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Fontaines! mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de scs vieux régiments à la journée de Rocroy en devait achever le reste dans les plaines de Lens,... etc. »
L’artifice de ces transitions consiste dans l’emploi d’une idée intermédiaire, qui lie deux idées contraires, ou mémo semblables, mais distantes, en quelque sorte. Racine veut une idée qui justifie 5 la fois les compliments et les reproches adressés à Pyrrhus; il trouve l’exemple d’Achille : — Oui, comme ses exploits.... Mais, ce qu’il n’eîU pas fait.... Bossuet en veut une qui rapproche la bataille de Rocroy de celle de Lens; il trouve l’Espagne vaincue à Lens comme à Rocroy: — Elle ne savait pas.... Il aurait pu prendre également la France victorieuse dans les deux journées, etc.
L’antithèse est la forme la plus ordinaire de ces transitions; continuez de feuilleter l’oraison funèbre de Condé : — Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l'archiduc, il rendait au roi d’Angleterre tous les honneurs qui lui étaient dus.... Nous avons parlé des qualités de lame, venons maintenant aux qualités de l'esprit.... Si les autres conquérants ont reçu une récompense aussi vainc que leurs désirs, il n’en sera pas ainsi de notre grand prince, en effet,... etc. — C'est en étudiant les auteurs qui ont ainsi travaille leurs transitions, Racine surtout et Massillon, que vous trouverez les modèles de ces mille artifices, et que vous vous habituerez à les employer vous-même à l’occasion .
En général, la transition par l'antithcsc, dont il ne faut pas abuser d’ailleurs parce qu’elle est trop facile, est un excellent moyen d’amener les contrastes, ce point si important à observer dans la disposition. En effet, si le sentiment de l’unité, de l’ordre, de la symétrie, des proportions exactes, est dans notre nature, clic comporte également et à un aussi haut degré celui de la variété, des contrastes, de la surprise. « Similitudo
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satielalis est mater, » «lit Cicéron. Ce que l’on a traduit par ce vers si connu :
L'ennui naquit un jour de runiformité •.
Disposez donc votre ouvrage de manière à y faire contraster les idées et les formes. L'âme, comme le corps, ne supporte ni une longue inertie, ni une longue tension de forces; l’une et l’autre en usent les ressorts; qu’au repos succède le mouvement, ou encore à un mouvement énergique un mouvement plus doux, pourvu toutefois que tous deux appartiennent au même ordre d’idées et se développent sur le même terrain. Ne croyez pas, en effet, qu'il s’agisse de passer brusquement de la folie à la raison, de provoquer les larmes, puis un instant après le rire, pour revenir bientôt du rire aux larmes; loin de là : les romans, les'drames, les vaudevilles, qui affectent ces oppositions heurtées, ces rapprochements discords, pèchent, à mon gré, contre l’art aussi bien que contre la nature. Écrivains, aimez la variété, mais non les disparates qui choquent et révoltent:
Sed non ut placidis codant immitia, non ut
Serpentes avibus geminentur, tigrilius agni *.
1 » Une longue uniformité, dit Montesquieu, rend tout insupportable : le même ordre des périodes longtemps continué accable dans une harangue, les mêmes nombres et les mêmes chutes mettent de l'ennui dans un long poème. S’il est vrai que l’on ait fait cette fameuse allée de Moscou à Pélersbourg, le voyageur doit périr d’ennui, renfermé entre les deux rangs de celte allée... L'Âme aime la variété... C'est ainsi que les historiens nous plaisent par la variété des récits, les romans par la variété des prodiges, les pièces de théâtre par la variété des passions, et que ceux qui savent instruire modifient le plus qu’ils peuvent le ton uniforme de l’instruction. » Essai sur le goût.
3 N’allez point accoupler le serpent et l'oiseau, l.a haine avec l'amour, le tigre avec l'agneau.
Arl f>oét
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Imitez les artistes. En conservant à sa statue des bras et des jambes de dimensions pareilles et également proportionnés au reste du corps, le sculpteur a soin de donner à chacun de ces membres une attitude différente et d'arriver ainsi au contraste sans blesser la symétrie. Le peintre repousse sa lumière par des ombres vigoureuses; mais c'est du même soleil ou du même flambeau que proviennent les ombres et les lumières; pour les unir, il cherche à imiter cette transition d'une teinte à l'autre que l'air ambiant produit dans la nature, et si ses couleurs crient, si ses jours papillotent, c'est qu’il a violé ou ignoré les principes de son art. Le génie de Beethoven et le talent de Félicien David feront succéder au calme embaumé du malin les mugissements et les éclats de l’orage, puis ramèneront bientôt après la sérénité ; mais ees mille bruits se fondront toujours, ici, dans la grande voix du désert, là, dans l’harmonie universelle de la nature pastorale.
