‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 58 sur 147 · DE L'ÉLOCUTION · texte numérisé non relu

DE L'ÉLOCUTION

De l'élocution. Comment elle se rattache à l’invention et à la disposition. — Différence entre les mots expression, élocution, diction, style. Que faut-il entendre par style et ton. — Quel but doit-on se proposer dans l'étude de l’expression : de l’accord entre l’expression et la pensée; de l'imitation du style des grands écrivains ; remarques à cet égard. — Principes généraux sur le ton des divers genres d'ouvrage.

Voici une nouvelle preuve de l'infirmité de la parole humaine , un nouvel exemple de la nécessité de diviser dans le langage des choses indivisibles de leur nature. Je sépare ici , avec tous les rhéteurs , Y élocution de Y invention et de la disposition, comme j’ai séparé celles-ci l’une de l’autre. Et cependant ces trois parties sont si étroitement unies en réalité, qu’elles sembleraient ne devoir jamais être distinctes, môme dans leurs applications les plus variées. Si l’on admet entre elles une division fictive, ce n’est que pour venir en aide à notre faiblesse, et nous faire mieux saisir les qualités et les défauts qui affectent plus spécialement chacune d'elles, quand l’une ou l'autre n’atteint pas le but commun. L’unité est d’ailleurs

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l'indispensable condition d’existence de cette trinité oratoire. « En effet, dit Cicéron, le discours se composant de la pensée et de l’expression , l’expression n'existe pas , si vous retranchez la pensée; la pensée ne se manifeste pas, si vous supprimez l’expression. » Ce qui revient à l’idée de Buffon : *< Bien écrire est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir à la fois de l’esprit, de làme et du goût '. »

Mais par là même qu’on met à part le bien rendre, on conçoit qu’on puisse, en rhétorique, abstraire l'expression d'un écrit, pour la considérer indépendamment de toute autre propriété, comme, en géométrie, on abstrait l’étendue de la matière, en peinture, le coloris du tableau. On conçoit qu’il arrive parfois qu’une idée vraie et digne soit mal rendue . et qu’une idée fausse et inconvenante plaise, jusqu a un certain point, par sa forme; qu’un même sens, comme l’a remarqué Pascal , change selon les paroles qui l’expriment , et que les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner \

1 Un des génies les plus sagaces de l'Italie contemporaine, le romte Giacomo Leopardi, dans son dialogue intitulé : Il Parini ou Dt la Gloire, a dit, dans le même sens : • Ora la lingua i tanta parte iletto stile, anzi ha tal congiunzioneseco , chedifficilmenle sipuo contiderare l’una di guette due cote diegiunta dall’altra ; a ogni poco si confondant) iniieme ambedue , non solamente nelle parole degli uomini, ma eziandio nelt’ inleltello ; e mille loro qualità e mille pregi o mancamenti, appena, e force in niun modo, colla più lollile e accurata tpeculazione, ai pub distinguera e o ttegnare a quale delle due cote apparlcnguno, pef encre quasi commuai e indivise Ira l’una e Paîtra. »

7 « Presque toujours, dit Voltaire, les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit; cnr les hommes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L’expression, le style fait toute la différence... Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples. Sans le style, il est impossible qu’il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre d’éloquence ou de poésie. » Aussi Quintilien comparait-il l’invention et la disposition séparées de l’élocution à une épée qui ne sortirait jamais du fourreau.

DE LA RUÉTOIUQUE.

ii La seule différence entre Pradon et moi , disait Racine , c'est que j'écris mieux que lui. » Le mot, vrai ou faux, prouve la haute importance que Racine attachait ou était supposé attacher à l’expression. Buffon était du même avis :

« Les ouvrages bien écrits, dit-il, seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes , ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité '. Si les ouvrages qui les contiennent sont écrits sans goût, sans noblesse etsans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles ; ces choses sont hors de l'homme , le style est l’homme même. »

Cette dernière idée mérite explication.

Expression, élocution, diction, style : voilà les termes ordinairement employés pour dire la manifestation de la pensée par des signes. Mais il faut distinguer entre ces termes.

Expression est le mot générique; le cri , les pleurs, le geste sont, aussi bien que l’écriture et la parole, l’expression d'un sentiment ou d’une idée.

Élocution s'applique plus spécialement au discours écrit ou parlé. Ce mot représente, comme en latin, ce que les Grecs appelaient

Diction s’emploie quand il s'agit des qualités générales du discours , clarté , pureté , harmonie , ou de celles du débit oratoire ou théâtral.

Quant au mot style, sans m’arrêter à son étymologie, il me semble présenter un caractère en quelque sorte individuel. J’entends par style le procédé propre à chaque écrivain pour

i Loopardi, au même endroit : « Dalle virtù e dalla perfezione detlo utile dipende ta perpeluiti dette opéré che eadono in qualunque modo net genere dette letterc amene. »

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