‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 59 sur 147 · UAP. XVII. — DE L'ÉLOCUTION · texte numérisé non relu

UAP. XVII. — DE L'ÉLOCUTION

exprimer ses idées. Le style dépend donc non pas de la nature du sujet, mais encore et surtout du tempérament, du cœur, de l'esprit, du goût de l’écrivain, le tout forcément modifié par l influcncc du siècle et du pays. Voilà le sens du mot de BufTon : Le style est l’homme. Le style est ce que l’on nomme, dans les arts, la manière, le faire, ce qui donne au peintre et au sculpteur son cachet, ce qui le distingue des autres et constitue son originalité. Celui qui ne sait pas écrire n’a pas de style; celui qui sait écrire en a un qui lui est propre, et n'en a qu’un, que l'on reconnaît partout. La première ambition de l’écrivain doit être d’avoir ainsi un style à soi *.

Il suit de là qu'on ne peut diviser le style en catégories , d’après la nature des divers sujets, mais seulement d’après les divers écrivains, et par là même qu’il est inutile de chercher à établir des classiGcations de style. Chaque espèce en effet ne contiendrait guère qu’un individu, elles se multiplieraient donc

' M. Francis Wey a énonce et développe la même opinion que j'avais écrite et professée longtemps avant la publication de son ouvrage. Je dis ceci tout simplement parce que c’est un fait, et non pour repousser d’avance l'accusation de plagiat. Peu importe que les idées émises dans ce livre soient de moi ou d’un autre, pourvu qu’elles soient vraies, utiles et opportunes. Seulement comme, lorsque j’emprunte, je cite scrupuleusement le préteur, lorsque je dis : Cela est de moi, c’est que cela est de moi. En partageant d’ailleurs les opinions de M. Wey, je pense qu’il se trompe en se croyant ici en opposition avec les doctrines universitaires de la France et de notre pays. On peut trouver au moins le germe de ses idées et des miennes dans les rhétoriques de MM. Amar et Leclerc, professeurs à l'université, je dis professeurs dans toute la force du mot. M. Gcruzcz, également professeur à l’université, n’a pas moins bien compris le mot de BufTon. « Le style et! l’homme même signifie, dit-il, que le style manifeste la nature propre do l’intelligence qui le produit. La pensée est, pour ainsi dire, générale et impersonnelle, elle relève de l’humanité ; le style relève de l’homme seul et l'exprime.

• La physionomie de la pensée est le signe et la mesure de l'intelligence : la même idée est ou vulgaire ou noble, selon la vulgarité ou la noblesse de l’esprit qui la met en œuvre. L'intelligence est comme le moule de la pensée. Elle est l’ouvrière qui rehausse ou qui déprécie la matière qu’elle a reçue. »

DE LA nlILTOIIIQt'E.

à l'infini , et l’avenir en couverait autant que le passé en aurait fait éclore. Il suit encore que l’on a mal compris Denys d'Haliearnasse, Cicéron et Quintilien quand on a voulu établir d'après eux les distinctions de style sublime, simple et tempéré

D’abord, pourquoi ces catégories en rhétorique? Les reconnait-on dans la critique des arts ? S’il en était ainsi , les kermesses de Tcniers appartiendraient sans doute au style simple, et les grandes pages de Rubens ou sublime. Or il suffit de jeter les yeux sur ces dernières pour voir qu’elles se rapprochent plus de Tcniers lui-mème que de Raphaël, par exemple. Ainsi encore le Chapeau de paille, la Descente de croix , le Martyre de saint Liévin du roi des peintres flamands, offrent plus d'analogie avec sa Chasse qu’avec la Transfiguration ou la Fomarina. C'est que ces diverses toiles ne sont ni du style sublime, ni du tempéré; les unes sont du style de Rubens, les autres du style de Raphaël.

Il en est de même en littérature. Le sublime de Pascal n’est point celui de Bossuet, ni le sublime de Bossuet celui de Corneille. Corneille le tragique est plus près, comme style, de Molière le comique que de Racine. Que dites-vous de l’énergique entrée en scène d’Attila :

Ils ne sont pas venus nos deux rois ! qu’on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu’Attila s'ennuie... ?

