‹ De la rhétorique ou de la composition oratoire et littéraireChapitre 39 sur 70 · I.’un en mouranl cause ta fuite · texte numérisé non relu

I.’un en mouranl cause ta fuite

L’autic en fuyant cause ta mort.

M. de la Rochefoucauld avait dit : <t Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. » Madame de Grignan retourna la pensée : « Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. » Ces contrastes symétriques plaisent à l’esprit, pourvu qu’ils soient présentés sobrement et à propos. « En effet, dit Pascal, ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes. »

Vous savez ce que l’on nomme en logique enthtpnème : c'est un syllogisme tronqué, dont on a retranché ou la majeure, ou la mineure, ou la conclusion. Il ne reste plus alors que deux membres qui, par leur rapprochement, forment une antithèse spéciale qu’on a appelée enlhymémisme. L’unique vers de la Mcdée d’Ovide qui nous soit parvenu :

Servare polui, prrdere an possim rogas?

Quoi ! j’ai pu le sauver et ne pourrais le perdre!

la fameuse ellipse de Racine :

Je t'aimais inconstant, qu’aurais-je fuit fidèle?

sont des enlhymémismes. Molière avait fait dire à Dorinc :

Quoi ! vous clés dévot, et vous vous emportez !

en ap. xxiv. 343

et Virgile avait mis dans la bouche de Didon cette parole si touchante :

Non ignora mal i, miseris suceurrere itisco.

Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur!

De Belloy, profitant de ridée de Virgile et de la forme de Molière, on a fait dans le Siège de Culuis un enthymémisme remarquable :

Vous l'ùles malheureux, et vous êtes cruel !

Vous voyez que M. Dclille, dans sa traduction du vers de Virgile, oppose à l’adjectif malheureuse un substantif appartenant à la même racine. Celte espèce d’antithèse se nomme dérivation, quand les mots, différents entre eux, ont une origine commune,

Tou liras est invaincu mais non pas invincible... lit le combat cessa faute de combattants ;

et polyptote, quand ce sont diverses formes du même mot :

Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire.

Et ton nom deviendra, dans la race future.

Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure.

Enfin le paradoxisme est une antithèse d’idées formulée à l’aide d'une alliance de mots qui semblent s’exclure mutuellement. Ainsi le fameux vers de Corneille :

Et monte sur le faite, il as/tite à descendre;

ainsi plusieurs vers de Racine :

Et Dieu ti ouvé fidèle en toutes scs menaces...

Dans une longue enfance ils l’auraient fait vieillir... Pour réparer des ans l’irréparable outrage-., etc.

DE LA RHÉTÜItlQUË.

Les heureux paradoxisines de ce genre sont une des formes antithétiques les plus ingénieuses. Mais, qu’on me pardonne de inc répéter toujours, évitez encore ici l’abus et l’affectation, et ne rapprochez pas ces mots qui, comme on l’a dit :

Hurlent d’effroi de se voir accouplés.

Les ligures dont il vient d être question expriment, comme vous voyez, une opposition réelle entre les idées ou entre les sentiments, représentée par une antithèse entre les mots. Mais n’y a-t-il pas une autre sorte d’opposition ? Quand un écrivain dit, ou du moins parait dire le contraire de ce qu’il pense, quand il conseille, prescrit, ordonne même le contraire de ce qu’il veut, quand il prétend ne pas énoncer ce qu’en effet il énonce, s’adresser à l’un quand il s’adresse réellement à l’autre, ne reconnait-on pas dans tous ces contrastes entre l’expression et la pensée une antithèse interne, en quelque sorte, qui mérite notre attention? Pour que cette figure ajoute au discours de la valeur et de l’énergie, elle devra être présentée de façon que le lecteur ne puisse manquer, d’une part, d’interpréter les paroles dans le sens voulu, et se plaise, de l’autre, au facile travail de cette interprétation.

Voilà donc de nouvelles formes d’antithèses. Ce sont celles qu’on nomme, en rhétorique, ironie, épitrope, astéisme, prétérition, rétroaction, correction, communication , etc.

Tout le monde sait ce que l’on entend par ironie ; j’en ai déjà parlé, à propos de la réfutation, et le mot, comme la chose, appartient au langage usuel. Cette contre-vérité, par laquelle on loue en apparence ce qu’on blâme en réalité, trouve aussi bien sa place dans le ton noble et sérieux que dans le plaisant et le familier. Prenez la scène troisième du deuxième acte de Tartufe, depuis ces mots de Dorine :

Non, non, je ne veux rien ; je vois que vous voulez Elrc à monsieur Tartufe,

jusqu'à ceux où la naïve douleur de Marianc fait si bien ressortir l’cnergique puissance de l’ironie :

CHAI>. XXIV

... Ali! tu me fais mourir ;

rapprochez-en l’admirable strophe d’FFermione, acte IV, scène 5, d' Andrornaque :

Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse...

jusqu’à la lin ; et vous pourrez vous faire une idée de la valeur de l’ironie dans le genre tragique comme dans le plaisant.

