CKAP. XV. — DU CORPS DE L’OUVRAGE. 2H
Vous remarquez aussi qu’il n’est point de déduction possible. tant qu’on n’est pas arrivé à une idée universelle à laquelle on puisse, rattacher l’hypothèse. J’énonce celte proposition : Milon, meurtrier de Clodius, est innocent. Si vous vous refusez à l'admettre, c'est que le rapport entre le sujet et l’attribut vous échappe, c’est-à-dire que vous ne savez comment ranger l’idée individuelle : Milon, meurtrier de Clodius, dans l’idée générale innocent. Pour obtenir votre assentiment, je dois chercher une idée intermédiaire dont la relation avec l'une et l’autre soit évidente ou préalablement démontrée, c’est-à-dire qui soit manifestement comprise dans innocent, et qui, à son tour, comprenne manifestement Milon, meurtrict' de Clodius. Je trouve, par exemple, quiconque frappe dans un but de légitime défense. Après avoir étudié cette idée, il m'apparalt qu’elle esta l’égard de l'idée innocent dans le même rapport que le contenu à l’égard du contenant, et à l’égard de l’idée Milon meurtrier de Clodius dans le même rapport que le contenant à l’égard du. contenu: que la catégorie meurtriers dans le but de légitime défense doit être rangée dans celle d'innocents, et qu’à son tour l’individu Milon est au nombre des meurtriers dans le but de légitime défense, d’où je conclus qu’il est au nombre des innocents, ce qui était à démontrer; et je formule ma déduction par l’argument suivant : « Quiconque frappe dans le but de légitime défense est innocent ; or Milon a tué Clodius dans le but de légitime défense; donc Milon, meurtrier de Clodius, est innocent. »
La déduction ainsi formulée se nomme syllogisme.
L’axiome suivant constitue donc la raison du syllogisme : Tout ce qui peut être affirmé ou nié universellement d’une idée peut être affirmé ou nié de chaque espèce particulière et de chaque individu compris dans cette idée.
Si maintenant nous analysons le syllogisme , nous y trouvons trois propositions, composées chacune de deux termes qui s’y représentent deux fois. Lesdèux premières propositions
DE LA RHÉTORIQl'E.
se nomment prémisse », parce qu’elles précèdent et amènent la dernière. Celle-ci n’est autre que la proposition même i’i démontrer, qui prend alors le nom de conséquence ou co»iclusion. La première prémisse s’appelle majeure, car son sujet contient le sujet, et son attribut l’attribut de la seconde, elle est donc plus grande que celle-ci ; la seconde s’appelle mineure, car son sujet est contenu dans le sujet, et son attribut dans l'attribut de la première, elle est donc plus petite que celle-ci. L’attribut de la première renferme donc en lui les deux autres termes , aussi le dirons-nous grand extrême; le sujet de la seconde est donc renfermé dans les deux autres termes , aussi le dirons-nous petit extrême ; enfin le sujet de la première, étant l’attribut de la seconde , est contenu d'une part et contient de l’autre, aussi le dirons-nous moyen terme. Ce sont trois cercles concentriques. Je ne vois pas que C contienne A; mais je vois bien que B contient A, et est à son tour contenu dans C ; j’en conclus que C contient A. En partant d’un autre point de vue, je ne vois pas que A égale C, mais je vois que d’une part A égale B, et que de l’autre B égale C, et en vertu de ccl axiome : Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles, j’en conclus que A égale C.
Toute démonstration peut se réduire là.
Le syllogisme est catégorique, conditionnel, ou disjonctif, selon que sa majeure est une proposition simple, conditionnelle ou disjonctive. L’exemple cité est un syllogisme catégorique.
Si Milon a tué Clodius dans le but de légitime défense, il n'est pas coupable; or il l'a tué, etc., donc, il n’est pas coupable; syllogisme conditionnel. — Milon a tué Clodius ou dans le but de légitime défense, ou par tout autre motif; dans le premier cas, il n’est pas coupable, il l’est dans le second ; or il l'a tué, etc., donc, etc. Syllogisme disjonctif.
On voit que ces deux dernières formes peuvent se ramener toujours à la première.
