‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 49 sur 147 · CIIAP. XV. — BU CORPS DE L’OUVRAGE · texte numérisé non relu

CIIAP. XV. — BU CORPS DE L’OUVRAGE

Le paralogisme, selon plusieurs, diffère du sophisme, en ce que , de ces deux raisonnements également faux , le second est le résultat de la mauvaise foi et d’un parti pris, le premier eelui de l'erreur et d’un défaut de science ou d'attention. D’autres logiciens n’admettent point cette distinction. Peu importe; le point essentiel est de bien saisir l’équivoque qui est au fond de tout mauvais raisonnement et de la mettre dans tout son jour (U).

Dans la réfutation de certains sophismes dont l’absurdité saute aux yeux , et en général toutes les fois que l’adversaire peut prêter au ridicule, la réfutation ironique est souvent plus puissante que tous les raisonnements :

. . . ridiculum acri

Fortius ac melius magnas pierumque secatres '.

C'est elle qu’employait Aristophane pour combattre les sophismes de son siècle, parfois si semblables à ceux du nôtre. Socrate et Cicéron la prirent sous leur patronage ; mais ce mode de réfutation appartient surtout aux Français, et ressort, dès l'origine, du génie de la nation. Les vieux contes de nos trouvères, le roman du Renard, les bibles, les nefs , les blasons du moyen âge n’étaient autre chose que des allégories ironiques \ Sans parler des satires proprement dites, depuis l’iambe d’Archiloquc, jusqu’à celui de M. Barbier, la meilleure partie de la Satire Ménippéc, qui donna plus d’adhérents à Henri IV que le gain d’une bataille, n’est qu'une réfutation par le

* Le ridicule sait mieux que le sérieux

Des grande» questions souvent trancher le» nœuds.

Ilo»., Arl poét.

2 Sur ccs divers genres de satire allégorique consultez mon Histoire Je ta littérature française jusqu’au *vn« siècle, t. I,c. 8, p. 80.

ridicule N’cst-cc pas surtout à l’emploi de l’ironie que les Provinciales de Pascal doivent le privilège si rare pour un écrit polémique de survivre jusqu’aujourd'hui aux circonstances qui les inspirèrent’ ? Pascal est suivi au dix-huiticme siècle de Montesquieu, de Beaumarchais , de Voltaire surtout, le souverain modèle en ce genre; au dix-neuvième, de Paul-Louis Courier, dont la naïveté futsi malicieuse, l’érudition si piquante, de M. de Cormenin et de quelques autres publicistes dignes de marcher sur les traces de leurs prédécesseurs , je ne parle pas des poètes. Voilà les maîtres à suivre dans la réfutation par le ridicule.

La liberté de la tribune et de la presse, consacrée par nos lois et nos moeurs, semble donner toute licence à cet égard , et certains journaux de petit format , enfants perdus de la politique , ont amplement prolité de la permission. Mais c’est par cela même que l’orateur et l’écrivain doivent se mettre en garde contre l’abus, et ne jamais perdre de vue ecs excellents préceptes de Cicéron , auxquels il est difficile de rien ajouter :

1 Les ligueurs des Etats généraux, au lieu de présenter les moyens de la cause et les arguments qui militent en leur faveur, sont forcés par une maligne et invincible puissance à exposer leur caractère et leurs desseins dans toute leur franchise. Les voilà qui avouent naïvement leurs folles ambitions et leur honteuse vénalité, qui donnent les coudées franches à leur avidité, à leur pédantisme, à leur vanité fanfaronne ; et l’éloquence sérieuse de d’Aubray, qui succède , gagne inGnimcnt à l'ironie qui l’a précédée.

* • Si le» Provinciale», dit M. de la Harpe, n’eussent été qu’un livre de controverse, il aurait eu le sort de tant d'autres, il aurait passé comme eux. S’il n'avait eu que le mérite d’etre écrit avec une pureté unique à celte époque, on ne s’en souviendrait que comme d'un service rendu à notre langue. Mais le talent de la plaisanterie réuni à celui de l'éloquence, et le choix ingénieux d'un cadre dramatique où il fait jouer à des personnages sérieux un rôle si comique et si plaisant, et naître le rire de la gaieté au milieu îles matières les plus sèches cl les plus graves, n'ont pas permis que cet cxcclleut écrit polémique passât avec les intérêts particuliers qui lui assurèrent dès le principe une si grande fortune, et le (iront traduire en tant de langues, s

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« Nous avertirons l'orateur , dit Cicéron 1 , de n’employer la raillerie ni trop souvent, car il deviendrait un bouffon ; ni nu préjudice des mœurs, il dégénérerait en acteur de mimes ; ni sans mesure, il paraîtrait méchant; ni contre le malheur, il serait cruel ; ni contre le crime, il s’exposerait à exciter le rire au lieu de la haine ; ni enfin sans consulter ce qu’il se doit à lui-mème , ce qu’il doit aux juges, ou ce que les circonstances demandent, il manquerait aux convenances. 11 évitera aussi ces bons mots préparés, médités longtemps, et qu’on apporte tout faits; la plupart sont froids et insipides. Qu’il respecte surtout l’amitié , la dignité; qu'il craigne de faire des blessures mortelles ; que tous ses traits soient tournés contre l’ennemi ; et encore ne doit-il pas attaquer toutes sortes d'adversaires, ni toujours, ni par tous les moyens. Qu’enfin il ne manque jamais d'assaisonner ses railleries de ce sel fin et délicat, qui est une des propriétés de l’atticisme, »