> Quelques rhéteurs ont été jusqu’à admettre, pour certains genres d’ouvrages, le style are; comme si l’on pouvait jamais supposer pour qualité distinctive d’une classe d’écrits un caractère qui toujours et partout est un défaut. On a mieux fait, une fois le style sec inventé, il a fallu trouver un modèle, un type pour celui-là comme pour les autres. On a nommé Aristote ! Aristote, nerveux et concis, mais non pas sec, que je sache, et qui, si parfois ou peut lui reprocher la sécheresse, n’est pas plus a imiter alors que le plus méchant écrivain. Le style sec n'est admissible nulle part. L’abbé de Cournand, qui publia en 1781 un poème des Stylo, poétique assez superficielle de certains genres, distingue quatre styles, leaimp/e, le gracieux, le suljlime , le sombre. Vous voyez l'inocrtilude de toutes ccs doctrines.

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La rangerez-vous sous le titre style sublime à côté des premiers vers d’Iphigénie :

Oui, c’est Agamemnon, c’est ton roi qui t’éveille,

Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille...?

Il est cependant manifeste que ces deux styles, également sublimes, si vous voulez, ne se ressemblent d’ailleurs en aucune façon.

Dans le Temple de Gnide de Montesquieu , que vous devriez pouvoir rapprocher, comme style fleuri , des Lettres à Émilie sur la mythologie, vous reconnaîtrez le faire de X Esprit des lois; et la Pluralité des mondes de FontencIIe ressemble plus à Demoustiers qu’à Laplace. Encore une fois le style est l’homme , et non pas la matière.

Tout ceci ne signifie pas que les anciens aient eu tort d’établir ces distinctions; mais je crois que ceux qui les ont interprétés les ont parfois mal compris.

On affirme, dans quelques rhétoriques, que Denys d’Haliearnasse divise le style en trois classes : l’ouafère, le fleuri et le mitoyen. Il n’y a rien de tout cela dans Denys. Le seul passage où il semble établir des distinctions de ce genre se trouve au commencement de son traité sur l'éloquence de Démosthène, traité qui nous est d’ailleurs parvenu acéphale , comme on sait. Et là, que dit-il? Non pas qu'il y ait un style austère, un fleuri et un mitoyen; mais bien que la diction , liîn, de Thucydide, s’éloigne du langage ordinaire et est semée d’ornements, tandis que celle de Lysias est simple, et celle d’Isocrate moyenne, pour ainsi dire, et composée des deux autres. Vous voyez qu’il ne s'agit ici que d’une critique d’individus et non des généralités de la rhétorique. Denys est si loin de prétendre donner par là des préceptes à suivre aux écrivains, que , tout en proclamant Thucydide la limite et la règle , xcri xo tvâv, de celte diction en dehors du vulgaire,

DE LA nilÉTOMQl’E.

itiiir/iitvi *«; wt/mi, il ajoute qu’il est le seul de son espèce , et que personne ne l'a jamais non-seulement surpassé , mais même imité.

Cicéron et Quintilien sont, il est vrai, beaucoup plus explicites. Cicéron surtout, dans l’Orateur, développe amplement et toutes voiles dehors, comme il dit lui-même, ce qu’il entend par le sublime, le simple et le tempéré. Mais les périphrases qu’il emploie, forma dicendi, genus oralionis, nota, formula generis ', ne comportent pas en français, ce me semble, l'idée qu’on doit attacher au mot style, et devraient plutôt se traduire par ton. A chaque ligne, en effet, perce l’intention de traiter réellement du ton plutôt que du style, et même du ton proprement dit , c’est-à-dire du débit et de l'acccnt. A tout moment, il fait allusion aux exigences de la voix et du geste, préoccupation bien naturelle d’ailleurs à un rhéteur qui avait pour but l'art de dire plus encore que l’art d’écrire.

