Quintilien, font une loi impérieuse de la plus sévère décence dans les paroles, comme dans la conduite. Quintilien va si loin qu’il 11 e veut pas même développer ce point. 11 est, selon

(') Centons. Pièce de poésie . plus ou moins longue, composée de vers ou fragments de vers pris de quelque auteur célèlire, mais détournés de leur sens primitif.

Parnnomase. Figure qui consiste h employer dans une même phrase, en les faisant contraster, îles mois dont le son est à peu pics semblable, mais le sens diiTercnl. Son àme se remplit d erreurs et de terreurs ; amantes, amenles ; dum f> aria , perçu ; tradnttore, traditore , etc.

CHAP. XXII

lui, de la pudeur romaine , remarquez l’expression ! de ne rceornmander l’honncteté du langage que par le silence : Ego romani pudoris more contentus verecu ndiam silentio vindicabo. Prendre pour type des mœurs antiques Martial, Juvénal, ou les historiens de Tibère à Capréc, ce serait apprécier les nôtres d’après Parny,Piron, ou les débordements des romanciers de la Régence et de notre siècle. De tout temps l'écrivain qui s’est respecté lui-même a respecté la décence. Toute allusion inconvenante répugne à sa dignité. Il rougirait, s’il lui était arrivé, même à son insu, d'exciter un rire indécent. La chasteté naturelle dans le langage annonce l’homme bien élevé et de bon goût, comme la chasteté volontaire dans les mœurs indique la puissance et l’énergie du talent.

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