Voulez-vous du public mériter les amours ?
Sans cesse, en écrivant variez vos discours...
Heureux qui, dans scs vers, sait d’une voix légère,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.
Ou plutôt heureux qui sait être à la fois égal et varié, égal par le tissu, varié par le dessin et la couleur.
Chose assez étrange! L’école appelée romantique, qui pourtant ne pactisait guère avec Boileau et tenait ses préceptes en médiocre estime, s’avisa de prendre celui-ci à la lettre, et substituant la confusion à la variété, poussa jusqu’aux dernières limites de l’hyperbole le passage du grave au doux et du plaisant au sévère. M. Victor Hugo s'était fait le champion de cette doctrine. Peu content de laisser le gai et le sérieux, le tragique et le comique se mouvoir chacun dans sa sphère , il prétendit les mêler et les croiser sans cesse. Partant du principe que le sublime sur le sublime produit malaisément un contraste, et
BE LA r.lIÊTÜhKjrE.
qu'on a besoin de sc reposer tic tout, même du beau, il voulut qu’on s’en reposât dans le grotesque cl dans le laid. Selon lui, le beau n’a qu’un type, le laid en a mille: selon lui, le monde réel eommo le monde idéal, le christianisme comme la création, allient à tout coup Dieu et Satan, Homère et Rabelais, la belle et la bêle; selon lui enfin, comme tout ce qui est dans la nature est dans l’art, et que le sublime et le grotesque sc croisent sans cesse dans la vie, ils doivent se croiser de même dans la littérature
Quoi qu'en dise M. Victor Hugo, et de quelque poids que soit un si grand nom dans la balance, nous persistons à croire que l’art n’est point la reproduction fidèle et illimitée de la nature tout entière, mais la représentation savante et soumise à certaines lois d'une nature choisie ; que si les choses existent ainsi confondues dans la vie réelle, quand elles s’ofirent à nous, nous les séparons instinctivement, comme nous bannirions un nain ou un mendiant qui viendraient étaler leurs plaies et leurs difformités dans la salle du festin et au milieu des chœurs de danse.
On nous dit que Dante, Shakespeare et Millon ont fait ainsi, et que nous ne les blâmons point. Non ; parce que leur siècle les comportait tels, et que, malgré leur immense supériorité, ils étaient cl devaient être de leur siècle. Nous ne les blâmons point, parce que nous les comprenons là où ils sont. Mais nous ne comprendrions point aujourd'hui la scène des fossoyeurs de Hamlct; mais nous ne pourrions supporter le hideux accouplement de la mort cl du péché de Milton ; mais le damné de Dante qui essuie avec les cheveux de son ennemi scs lèvres dégouttantes des restes de son sanglant repas nous soulèverait le cœur. En un mot , nous ne blâmons point I boinmc, mais nous blâmons la chose.
1 Voyez la Préface de Cromwell.
CIIAP. XI. — DE LA DISPOSITION. 1 il)
Telles étaient les mœurs du moyen âge, soit ; tel lut même, si l’on veut, à une certaine époque l’esprit du christianisme mal compris; mais vouloir réinstaller de telles mœurs cl un tel esprit dans l'art contemporain est un anachronisme aussi repoussant que si l’on demandait aux Souverains de rétablir les Triboulel et les Langely à titre d’office; aux évêques, de faire suivre les sermons de Lacordaire des trépignements de la fête des Fous ou du braiment de celle de l’âne; aux architectes, de dérouler des processions de goules, de dogues, de gnomes, de démons de toute forme autour de nos frises et de nos corniches. Ne donnons point sans doute nos mœurs aux vieux âges, mais, s’il fallait choisir, je l'aimerais mieux encore que de prendre les leurs. Tout ce croisement du grotesque cl du beau n’est rien qu’un retour à la barbarie. Si vous l’aimez, si vous le réclamez dans l’art, soyez du moins conséquents, et reprcnez-le dans la vie réelle; s’il vous faut toujours Quasimodo pour faire ressortir Esmcralda , rétablissez la Cour des Miracles au cœur de Paris, et donnez à vos officiers des gardes des hauls-de-chausse mi-partie rouge et bleu. Il ne s’agit ici ni d’Aristote, ni de la Harpe, mais du bon sens et du bon goût. Les disparates ne sont pas les contrastes , le pêle-mêle n’est pas la variété. Sans proscrire les plaisirs de la surprise, qui compte aussi parmi les jouissances intellectuelles, sans nier ce besoin du nouveau, du piquant, de l’imprévu , qui doit nous réveiller par intervalles, qu'en général le passage d’un sentiment à un autre, d’un ordre d’idées à un ordre opposé, soit habilement ménagé et les grands effets amenés par une préparation et une gradation savantes. Ainsi faisant , nous restons encore dans la nature. >< Nihil est in pâtura reruui omnium, dit Cicéron, quod se universum profundat et quoil tolum repente evolet. »
Tout écrivain a des preuves à énumérer, des motifs à faire valoir, des sentiments à exprimer ou à inspirer, des passions à allumer, à éteindre, à représenter. Ces éléments de son sujet
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n'ont point tous la même force ou la meme importance, ils s'échelonnent à divers degrés. Ce qui le frappe plus vivement, lui, depuis longtemps familier avec sa matière, ne produira peut-être pas une impression pareille sur les auditeurs ou ïes lecteurs qui y sont étrangers. Il faut les disposer, les amener, les entraîner peu à peu : voilà les nécessités de la gradation et de la préparation oratoire.