Souvent l’une ou l’autre des prémisses a besoin elle-même
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d’une démonstration , d'un développement. L’exemple donné ici en est la preuve. Car il faut démontrer qu'en effet il est permis de tuer dans le cas de légitime défense , et qu'en effet Milon n'a fait que se défendre contre une injuste agression ; le syllogisme ainsi développé prend le nom d’épichérème.
Si au contraire une prémisse est tellement évidente qu’elle puisse être supprimée sans diminuer la force de l’argumentation, retranchez-la. Cette proposition : Tout être raisonnable et libre est responsable de ses actions, donc Clodius est responsable de scs actions, — suppose que l'on tient pour démontré que Clodius n’est privé ni de raison , ni de liberté. Le syllogisme ainsi resserré se nomme enlhymème.
Une autre méthode abrégée de raisonnement syllogistique est de réunir un assez grand nombre de propositions tellement liées ensemble que l'attribut de l'une devienne continuellement le sujet de celle qui la suit, jusqu’à ce qu’on arrive à une conclusion en réunissant le sujet de la première à l’attribut de ta dernière. Je veux prouver que Dieu, quoique tout-puissant , ne peut pas faire ce qui implique contradiction. Je dis : — « Dieu est tout-puissant — un être tout-puissant est celui qui peut faire tout ee qui est possible — ce qui est possible est ce qui n’implique pas contradiction — donc Dieu peut faire tout, ou ne peut faire que— ce qui n’implique pas contradiction. » On appelle sortie cette suite de syllogismes tronqués.
Enfin la dernière espèce de syllogisme est le dilemme. Il s’agit, dans le dilemme, deprouver une assertion, en établissant l'absurdité ou la fausseté de l'assertion contraire dans toute hypothèse possible. La majeure du dilemme se forme d’une proposition conditionnelle dont l’antécédent est l'assertion qui doit être niée, et le conséquent l’énumération de toutes les hypothèses qui peuvent amener cette assertion; la mineure rejette ensuite toutes les suppositions contenues dans le conséquent, et dès lors il ne reste plus dans la conclusion qu'à rejeter Fanlécédcnl lui-même, c’est-à-dire à poser la vérité
DF. LA IIHÉTURIQITF.
contraire à cct antécédent. Vous voulez prouver par le dilemme que Dieu a créé le monde parfait en son espèce : — « Majeure : Si Dieu n’a pas créé le monde parfait , cela ne peut venir que d’un défaut de volonté ou d'un défaut de puissance; — Mineure: mais cela ne vient ni d'un défaut de volonté, car alors il serait méchant, c’est-à-dire il ne serait pas Dieu ; ni d’un défaut de puissance, car alors il serait impuissant, c'est-à-dire encore il ne serait pas Dieu ; — Conclusion : donc il a créé le monde parfait en son espèce. »
Je passe d’autres espèces d’arguments; ce livre n’est pas un traité de logique; mais ce peu de mots peut suffire, ce me semble, à établir le principe et les principaux modes de la logique formelle.
Maintenant que reste-t-il à faire à l’écrivain? Bien déterminer d’abord à quel ordre de vérités appartient la proposition à démontrer, et celle-ci une fois classée, arriver à l'idée générale dont il déduira l’hypothèse avec netteté et précision.
Bien entendu que quand je parle de remonter aux généralités, il ne s’agit pas de donner dans le lieu commun, mais de dégager l’esprit de la question spéciale , lorsqu’il tend à s’y resserrer, pour le laisser se déployer à l’aise dans le vaste champ des universaux. «Qui ne sait traiter que l’espèce, dit Vico, diffère autant de celui qui s’élève jusqu’au genre, que l'homme qui voit les objets de nuit et au flambeau diffère de celui qui les contemple à la lumière du soleil. « Quand on peut , dans une cause particulière, dans une discussion actuelle, rattacher son argumentation à quelque grand principe, à quelque vérité d’un ordre élevé, soit eu morale, soit en politique, on lui donne une gravité, une autorité, une abondance, que les spécialités ne comportentpas. Nous verrons bientôt que, d’après Buffon, la généralisation des idées est la cause la plus fréquente de la sublimité du ton. Elle l'est également de la puissance de l’argumentation. Elevez, agrandissez la majeuredu syllogisme. Tel a été, de nos jours, le secret du style des doctrinaires. Et
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quelque ridicule que l'on ait attaché à ce nom. les discours des Royer-Collard et des Guizot auront, par la supériorité de leurs généralisations , une place à part dans l’éloquence parlementaire. Remarquez aussi que c’est là un des mérites de Bossuet.