Vous la comprendrez encore mieux , si vous avez vu Andrornaque, je ne dirai pas jouée, mais exécutée, accomplie, per fur mcil , comme parlent les Anglais , par M llc Hache! . L’ironie y est poussée jusqu’au sarcasme, qui, selon la définition de Robertson, n’est qu’une ironie amère, irrisio amarulenta. Avec ce rôle d’Hermione, un des modèles de l’ironie sarcastique sérieuse, car j’aurais trop à citer dans le plaisant, est une pièce de Corneille, que je regarde comine une dœ plus étonnantes productions de son génie , Nicomède. Quand on relit celle pièce, on ne s’étonne pas que M n ° Clairon ait toujours regretté de ne pouvoir jouer le rôle principal. Ce fut un des triomphes de Talma. Cette ligure de Talma, d’ordinaire si sombre et si tragique, prenait ici un singulier caractère d’audacieuse jovialité. Tandis que la fierté indomptable et la téméraire ardeur de la jeunesse respiraient sur son front et dans ses regards, l’amère ironie, le profond mépris pour Rome et la cour esclave qu’elle s’asservissait, sc peignaient dans les coins relevés de cette bouche dédaigneuse. Ceux qui ont eu l’heur de l’entendre se rappellent de quel ton il disait à Flaminius :

Attalc a le cœur grand, l’esprit grand, l'âme grande.

Et toutes les grandeurs dont on lait un grand roi...

Et si Flaminius en est le capitaine,

Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimènc...

b Attale :

DK LA RHETORIQUE.

Vous avez de l’esprit, si vous n’avez du cœur...

à Laodice, après son entretien avec l’ambassadeur de Rome,

Vous a-t-il conseille beaucoup de lâchetés.

Madame?...

et par dessus tout cette scène 3 de l’acte II, où Corneille a donné tout le grandiose de la tragédie à un caractère comique que la comédie ellc-mcme semble avoir craint de toucher après lui, le railleur.

Non-seulement l’ironie parait louer ce qu’on blâme en effet, mais elle conseille le contraire de ce qu’on veut; pour mieux faire sentir toute l’horreur du mal , elle demande qu’on l’exagère jusqu’au délire :

... Poursuis, Néron : avec de tels ministres,

Par des faits glorieux tu vas te signaler ;

Poursuis ; tu n’as pas fait ce pas pour reculer ;

et à la fin d ’Andromaque :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance (<),

Et je te loue, ô ciel ! de la persévérance.

Cette façon d’ironie se nomme èpilrope. Deux observations applicables à l’épitrope comme à l’ironie : c’est d’abord de les présenter de façon que le lecteur ou l’auditeur ne s’y trompe pas, ne s’avise point de prendre vos paroles à la lettre, et ne puisse même supposer un instant que vous parlez sérieusement. C’est ensuite , dans les sujets graves , d'ennoblir l’ironie par la hauteur avec laquelle on ressaisit le

(■) Et pérance est-il le mot propre? De* critique* l’ont blâmé. C’eit ainsi que Quinlilien reproche à Virgile : JVec tantum potui sperare dolorem. Espéra net n’est pas le synonyme d 'attente. Je ne m'aviserai pas de prononcer entre Virg le et Quintilirn ; mais quant à Racine, le ton généralement ironique du morceau justifie pleinement à mes yeux l’emploi A'espérance pour attente.

CHAP. XXIV

ton sérieux. Nicomèle est encore un modèle sous ce rapport.

On voit que l’ironie qui Maine en paraissant louer est trèsfréquente, celle qui loue en paraissant blâmer est plus rare, et ne s’admet d’ailleurs que dans les ouvrages légers. On l’appelle astéismc. Ainsi ces paroles du Lutrin où la Mollesse, en regrettant l'heureux siècle des rois fainéants, fait le plus bel éloge de la triomphante activité de Louis XI Y ; ainsi plusieurs passages du même Boileau dans scs Epîtrcsau roi,

Grand roi,ce c scde vaincre, ou je cesse d’écrire, etc.

qui rappellent la lettre de Voiture au duc d’Enghien , après la bataille de Rocroi. C’est la 141 e , qui n’est qu'un long astèisme du premier mot au dernier.