Comment parle-t-il du style simple? Après l’avoir comparé à une beauté négligée qui a des grâces d’autant plus touchantes qu’elle n’y songe pas; à un repas sans magnificence, mais où règne le bon goût avec l’économie; « on n’y trouve, dit-il *, aucune de ces figures de rhéteur qui semblent des pièges tendus pour séduire. « Les figures de répétition, qui veulent une prononciation forte et animée, ne s’accorderaient pas non plus avec ce ton modeste et simple; mais il n’exclut, pas les autres figures de mots, pourvu que les phrases soient

1 Quand Cicéron et Quintilien emploient le mot ilyl u», ils entendent par là l’exercice de la composition, le travail préparatoire qui forme ce que nous nommons en français le ilyle. C'est eu ce sens que Cicéron appelle le style le meilleur artisan, le meilleur maître d’cloqucnce, ttylum, o]ilimum cffcclorem ne magislmm dicendi. Vous voyez que c’est une tout autre signification qu'en français.

3 Je donne la traduction de SI. Leclerc, beaucoup plus élcganlc que celle de Itollin.

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coupées et toujours faciles, et les expressions conformes à l'usage; que les métaphores ne soient pas trop hardies, ni les figures de pensée trop ambitieuses. L’orateur ne fera point parler la république , n’évoquera point les morts , n'affectera point ces riches énumérations qui se lient dans une seule période... El pourquoi tout cela? pour le même motif qui lui a fait proscrire tout à l’heure les figures de répétition. « Ces ornements supposent dans la voix une véhémence qu'on ne doit attendre ni exiger de lui ; il sera simple dans son débit comme dans son style... Son action ne sera ni tragique ni théâtrale ; avec des gestes modérés et l’air du visage il produira une vive impression ; et sans grimace il fera voir naturellement dans quel sens il faut l’entendre... , etc. »

Et il en est de même à propos des autres genres de style. Je me crois donc autorisé à appliquer ces différents préceptes au ton. Mais je vais plus loin, et Cicéron n’ayant pas défini le ton, j'adopte pour ce mot la définition de Buffon : « Le ton n’est que la convenance du style à la nature du sujet. Il naîtra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si l'on s’est élevé aux idées les plus générales , et si l’objet en lui-même est grand , le ton pourra s’élever à la même hauteur. »

Ceci me semble aussi juste qu’intelligible. La généralisation des idées dépend de la grandeur du sujet , et le ton, à son tour, est déterminé par elle, comme, lorsqu’on parle, la disposition plus ou moins passionnée de l'esprit dépend de la grandeur des intérêts mis en jeu , cl détermine à son tour le ton de la voix. On comprend aisément que l’on ne peut s’élever à des vues très-générales dans un sujet commun et léger, et en même temps que là où l’on s’élève aux vues générales , on ne peut garder un ton simple et vulgaire.

Que Voltaire traite un sujet sérieux sur le ton de la plaisanterie, ceci appartient à sa manière d’envisager les choses;

DE LA BIIÉTOUIQL'E.

mais il est bien évident que s’il a pris le ton simple ou tempéré, qui est celui de la plaisanterie, c’est qu’il n’aura pas eu l’intention de s’élever aux idées générales , et s’il lui arrive , chemin faisant, d’agrandir sa pensée, son ton s’élèvera forcément dans la même proportion. Remarquez d’ailleurs que, dans lotis ces degrés divers, le style restera toujours le style de Voltaire.

Mais peu importe, dira-t-on, que vous appeliez ton ce que d’autres appellent style; les résultats, les préceptes seront toujours les mômes. — Il importe beaucoup au contraire.

D’abord , si la plus rigoureuse propriété d’expression est nécessaire quelque part , c’est assurément lorsque l’on traite de l'art d’écrire.

Ensuite, la distinction que je propose une fois admise, le jeune homme, à qui l’on recommande de se faire un style , ne demandera plus lequel il doit prendre, du simple, du sublime ou du tempéré ; lequel des trois constitue ce que l’on peut appeler un bon ou un mauvais style. Car remarquez que, tout en s’individualisant, pour ainsi dire, le style ne perd pas ses caractères généraux. On peut fort bien dire que celui de MM. d'Arlincourt ou de Balzac, par exemple, dans quelquesuns de leurs écrits, est du mauvais style, et celui de MM. Villemain ou Guizot du bon style, et expliquer le pourquoi. Le jeune homme ne demandera plus pourquoi l’on cite comme sublimes tout à la fois et le style de Pascal avec ses mots vulgaires et sa période négligée, et le style de Thomas avec ses phrases et ses expressions ambitieuses. Sachant que le ton n’est que la convenance du style au sujet, et qu’il dépend nonseulement de la nature de celui-ci , mais aussi du point de généralité auquel on aura porté ses pensées , il ne s’effrayera plus des objections faites aux développements des anciens rhéteurs sur celte matière, ni du vague qu’entraînent ces développements mal compris. S’il a pu confondre le sublime avec le style sublime, il le distinguera sans peine du ton sublime. Il dira que le qu’il mourût est sublime, mais n'appartient pas