Colin il ne suffit pas d’avoir trouvé scs preuves et d’en avoir reconnu la nature , sachez encore les choisir, les disposer, les traiter.
Cicéron , au deuxième livre de l’Orateur, donne sur le choix des preuves d’excellents préceptes. 11 faut moins compter que peser les arguments, numeranda minus qtiam ponderanda; s’il est des occasions où l’on doive s’occuper de la quantité plus encore que de la qualité, c’est seulement lorsque les preuves , faibles par elles-mêmes, ne peuvent, comme les sarments du faisceau de la fable, acquérir de force que par l’union ; c’est quand on espère que leur ensemble triomphera où chacune à part eût été impuissante :
Et quæ non prosunt singula, inulta juvant ■;
c’est enfin quand , ne pouvant renverser comme la foudre, ou veut du moins , comme la grêle, frapper à coups redoublés, eliam si non ut fulmine, tamen ut grandine. Mais en tout étal de cause, rejetez toutes les preuves positivement frivoles, vulgaires, mêlées de bon cl de mauvais, utiles d’un côté, nuisibles de l'autre, toutes celles qui pourraient donner à vos paroles une apparence de contradiction et de mensonge. Ayez soin encore de ne pas vous arrêter aux propositions que nul ne songe à contester, allez immédiatement au nœud de la controverse ou de la cause. Toute discussion , comme toute narration , a sou point culminant. C’est là que doivent se concentrer toutes les
1 Impuissants, séparés, cl vainqueurs, réunis ©VI*.
forces tic l’argumentation. Quintilien, au commencement du septième livre , développe minutieusement cette idée dans ses rapports avec l'éloquence du barreau.
Les arguments choisis , comment les disposer et les traiter ? La disposition dépend presque toujours des circonstances. La seule règle ù peu près universelle, et que la nature enseigne, avant les rhéteurs, c’est de garder les arguments les plus décisifs pour les derniers, soit en employant simplement la gradation, soit en frappant d'abord un grand coup , et en laissant passer ensuite les preuves médiocres, pour terminer avec plus de force et de solidité (pic l’on n'avait commencé. C’est ce que Quinlilicn appelle ingénieusement la tactique homérique. Le vieux Nestor, dans Homère, met au premier rang sa cavalerie et ses chars , au dernier sa nombreuse et vaillante infanterie, au milieu ses plus faibles soldats, s'U fiirm «>uw<ri».
Quant à la manière de traiter les preuves, je devancerai par une seule observation les règles générales de style applicables ù l'argumentation comme à tout le reste , et auxquelles nous arrivons bientôt. Que l’écrivain, logicien toujours sévère pour le fond , emploie rarement les formes rigoureuses de l’école. Peu de sujets en admettent la roideur, peu de lecteurs en supportent la monotonie. Que son syllogisme dérive le plus souvent à l’épichérème de Cicéron ou ô l’enlhymème de Démosthène; que la majeure ne soit pas invariablement suivie de la mineure, et de concert avec elle n’amène pas invariablement la conclusion ; qu’il supprime certains membres de l’argumentation faciles à suppléer, ou que, en les développant, il en intervertisse l'ordre normal. L'imitation, l'habitude, la passion exercent une puissante influence sur les hommes; qu’il ail souvent recours à l’induction et à l’exemple, parfois même à l’argument personnel, argumentum adhominem, qui tourne les vices et les torts de nos adversaires contre leurs doctrines et leurs prétentions; qu’il préfère la gradation au sorite; que l’amplification soit fréquente , le dilemme rare, peu de
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circonstances permettent de le produire à coup sur. En un mot, qu'il n'oublie pas que les natures et les institutions humaines sont choses flexibles et ondoyantes, ne comportant guère que les demi-vérités, et s’accommodant rarement de la rigueur de l'expression logique. Celle-ci serait moins irrésistible, si elle était toujours et partout de mise.
