OPPOSÉES
Observez ici comme tout se lie dans l’esprit humain. Par la comparaison et toutes les figures qui s’y rattachent, nous nous plaisions à rapprocher deux idées homogènes, et cette homogénéité arrivait graduellement à ce point que la ra-tachrèse finissait par les confondre en une seule. Puis, par l'hyperbole et la litote nous rapprochions deux idées toujours semblables, niais dont l’une était plus grande ou plus petite que l’autre. Enfin nous voici parvenus à rapprocher deux idées contraires. L'antiphrase nous mène à l'antithèse, et nous trouvons autant de charmes dans l’opposition que dans la similitude, dans l’antithèse que dans la métaphore, parce que, des deux parts, la rhétorique ne fait que constater les lois universelles de la nature.
« Les couleurs vives d’une draperie, dit Condillac, donnent de l’éclat à un beau teint, les couleurs sombres lui en donnent encore. Quand il ne s’embellit pas en dérobant des nuances aux objets qui l’approchent, il s’embellit par le contraste. » Voilà une image sensible des comparaisons et des antithèses.
L’antithèse n’est donc que le rapprochement des contrastes, comme la comparaison est le rapprochement des Semblables. L’antithèse, si fréquente dans la nature, ne peut manquer de l’être dans le discours.
Deux vérités opposées s’éclairent en se rapprochant, comme deux couleurs opposées se font ressortir l’une l’autre; exem-
Cil AP. XXIV.
pies : La jeunesse vit d’espérance, la vieillesse de souvenir; — ce ne sont pas les places qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les places. — Pourquoi la forme de la phrase ne chcrcherait-cllc pas à exprimer un contraste que comporte si bien le fond de l’idée ?
Quand Florus compare la Rome des empereurs si cette Rome naissante qui portait ses vœux au Capitole pour la conquête de Tibur et de Prénesle, devenus depuis les maisons de plaisance du peuple-roi; quand Auguste demande aux jeunes gens d’écouler un vieillard que les vieillards écoutaient lorsqu’il était jeune, audite, jurenes, senem quem juvenem senes audiere; quand Bossuet rappelle l’Océan traversé tant de fois par la reine d’Angleterre dans des fortunes si diverses, l’opposition dans les faits amène nécessairement l'antithèse dans les mots.
Combien de fois n’est-il pas arrivé que deux sentiments contraires se partagent notre âme, que deux opinions, deux points de vue différents divisent des individus ou une assemblée entière? L’antithèse naît ici d’ellc-mème. C’est elle qui fait le plus souvent tout l’arlilice du monologue et du dialogue dramatique, que les interlocuteurs se nomment Narcisse et Burrhus, ou Alceste et. Philinle ; c’est sur elle que roulent la strophe et l'anlislrophe des chœurs grecs et les imitations qu’en ont faites les modernes. Connaissez-vous rien de plus grand que l’antithèse de Socrate s'adressant à ses juges : « Maintenant retirons-nous, moi pour mourir, et vous pour vivre ; » rien de plus touchant que celle d’Hérodote : « Préférez toujours la paix à ta guerre; car pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs pères, et pendant la guerre, ce sont les pères qui ensevelissent leurs enfants; » rien de plus gracieux que celle de Quinault :
Vous juriez autrefois que cette ourle rebelle Se ferait vers sa source une roule nouvelle.
Plus tôt qu’on ne verrait votre cœur dégage :
Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine,
L’esi te meme penchant qui toujours les entraîne;
Leur cours ne change point, et vous avez change...
DE I.A lUlÉTOHIQl'E.
L’antithèse est la vraie expression du sentiment, toutes les fois que l’esprit est tellement frappé d’un contraste qu’il ne peut le rendre d’une autre manière- Telle est la situation de Rodrigue, au premier acte du Cid. Son monologue est peutêtre un peu long, mais il est vrai et naturel,
Puisque son père est t’offensé,
Et l’offenseur te père de Chimcne.
