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aux divers systèmes de connaissances que l'on propose d’y substituer. Car tous les esprits raisonnables sont d'accord au moins sur deux points : 1° que, quelle que soit la carrière à laquelle on se destine, il faut une éducation intellectuelle préalable; que, si l'on n’a pas su jeter des fondements solides, en apprenant les choses par principes et dès la jeunesse, en faisant, en un mot, ce qu’on appelle de fortes éludes premières, on est obligé de revenir plus tard aux éléments avec beaucoup moins de succès, en général, et l'on manque presque toujours son avenir; 2" que l’éducation intellectuelle qui se bornerait à l’étude de la langue maternelle serait manifestement incomplète et défectueuse.
Voyons donc quelles autres branches il serait à propos d’y ajouter; examinons successivement celles que l’on présente pour remplacer les études classiques dans l'éducation du rhétoricicn ; sachons si elles peuvent contribuer ù mieux développer les trois facultés que la psychologie et la logique nous ont ordonné de chercher à perfectionner en lui, la mémoire, le jugement, l’imagination? Et, peut-être, en démontrant l’absolue nécessité de l'étude des langues anciennes pour le rhétoricicn, aurons-nous prouvé, du même trait, leur importance capitale pour toutes les conditions et dans toutes les chances de la vie.
Parlerai-je d’abord des études commerciales, industrielles et artistiques? Mais leur caractère est si éminemment spécial que, en dépit de l’esprit positif du siècle, il n’est entré, j’imagine, dans l'idée de personne, qu elles puissent remplacer en quoi que ce soit les études classiques. Leur style est, de l’aveu même de leurs partisans les plus enthousiastes, un idiome barbare ou plutôt un argot, auquel il est impérieusement défendu, sous peine de ridicule, de jamais franchir la balustrade d’un bureau, les degrés de la bourse ou le seuil de l'atelier. Les opérations toutes mécaniques du commerce, les scabreux mystères de la banque et des fonds publics peuvent
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inspirer l’amour de l’ordre et aiguiser le raisonnement pratique; l’étude de la musique et des arts du dessin exeree le goût et enflamme l'imagination; mais nul ne s'avisera de soutenir, je suppose, que ces sortes de travaux amènent jamais le développement des facultés nécessaires à l’écrivain et à l’orateur.
On n’est pas aussi accommodant à propos des sciences naturelles et historiques , des mathématiques et des langues modernes. Il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui croient quelles suffisent, avec la langue maternelle, pour conduire au but que nous voulons atteindre. Je suis loin, assurément, de nier leur valeur relative, je l'expliquerai plus loin, et je reconnais surtout que les mathématiques forment une partie essentielle des humanités. Mais que si, entraîné par les sophismes du jour et par les préoccupations des utilitaires (il n bien fallu un nouveau mot pour une idée nouvelle!, on prétend élever ces études sur les débris des études classiques, c’est à nous dès lors à revendiquer énergiquement, en faveur de ces dernières, le rang suprême qui leur appartient comme fondement réel de 1 instruction.
L’histoire, d’abord, est loin de les remplacer, puisque, pour être sérieuse cl approfondie, elle-même ne peut se passer de leur secours. Sans l’histoire ancienne, en effet, point d’histoire générale. L’histoire ancienne est un des termes de la formule humanitaire, et sa valeur n’est pas moindre que celle des autres. Or, sans la connaissance des anciens idiomes, comment bien connailre l’ancienne histoire? Pour apprécier dignement l’antiquité, c’est ù elle qu'il faut s'adresser, c'est avec elle qu'il faut vivre. Entre acquérir l'intelligence de l'histoire ancienne dans les anciens, et se contenter de l’étudier dans les modernes ou dans les traductions , je vois la même différence qu’entre I honimc qui connait une nation d’après les récits des voyageurs et celui qui s’est transporté de sa personne dans la capitale, (pii a visité les provinces et parcouru les campagnes. J’ai
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cherché à le prouver ailleurs *. Mais admettons , on peut le soutenir, que les immenses travaux des modernes dispensent de recourir aux sources; au moins ne niera-t-on pas que l'histoire en elle-même est , avant tout , un recueil de noms propres et de faits, et par conséquent un exercice de mémoire; que si la combinaison de ces faits, la recherche des causes et des résultats, l’appréciation des hommes, de leurs actes et de leur moralité sont du domaine du jugement, celui-ci, tant qu'il se renferme dans l'histoire, travaille pourtant plutôt suides faits que sur des idées, sur des témoignages que sur des déductions, sur des probabilités et des conjectures que sur des théorèmes; et surtout que ("histoire, considérée comme objet d’enseignement, ne peut mettre en jeu l’imagination et l'idéal, sans pécher contre sa propre nature, essentiellement réelle xt positive.