ch a p. xvii. — de l’élocution. 24!)

plus au ton sublime qu'au ton simple, car cet admirable cri de dévouement à l’honneur et à la patrie n’a rien de commun avec la généralisation des idées; qu’au contraire, il y a à la fois sublime et ton sublime dans les vers de Joad :

Celui qui met un frein à la fureur des flots... etc.

Enfin, le jeune écrivain , bien pénétré de tout ce qui vient detre dit, aura trois objets en vue dans l'étude de l’expression : se former un style; saisir le ton convenable au sujet; et enfin , quels que soient le style et le ton, acquérir préalablement les qualités essentielles et accidentelles de l'élocution , et apprendre à y distribuer avec habileté les ornements dont elle est susceptible.

Pour le premier point, il semblerait, d’après ma définition, que toute théorie soit superflue, mais, qu’on ne l’oublie pas, ici, comme ailleurs, il y a toujours deux éléments en présence, la nature et l’art, ne pouvant se suppléer l'un l'autre que jusqu’à un certain point, et n’arrivant réellement au but que par leur collaboration. Sur la part de la nature dans la formation du style, le rhéteur n’a rien à dire ; quant à celle de l’art, il appuiera principalement sur deux préceptes.

Premièrement : Ne perdez jamais de vue la relation intime et essentielle de l’expression avec l’invention. Ici, tous les rhéteurs n'ont qu’une voix. Denys d’Halicarnasse, dans son Jugement sur Jsocrate : « La parole doit obéir à la pensée , et non la pensée à la parole, c’est une loi de la nature. » /psœ res verba rapiunt, dit Cicéron ; et Horace :

Verbaquc provisam rem non invita sequentur '.

• Ajrci d'abord le seus, les mots viendront d’eux -même».

Ilo»., De art. poel.

DK LA BHÉTORIQl'E.

a:io

Chez les modernes, Montaigne : « Je veux que les choses surmontent , c’est aux paroles à servir et à suivre » ; Fénelon, s'appuyant de saint Augustin: « Le véritable orateur pense, sent, et la parole suit. 11 ne dépend point des mots, mais les mots dépendent de lui. » D où je conclus qu’il ne faut rien faire pour l’amour des mots, puisque les mots ne sont faits que pour les choses; que la meilleure méthode pour avoir un style, c’est de songer beaucoup plus à ce qu’on dira qu’à la façon dont on le dira ; la pensée, comme parlait Zenon , teindra l’expression, verba sensu tincta esse oporlet

Mais comprenez bien mes paroles, et quand je recommande de songer surtout au fond, parce que le plus souvent il entraîne la forme, n’allez point pour cela mépriser la forme; n’imitez pas le superbe dédain qu’afieclent pour le style certains écrivains qui n’en ont pas, et qui nous répètent qu'il ne faut jamais s’occuper que de l’idée, que la recherche de l'expression est vainc, oiseuse, indigne d’un esprit sérieux et inutile aux autres, u Un beau style, répond admirablement Bulîon, n’est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu’il présente ; toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que celles qui peuvent faire le fonds du sujet. »

Secondement. Proposez-vous certains modèles à imiter. Je sais que le modèle ne donne point ces vertus premières que l’on ne doit qu’à la nature et au travail personnel , l’esprit , l’invention, la force, la facilité; mais, en fait de style, l imitation est d’une grande utilité; elle est le premier pas dans la carrière; seulement il y faut de la circonspection et du discernement. Quintilien est ici un excellent guide *. D’abord il

1 Cilc par Quinlilicn, Imlit. oral., IV, 2. 1 De Inslil. oral., X, 2.

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