La gradation, qui répond au crescendo si familier aux musiciens , est presque toujours de mise, et surtout lorsqu'il s'agit d’enlraincr les esprits ou de peindre les passions. Dans le premier cas, on dispose les preuves, les idées, les expressions de laeon qu’elles aillent toujours augmentant de puissance et d'énergie, ita ut semper augeatur et crescat oralio. Dans l'autre, on présente une succession graduée d'images et de sentiments qui enchérissent toujours les uns sur les autres. On peint avec art leurs commencements, leurs progrès, leur force et leur étendue. La fameuse ode de Sapho en est un admirable exemple : et la tragédie de Phèdre, considérée du point de vue que j'ai pris plus haut, dans mon analyse, ne nous préscnlc-t-elle pas une des plus sublimes gradations que l’on puisse imaginer (O)?
L’abbé Maury , dans son Essai sur l’éloquence de la chaire, fait assez bien ressortir la diversité d'action produite sur notre âme, d'un coté par un trait brusque et inattendu qui la surprend et la frappe, et de l’autre, par un coup non moins décisif, mais préparé de longue main, qui lui laisse une profonde cl durable impression (P), il cite pour exemple de ee dernier cll'ct la magnifique prosopopée de Massiilon dans le sermon sur le petit nombre des élus. Vous la trouverez en note, et en la relisant avec attention , vous sentirez que si le point culminant du morceau est en effet l’exclamation terrible: Paraissez maintenant, justes! où êtes vous ? tout l’effet rie cette explosion d'éloquence serait manqué sans l'admirable préparation oratoire qui l’amène. Remarquez en effet. L'orateur
CHAH. XI. DE LA DISPOSITION
commence par isoler scs auditeurs du reste du monde, et quand, debout au milieu d'eux, il a ainsi condensé sur leur tète lépouvanle générale que dès le premier mot de l’exorde son discours a du répandre et qu'il partage lui-méme, il les transporte au jour du jugement, ou jour de colère et de vengeance. — Je suppose que e'est ici votre dernière heure et la lin de l'univers... — Puis, à sa voix prophétique, la voûte du temple se déchire, les cieux s’entrouvrent, J.-C. apparait dans toute sa gloire, les sept trompettes retentissent, et la sentence de grâce ou de mort éternelle plane au-dessus de cette petite troupe qui se serre d’effroi sur les débris de l’univers écroulé. Écoutez! Voici que commence le terrible triage des brebis et des boucs, de la paille et du froment; voici que le prêtre réclame parmi les pécheurs et ceux-ci , et ceux-là, et la majorité , et plus que la majorité; à gauche, à gauche. El tous sont poussés tour à tour dans l'un ou l’autre de ces quatre enclos où les a parqués son impitoyable logique. Restera-t-il seulement dix justes, vainement cherchés autrefois par le Seigneur dans cinq villes entières? Tous l'ignorent, lui-même l’ignore. Et dans celte nuit profonde, un seul trait de lumière a jailli : Voilà le parti des réprouvés ! C'est alors seulement, c’est après celle préparation oratoire, œuvre de génie plus encore que d’art , qu’éclate tout l'effet de cet appel auquel doit répondre un silence do mort : paraissez maintenant, justes, où êtes-vous? et que le prêtre se retournant vers Dieu , le désespoir au cœur , peut s’écrier : O Dieu ! où sont vos élus, et que reste-t-il pour votre partage?
Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent de la disposition peut s’appliquer à 1 ensemble de l’ouvrage. 11 est temps d’entrer dans le détail des diverses parties.
L’œuvre commence : début, exorde, exposition, prologue; elle se poursuit : narration, confirmation, réfutation, noeud, développement ; elle se termine : épilogue, conclusion, dénotiment, péroraison. Donnez à ecs diverses parties, suivant les
DE LA nHETOHIQL'Ë.
divers genres, le nom que vous voudrez, toujours est-il que tout ouvrage aura un commencement, un milieu et une fin, et que le caractère cl la place des idées dans chacune de ces grandes divisions seront déterminés d’après certaines observations et soumis à certaines règles. Ce sont elles qui vont nous occuper.
cso