Comme l'histoire, plus encore que l'histoire, les sciences naturelles sont des sciences défaits et de nomenclatures; elles éveillent la curiosité , exercent la mémoire, plus tard même reposent doucement les à mes et font naître en plusieurs une admiration sentie pour l’auteur de si grandes et de si belles créations. Mais, d’une part , trop exclusivement attachées à la nature inintelligente, elles mènent, plus souvent qu'on ne pense, à l'indifférence pour les intérêts humains et sociaux , celte première sympathie exigée de quiconque veut influer sur les hommes par la parole ou par les écrits ; de l’autre, sans cesse occupées de spectacles , d’expériences , d'un monde visible et tangible, elles n’offrent pas à l’attention de la jeunesse un objet assez sérieux et assez difficile. Or tout ce qui, en amusant l'attention, la disperse sur des choses matérielles, au lieu de la concentrer laborieusement sur des idées, est par là même
' Voyez mon Introduction au Manuel d’histoire ancienne de Heeren, Bruxelles, Hautnan, 1854; traduite en italien, Venise, 1856.
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rarement et tardivement efficace sur l'imagination, presque toujours impuissant sur le jugement, et par conséquent ne peut servir de base à l’éducation.
Ce n’est point là, sans doute, le reproche que l’on adresse aux mathématiques ; mais elles en méritent un autre non moins fondé. La faculté que celles-ci contribuent le plus à développer est assurément le jugement ; mais elles ne le développent point en tout sens , et comme l’a finement remarqué AI"*' de Staël ;D), l'attention qu’elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite. Ses observations, à cet égard, sont pleines de justesse.
« L’arithmétique et l’algèbre, dit-elle, se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués ; aucun n’est positif, aucun n’est absolu ; il faut deviner, il faut choisir à l’aide d'aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul. Kicn n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie. Sous tous les autres rapports , le vrai se mêle avec le faux d'une telle manière , que souvent l'instinct peut seul nous décider entre des motifs divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre... L’étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre, tandis que ce qu’il y a de plus important pour l’écrivain, c’est d'apprendre les autres , c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous... Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration. »
L’illustre auteur de f Allemagne n'a pas été seul de son avis.
« Transporter la méthode géométrique dans l’cloquence
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civile, dit Vico, serait supprimer dans les choses humaines les passions, l'audace téméraire, l’à -propos , le hasard ; ee serait enlever à l'éloquence même tout ee qu’elle a de piquant et de subtil, non demostrando , ajoute-t-il, che quello clic ti sla innanzi a piedi, e non imboccando <jli uditori clic con pan masticalo ' . »
L’étude des mathématiques , dit Dugald Stewart, qui s’en était spécialement occupé, exerce le raisonnement ou l’esprit de déduction ; mais elle n’occupe point les autres facultés intellectuelles. » Et je lis dans Voltaire, à propos de Descartes : « La géométrie laisse l’esprit où elle le trouve. «
A ces autorités je pourrais joindre celles de Pascal, de Berkeley, de S’Gravesandc, de Gassendi, de d’Alembert ; je choisis exprès ces grands mathématiciens . tous d’accord sur l’impuissance des mathématiques à l’égard du développement intellectuel.
Remarquez, au contraire, combien de facultés met en jeu l'étude des langues anciennes, et dans quelle gradation elle les exerce.
La mémoire cherche à se retracer les mots, leur forme extérieure, leur sens primitif cl métaphorique, leurs racines, leurs dérivés, les inflexions multipliées que leur fait subir la lexilégie, et les modifications que la syntaxe leur impose.