L’antithèse est alors aussi bien placée dans la pompe d’une tragédie que dans la simplicité d’une lettre. Clytcmncstre va retourner en Argos après la mort de sa fille qu’elle avait amenée pour l’hvmen d’Achille ;
Et moi qui t’amenai triomphante, adorée,
Je m’en retournerai seule et désespérée;
Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on tes avait semés...
Madame de Sévigné ne dira pas autrement que Clytemnestre :
« Quand j’ai passé sur ces chemins , j’étais comblée de joie dans l’espérance de vous voir et de vous embrasser ; et en retournant sur mes pas, j’ai une tristesse mortelle (fans le cœur, et je regarde avec envie les sentiments que j’avais en ce temps-là. >•
Dans tous ces exemples, l’antithèse n’est que le reflet do l’opposition qui existe réellement dans les idées, les faits, les sentiments ; et ce rapprochement préalable entre les choses ne peut que gagner en clarté, en force, en grâce, en pathétique, au rapprochement entre les mots.
D’où vient donc que tant de rhéteurs blâment l’antithèse, et que plusieurs vont presque jusqu’à la bannir des sujets sérieux? C’est que si l’antithèse déplacée est un vice, elle est un vice aimable et décevant, dulce vitium , disait Quintilien à propos de Sénèque ; qu’en conséquence , beaucoup d’écrivains et des plus ingénieux sc sont laissé prendre à ses charmes, qu’ils ont torturé les choses pour rapprocher les mots,
criAP. xxir.
qu’ils ont abusé de l’antithèse, comme d’autres de l’ellipse, de la métaphore, de l’hyperbole, de la périphrase, choses également bonnes en soi , et qu’enfin la peur de l’abus a fait proscrire l’usage ; c’est que , d’une autre part , le tour de phrase, dans l’antithèse, étant toujours le même, cette symétrie incessante amène l’uniformité, que de l’uniformité naît toujours l’ennui, et qu’on pardonne tout plutôt que l’ennui.
Tout auteur de portraits et de parallèles, tout bel esprit, en prenant même le mot dans son meilleur sens, penche vers l’antithèse. Pascal et Corneille en ont de sublimes; Pline le jeune, Sénèque, Fléchier, Marivaux, de vives et d'ingénieuses; mais ces derniers ne peuvent s’en rassasier, et ils en deviennent faux et fatigants. Fléchier veut dire que mademoiselle de Rambouillet fit preuve d’une sagesse au-dessus de son âge. « Qui ne sait qu’elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; qu’elle eut de la sagesse dans un temps où l’on n’a presque pas encore de la raison ; qu’on lui confia les secrets les plus importants , dès qu’elle fut en âge de les entendre; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses plus tendres années, et qu’elle fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables de les recevoir ? » Il est évident que la vérité, comme la variété, a été sacrifiée à cette synonymie antithétique.
Parmi nos contemporains, MM. Jules Janin et Victor Hugo, le dernier surtout, sont les plus effrénés partisans de l’antithèse. Les œuvres de critique et de théâtre de M. Victor Hugo en fourmillent. Ensemble et détails, but et moyens, actions et caractères, décors même, machines, ornements, costumes, tout lui est matière à contraste, à batteries et à cliquetis de mots. Il les prend de droite, de gauche, à tort et à travers. C’est une grande faute, et qui, dans un génie d’ailleurs si fécond et si puissant, gâte beaucoup de bonnes pages.
On a distingué diverses espèces d’antithèses.
Fait-on revenir les mots sur eux-mêmes dans deux propositions successives et opposées l’une à l’autre, l’antithèse prend le nom de réversion. Ainsi Bourdalouc : « Nous ne
devons pas juger des règles et des devoirs par les mœurs et par les usages ; mais nous devons juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles. Donc, c’est la loi de Dieu qui doit èlrc la règle constante des temps, et non la variété des temps qui doit devenir la règle et la loi de Dieu.» Tout le monde connaît l’épigramme d'Ausone:
Pauvre Didon. où l’a réduile De les maris le tnsle sort?