CIIAP. II. — ÉTUDES PRÉLIMINAIRES
On nomme mut liseuse un mot qui présente plusieurs significations différentes. Je ne parle plus ici des homonymes, qui s'appliquent à plusieurs idées évidemment disparates, comme livre, son, pas, etc., ou des mots qui. n'ayant réellement qu’une signification, n’en admettent d’autres que par métaphore. Les muhisenses sont les termes qui, sans perdre leur sens primitif, en ont adopté par extension d’autres souvent assez éloignés du premier. Ce sont ces dérivations qu’il faut suivre en observant par quel chemin le mot est arrivé de la signification originelle aux plus reculées ; ce sont ces acceptions qu'il faut apprendre à saisir et ù employer à propos 1 .
1 Prenons pour exemple. Avec M. Vinet, le verbe reconnaître. Voici cinq phrases où ce verbe présente manifestement (les acceptions diverses : — Témoin, reconnaiMcr-vous l’accusé? Oui, je le reconnaît. — 11 reconnut colin la vérité de la proposition dont il avait douté jusqu’alors. — Malgré les défauts de Ronsard, on doit lui reconnaître de grandes qualités. —
Abtter, jt reconnaît ce service important. —
L’officier partit pour reconnaître le terrain. Il est telle langue étrangère dans laqnellc on serait obligé de traduire le mot reconnaître par cinq mots différents, qui correspondraient aux cinq idées suivantes : — percevoir l’identité — être convaincu — accorder — témoigner sa gratitude — prendre une connaissance exacte. Le professeur doit rendre compte de ces sens divers. Il ira plus loin, le suppose qu’il explique le mot eutjiendre. Il admettra sans peine deux acceptions : — fixer un objet à un point élevé, en l'abandonnant ensuite à son poids :
On lui lia Ica pieda, on voua le luipenctit ;
ou — interrompre : la cérémonie fut sutpendue; lu nuit tutpend tout. — Ht de là, il lui sera aisé de prouver que l'expression, suspendre un fonctionnaire, quoique sanctionnée par l'usage, n'est point logique, et doit être évitée. Le mot tempérament, employé pour penchant trop prononcé à l'amour matériel, bien qu’approuvé en ce sens par l’Académie, peut encourir le même reproche. Tempérament a la mémo racine que tempérance. On ne peut admettre que tempérance et intempérance soient synonymes. Un auteur moderne a fait un roman intitulé : Vertu et Tempérament. Je ne sais si le livre est 1res moral, mais le titre ne me semble pas 1res logique.
DK LA UUKTOIlDjl'L.
Les synonymes sont l'inverse des mulliscnses. On appelle ainsi plusieurs mois qui, renfermant tous la même idée générale, se distinguent l ui) de l’autre par une idée particulière. Peur, crainte, effroi, frayeur, terreur, épouvante, sont synonymes, chacun de ces mots exprimant, avec des nuances diverses, le même sentiment. Presque toutes les langues ont des ouvrages estimables sur les synonymes. Le plus connu en français est celui de Girard, où l’on trouve beaucoup d’appréciations justes, mais qu’on a trop vanté, ce me semble, et qui n’est pas toujours un modèle de style. D’autres sont venus ensuite qui ne l’ont pas effacé, entre autres Roubaud. Mais rien de plus net et de plus piquant sur la matière que les remarques semées par Voltaire dans scs œuvres. Elles sont pleines de finesse et de goût. La connaissance approfondie des synonymes contribue mieux que toute autre à donner au style la propriété; aussi pourrons-nous y revenir quand nous traiterons de celle qualité de l’élocution.
C’est là aussi que nous nous occuperons de l'élude historique de la langue. Qui apprend le grec ne se borne pas aux époques de Périclès et d’Alexandre; il remonte à Homère, pour redescendre ensuite jusqu’aux derniers Pères de l’Église; il suit l'idiome pendant ses quinze siècles de vie,
.... nique ire per omneni,
Sic anior est, lieroa vclim 1 . . .
Pourquoi n’en serait-il pas de même du français? Pourquoi l’élude de la langue nationale n’embrasscrail-cllc pas tout l’espace qui sépare Villehardouin de M. Thiers, le roi de Navarre de Béranger? En effet, où commence le français?
* Et je veux patcourir mon lè<ros tout entier.
Stacl, Achxll.
CIIAP. II. — ÉTL'DKS l’Ui:i.lMI.\Allli:S,
où s'arrête le gaulois? Quelle solution de continuité assez tranchée pour dire : là est la home, et l'on ne va pas plus loin? Ferez-vous, par exemple, partir de Molière la langue de la plaisanterie? Mais Molière donne la main à Itcgnier, qui louche à Marot, qui imite Villon, qui se rattache à Rulcbcuf.
Nous reviendrons plus tard sur ces vérités. Au point où en est notre élève, il doit s’attacher surtout à l idiomc actuel et à son caractère grammatical. On a remarqué que la philologie satisfait mieux aux premiers besoins de l’intelligence et à la première culture de l'homme. Que notre élève s’occupe donc d'abord de philologie ; mais comme il n’est point de philologie sérieuse et approfondie sans la connaissance des langues anciennes , arrêtons-nous sur eette partie essentielle des humanités.