On voit par tout ce qui précède que la confirmation et la réfutation forment le corps réel du discours dans presque tous les genres d’éloquence. Aussi me parait-il que c’est ici le lieu de mentionner du moins la classification de ce genre adoptée par les rhéteurs, bien que j’y attache réellement peu d'importance, et sois porté à la ranger parmi ces préceptes historiques, dont j’ai parlé au commencement de ce livre, et qui , à défaut d’une raison bien rigoureuse, ont pour eux l’autorité.

Quelques-uns divisent l’éloquence en divers genres d’après les lieux où elle s’exerce, la tribune, le barreau, la chaire, l’académie. On leur objecte que cette division est toute matérielle ; qu’elle se rattache à des signes extérieurs, et non au sens intime du discours; on leur demande d’où ils font ressortir l’éloquence des livres qui présente souvent les différents

' Au chap. de l'Orateur. Je me sers de la traduction de M. Leclerc.

genres. Ils pourraient répondre que. par là même , l’éloquence des livres rentre naturellement dans l'un ou l’autre des genres indiqués; et qu’en prenant le signe pour la chose signifiée, par une métonymie qu’assurément la rhétorique ne condamnera pas, leur division est aussi rationnelle que toute autre, lit en effet . si nous ne l’admettons pas, c'est par d’autres motifs qUi nous font rejeter également une classification beaucoup plus répandue.

Aristote, et après lui la plupart des traités de rhétorique, divisent l'éloquence en trois genres, le délibératif, le démonstratif a le judiciaire. Les défenseurs de cette division appuient principalement sur les considérations suivantes. Elle se fonde, disent-ils: 1° sur les objets de la pensée : l’honnète, l’utile et leurs contraires sont la matière du genre délibératif; le vrai , le juste et leurs contraires celle du genre judiciaire ; le beau et le laid celle du genre démonstratif ; 2° sur la situation de celui qui écoute : dans le délibératif, il écoute pour approuver ou rejeter l’avis proposé ou combattu ; dans le judiciaire, pour absoudre ou condamner l’individu accusé ou défendu ; dans le démonstratif, pour imiter ou fuir les exemples loués ou blâmés; 5° sur les différents points de la durée : la délibération porte toujours sur l’avenir, le jugement sur le passé, l’éloge ou le blâme ordinairement sur le présent '.

Je réponds qu’il n'est pas rare qu’on délibère sur des intérêts actuels, et que, si le jugement porte toujours sur le passé, il en est fort souvent de même de l’éloge ou du blâme , qui ne sont en définitive qu’une espèce de jugement, sauf la sanction pénale; d’où il suit aussi qu’il y a presque toujours du démonstratif, c’est-à-dire de l'éloge ou du blâme dans le judiciaire et

i Voyez Aristote, au 1" livre de la Rhétorique et les commentateurs. Ajoutez Patir, Discours sur l’enseignement historique de la littérature . Gitvist, Cours de littérature, ele.

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même clans ledélibératif; que le délibératif, en traitanldc l’honnête, peut par lé môme aborder le vrai et le juste aussi bien que le judiciaire ; que si le beau du démonstratif est purement artistique, c’est resserrer le genre dans des bornes trop étroites, s’il est moral , il rentre dans le vrai , le juste et l’honnéle des deux autres genres; que, tandis que les deux premiers ont un double élément, d’une part, la destination des œuvres oratoires à telle ou telle tribune, de l’autre la nature des idées, le démonstratif n’a que ce dernier, ce qui jette une sorte de confusion dans la division ; que d’ailleurs si cette division pouvait paraître complète dans l’antiquité, elle ne l’est pas pour nous, car à quel genre attacher l’éloquence de la chaire , qui n’a assurément rien de judiciaire, qui peut passer pour un mélange du délibératif et du démonstratif, sans être absolument ni l’un ni l’autre, et dont il serait peut-être mieux de faire un quatrième genre que I on pourrait nommer protreptique ou hortatif? qu’enfin , et c'est là l’objection principale à mon gré, bien que le caractère de chacun de ces genres diffère de celui des autres sous certains rapports, cette différence n'est pas assez marquée pour que les mêmes préceptes ne s’appliquent également à tous les trois. 11 est évident, en effet, que les lois de la narration ou de la description ne sont pas celles de l'argumentation , que les règles qui gouvernent le commencement ne gouvernent pas la fin; mais qu’on loue, qu’on défende, qu’on propose, qu’on exhorte, ou que , dans un sens opposé , on blâme , on accuse , on réfute, on détourne, les préceptes d’invention, de disposition, d’élocution même, seront 5 peu près semblables.

Si j’ai donc pensé ne pouvoir passer sous silence une division qu’ Aristote établit dès le principe , et que tant de rhéteurs ont regardée comme capitale , d’un autre côté , je n’ai point cru devoir, dans un livre didactique, admettre comme fondamentale une division dont l’influence sur la partie didactique me parait si faible.

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