J’ai dit qu’il y a beaucoup d’autres formes où la pensée contraste avec la parole. Ici Ion affirme ou l’on rappelle certaines idées, certains faits, tout en disant qu’on les passera sous silence, pretèrition ; là, on feint de s’ètre laissé emporter à la passion, ou d’avoir mal apprécié les choses, et l’on revient à dessein sur ce que l’on a dit pour le fortifier, l’adoucir, le rétracter même et produire ainsi plus d’effet, correction, rétroaction, épanorlhose ; on a l’air tantôt d’admettre jusqu'à un certain point les objections de l’adversaire et de reculer devant lui, pour reprendre bientôt après ou s’assurer immédiatement un avantage décisif, concession, préoccupation, prolepse ; tantôt de le consulter, d'entrer dans son opinion, de partager ses erreurs, afin de l’amener moins péniblement à l’aveu ou au repentir, communication ; plus loin, on semble mettre en question ce que l’on a déjà irrévocablement décidé, délibération ; ou encore s’enquérir de ce que l’on sait fort bien, interrogation ; si bien meme que souvent, après avoir fait la demande, onlait la réponse, au lieu de l’attendre, subjection.

Analysez toutes ces figures, et vous conclurez que toutes se rattachent à l'ironie, en ce sens que l’idée exprimée n’y est pas h elle-même son but, et qu’il n’en est aucune à laquelle ne puisse s’appliquer le mot fameux de Talleyrand : » La

DE LA BHÈTOÇIQL'E,

parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. » Ne perdez pas de vue ce caractère de double entente; c’est lui qui justifie non-seulement le rang que j’assigne h ces formes du discours, mais le nom même de figures que je leur donne. En effet, que la concession, par exemple, soit réelle, que vous compreniez vous-même et confessiez votre erreur, ou encore que vous soyez positivement incertain et ne sachiez en vérité quel parti prendre, il n’y a plus figure. L’expression d’un aveu ou d’une hésitation de lionne foi n’est pas plus une figure que celle d’un conseil, d’une demande, d’une plainte, d’un éloge, d’un remercîment, en un mot de tous les sentiments et de toutes les opinions humaines (').

Autres exemples : Agamemnon, déplorant le coup fatal qui frappe Iphigénie, est interrogé tour à tour par Areas et par Clytemnestre. Areas, éveillé par son roi, lui demande quel besoin lui a fait devancer l’aurore, quels malheurs lui arrachent les larmes qu’il verse, s’il pleure Clytemnestre ou bien Iphigénie. Areas interroge parce que réellement il ignore : point de figure, emploi forcé de la formule usitée en français pour l’interrogation. Mais quand plus tard Clytemnestre le presse de ces questions redoublées :

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?

Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse?

Où sont-ils ces combats que vous avez rendus ?

Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus ?

Quel débris parle ici de votre résistance ?

Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?

figure alors ; car toute cette tristesse d’Agamemnon n’est dans la pensée de Clytemnestre qu’une odieuse hypocrisie; elle sait fort bien qu’il n’y a eu ni combats, ni flots de sang, ni

(■) Et c'est pourquoi , après avoir retranché des figures toutes les variétés de la description, j'en retranche encore, comme l'avait déjà fait M. Fontanier. la commination, Y imprécation , Yoptalion, la déprécation, le serment, la dubitation, la licence, en uu mot toutes les formes consacrées pour exprimer un sentiment réel. Soyez maudit, le ciel vous confonde , est une imprécation sans doute, mais n’est pas plus une figure que la formule interrogative : Comment tons portez-vous ?

chàp. xxiv. 549

débris, ni champs couverts de morts, et qu’il n'y a point de réponse possible à ses questions.

Il y a figure quand Massillon, dans le Sermon sur le petit nombre des élus, interroge et répond en même temps, tout en conservant la forme interrogative : « Quelle est, selon l'Ecriture, la voie qui conduit à la mort? n’est-ce pas celle où marche le plus grand nombre? Quel est le parti des réprouvés? n’cst-ce pas celui de la multitude? » Assurément, c’est comme s’il disait : la voie où marche le plus grand nombre conduit à la mort, le parti de la multitude est celui des réprouvés. Mais cette incertitude apparente sur ce qu’il sait mieux que personne, cette modestie feinte avec laquelle il semble vouloir s’éclairer des lumières de son auditoire, et se faire un d’eux pour prévenir leurs objections, tout cela donne au discours une tout autre énergie que s’il se contentait de la simple afiîrmation.

Il y a double, triple figure, interrogation, communication, délibération, prètèrition, dans Boileau, lorsque, déterminé à décrire le ridicule accoutrement de la femme avare, et le décrivant en effet, il a l’air d’aflirmer qu’il ne le fera pas, tout en demandant à son lecteur s’il doit le faire :

Décrirai-je s#s bas en trente endroits percés.

Ses souliers grimaçants vingt fois rapetassés ?

Peindrai-je son jupon bigarré de latin...? etc.

Un seul exemple de chacune de ces figures en fera mieux apprécier la nature que toute dissertation.

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