Le jugement est appelé à saisir le sens de la phrase, à résoudre par conséquent un problème à la fois grammatical et logique. Sous le premier rapport, il ne faut pas seulement se rappeler la grammaire, il faut la comprendre, en suivre les déductions, aussi exactes souvent que les déductions mathéma-
1 « La géométrie ne démontre que ce qui crève les yeux, en quelque sorte, et ne nourrit l'auditeur que de pain mâché d'avance.» Vico, dctl 9 fnstituzioni orat. t
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tiques, mais moins manifestes, moins fatales, en quelque sorte, et qui permettent davantage à l'esprit d’investigation ; car le pourquoi des règles et des exceptions, modifié par deux grandes forces, l’usage et l'euphonie, ne se laisse pas conclure aussi invinciblement que les corollaires d’un théorème. Sous le rapport logique, l’élève doit s’élever de la conception des mots il celle de la phrase, ne point perdre de vue, parmi les écarts des développements, l'enchaînement des idées, et, quand il l'a embrassé tout entier, arriver au charme de l'expression, à sa dignité, à sa naïveté.
Voici le tour de l’imagination, voici la troisième faculté qui vient en aide aux deux premières, non pas pour les remplacer, mais pour les seconder, et sans que celles-ci abandonnent l’arène. Notre éléve est devenu traducteur, c’est-à-dire presque créateur dans tout ce qui n’appartient pas rigoureusement à l'invention. Il saisit corps à corps, pour les transporter parmi nous et nous les rendre intelligibles et maniables , l’écrivain ou plutôt l’époque entière dont il s’occupe; car le style n’est pas seulement l’homme, c’est le siècle et le pays. 11 s'endurcit au travail de l’intelligence dons cette lutte pénible, où il a souvent affaire à de rudes jouteurs. En même temps qu’il se perfectionne dans sa propre langue, qu’il en découvre les finesses, qu’il en étudie les règles et les ressources, qu’il se familiarise, en un mot, avec l’instrument jusqu’à ce qu’il ait acquis assez de pensées pour composer lui-mème, il sort aussi du cercle étroit où cette connaissance exclusive tendait à le renfermer, et développe en soi, par ces excursions à l’étranger, l’activité spontanée de l’esprit.
Mais, dira-l-on, pourquoi ne point préférer, sous tous ces rapports, l’étude des langues vivantes à celle des langues mortes? Ne présente-t-elle pas tous les avantages de sa rivale? N’exerce-t-elle pas, comme celle-ci , la mémoire et le jugement par la grammaire et la logique , l’imagination par la traduction? Comme celle-ci, n’ouvre-t-ellc pas une source d’idées
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neuves? El n'a-l-elle pas, en outre, une utilité positive et immédiate dans la vie?
Prenez garde : entre l'étude des langues anciennes et celle des modernes, et, par conséquent, entre leurs méthodes didactiques, la différence est extrême, line langue moderne ne s'apprend point comme moyen de gymnastique intellectuelle, ou du moins ee n’est là qu'une considération accessoire. Elle s’apprend pour elle-même, elle est son propre but. Le point capital n’est plus d’exercer la mémoire, l’imagination et le jugement; il s’agit d’abord et surtout d'entendre et de parler, d'habituer l'oreille à saisir et la langue à reproduire des sons, en y attachant, il est vrai, le sens voulu, mais en les prenant par groupes, en quelque sorte, et sans trop s’inquiéter de l’analyse rigoureuse. Ainsi, peu ou point de théorie grammaticale; mais beaucoup de mots, beaucoup d’idiotismes , les dialogues , les conversations familières , les journaux , le théâtre, plus tard enfin, et comme au second plan, la littérature du pays, qu'il ne faut pas confondre avec la langue du pays. Savoir le grec et le latin, c’est pouvoir lire et traduire, ou plutôt e’est avoir lu et traduit Virgile et Homère , Thucydide et Tacite, Platon et Cicéron. Savoir l’anglais et l'allemand , c’est pouvoir converser intelligiblement et écrire correctement en allemand et en anglais, n'eùt-on point lu une ligne de Goethe ou de Shakspeare, n’eût-on jamais ouvert Schiller ni Millon.
Mais enfin, ajoute-t-on, si l’on faisait sur les langues modernes le même travail que sur les anciennes, l'intelligence n’y gagnerait-elle pas autant ?
Je réponds. D’abord il est ù peu près certain qu'en appliquant la méthode didactique des anciens idiomes aux idiomes modernes, vous ne parviendriez pas à savoir ceux-ci, comme ils veulent être sus. Une langue morte, ne l’oublions pas, s’apprend avec les morts, une longue vivante avec les vivants.