Au reste, on conçoit qu’il faut se fier ici au coup d’œil de l’écrivain, comme, dans les préceptes de la lactique, au coup d’œil du général. C’est une observation commune à toute la rhétorique. Bien que les plus grands orateurs et les plus grands capitaines n’aient pas dédaigné la théorie, ce n’est pourtant pas précisément pour les Mirabeau qu’ont écrit Cicéron et Quinlilien, non plus que Végèce et Follard pour les Napoléon. Les règles sont subordonnées à la matière, aux circonstances, à l'occasion, à la nécessité. C'est à l'écrivain à comparer, à peser les preuves, à sc déterminer dans leur ordre et leur choix d’après son propre discernement, à se mouvoir, en un mot, en sens divers selon les vicissitudes du sujet. » La rhétorique, dit avec raison Quinlilicn, serait chose par trop facile, si on pouvait la renfermer tout entière dans quelques pages de règles... Ses préceptes ne sont pas des lois et des plébiscites dont on ne puisse s’écarter. C’est le besoin qui les a faits ce qu’ils sont. Je ne nie pas que le plus souvent ils ne soient utiles; autrement je n’écrirais pas. Mais si ccttc meme utilité nous conseille de nous en écarter, il faut la préférer à toutes les règles. »
Cette remarque s'applique à la réfutation, qui consiste à combattre les arguments de l’adversaire, à détruire ses objections contre nos principes, ses allégations contre notre personne. Que, selon les circonstances, la réfutation suive ou précède la confirmation, souvent même l’accompagne et se confonde avec clic. Ces deux parties, en effet, ont tant de rapports ensemble, que plusieurs rhéteurs ne les ont point distinguées l’une de l'autre. « Comme vous ne pouvez , dit Cicéron,
réfuter les objections de la partie adverse, sans confirmer vos arguments, ni confirmer ceux-ci, sans réfuter celles-là, ecs deux parties du discours s’unissent par leur nature, leur but, et la manière dont on les traite. »
La réfutation est sérieuse ou ironique : sérieuse, elle repousse les principes de l’adversaire ou les conséquences qu’il en a tirées, elle lui démontre qu’il a manqué de raison ou de logique; ironique, elle tourne en ridicule ses idées ou sa personne. Quelquefois elle réunira les deux caractères.
Nous venons d’établir les règles de l'argumentation ; vous qui les avez étudiées et appliquées, prouvez que votre adversaire a péché contre elles, soit par sa propre faiblesse, soit, cl je le préfère ainsi, par celle de sa cause ; il y a en effet adresse et bon goût à lui accorder assez de talent et d’esprit pour que sa défaite soit regardée comme une conséquence nécessaire de l'opinion qu’il défend, et non de la manière dont il la défend. Si, pour donner plus d'énergie à des preuves individuellement insuffisantes, il les a réunies cl accumulées, isolez à votre tour chacune d’elles et brisez-les l’une après l’autre. Si, au contraire, vous avez contre l’ensemble quelque réponse écrasante, faites bon marché des détails, et ne frappez qu'un coup, mais foudroyant. Étudiez à fond la cause adverse ; c’est en apprenant à la défendre que vous saurez mieux la réfuter. Mais une fois sur le terrain de la discussion, ne prévenez l’objection que quand vous serez sur d’en triompher ; autrement, vous courez risque d’offrir à l’ennemi des armes dont lui-même ne soupçonnait pas l’existence. Démontrez la vulgarité des arguments communs, l'insignifiance des faibles, l'absurdité des contradictoires, l’équivoque des ambigus ; tournez à votre avantage ceux que les deux parties peuvent utiliser également; dédaignez ceux qui sont trop évidemment frivoles ou étrangers à la question; méfiez-vous des similitudes, et appuyez sur le commun proverbe : Comparaison n'est pas raison; dévoilez enfin toutes les espèces de sophismes et de paralogismes.