F. LA RHÉTORIQUE
tel autre, l’élégance, la finesse, la délicatesse ; 1 un rejette le ton plaisant admis sans difficulté dans l'autre. C’est ici que la division des genres, en simple, sublime et tempéré, justement proscrite plus haut , pourrait trouver sa place. On dira fort bien en effet que, selon la nature du sujet, la forme adoptée, la classe de lecteurs ou d'auditeurs auxquels on s’adresse, les mœurs, les circonstances, etc., le genre d’écrire sera plus nu ou plus fleuri, plus négligé ou plus châtié, plus familier ou plus noble. 11 y a même des sujets qui supportent le mélange des tons divers. Mais ceux-là sont rares et demandent une habileté qui ne l’est pas moins. Ainsi la comédie élève la voix dans l’indignation, la tragédie la modère dans la douleur,
Intcrdmn voeem comœdia tollil —
Et tragicus plerumquc dolct sermonc pedestri.
Parfois la lettre familière peut monter jusqu’à l’éloquence, et l’orateur chrétien descendre jusqu’à converser familièrement avec son auditoire. Ne se rencontre-t-il pas des occasions où le sourire se glisse au milieu des larmes • ? Mais encore une fois, de la circonspection sur ce point, et ne perdez pas de vue les préceptes exposés dans un des chapitres de la Disposition, à propos du vers de Boileau :
Passer du grave au doux, du plaisant au scvcrc.
Cn général les livres qui traitent d’intérêts sérieux, qui ont
1 Sans citer des exemples plus anciens, qui n’a tu certains vaudevilles de Scribe, certaines Nouvelles de Mérimée et d’Alexandre Dumas, une entre autres de ce dernier, le Cocher de cabriolet, qui fait partie de l’ouvrage intitulé Les Cent et un, et où le pathétique s’allie au comique, avec une mesure cl une adresse pleine de tart et de goût ?
CIIAP. XXI. — DES QUALITÉS ACCIDENTELLES DU STYLE. jO'l
pourobjel l'humanité, la pall ie, les hautes iloctrincs sociales, tous les ouvrages didactiques, religieux, moraux, politiques, historiques, exigent la gravité du ton, la dignité du langage, une réserve scrupuleuse dans le choix des termes. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’ètrc roidc et collet monté, je ne demande qu'une aisance décente, une répugnance de bon goût pour le trivial et le bouffon. « Le style grave, dit Voltaire, évite les saillies, les plaisanteries : s’il s’élève quelquefois au sublime, si dans l'occasion il est touchant, il rentre bientôt dans cette sagesse, dans cette simplicité noble qui fait son caractère ; il a de la force, mais peu de hardiesse. Sa plus grande difficulté est de n’ètrc point monotone. » De Thon, l’Hospital, d’Aguesseau, M. Guizot, sont d’excellents modèles de ce que j’appelle la gravité.
Une observation. Ne mettez pas la gravité dans les sujets qui ne la méritent pas, ne craignez pas de la mettre dans ceux qui la comportent. L’un et l’autre défaut vient d'une même source, l’amour-propre. Il est des écrivains qui se figurent que l’univers entier s’occupe de ce qui les occupe, qui prennent un air rogue pour débiter des vétilles, qui s’appesantissent sur de minutieux détails historiques ou philologiques , à peine dignes d’èlre effleurés , qui montent en chaire et prêchent , quand il faudrait causer. D’autres, au contraire, redoutant pardessus tout le reproche de pédantisme, affectent le langage badin dans les plus graves questions , croient de bon ton de traiter toutes choses d’une façon leste et dégagée, ou sèment les fleurs cl les paillettes sur la pourpre et les robes de deuil. Présentez l’histoire des dieux païens et «le leur entourage sous la forme de Lettres à Émilie, je le veux bien, le correspondant est à la hauteur du sujet ; mais s'il s’agit de chimie ou d’astronomie. pour Dieu! faites-moi grâce de votre prose légère et de vos bouquets à Chloris. On appliquerait volontiers à ecs deux classes d'auteurs le mot d'une femme d’esprit, qui disait de Costnr, l’ami de Voilure : « C’est le plus galant des pédants.
l)E LA BHÉTORIQL’E.
rt le plus pédant des galants. » Les uns et les autres tombent naturellement et de bonne foi dans ce burlesque que le dixseptième siècle présentait sous deux faces, l une parlant plaisamment de choses sérieuses, l’autre pompeusement de choses communes ou insignifiantes Pour éviter toute espèce de burlesque, ayez soin que votre ton soit toujours d’accord avec votre sujet.
La gravité du style, à mesure que le sujet s’élève et s’agrandit, peut arriver à la noblesse, à la richesse, à la magnificence: la noblesse, qui n’emploie que les termes les plus généraux et les tournures les plus polies et les plus dignes; la richesse , qui y ajoute l’éclat des images, l’abondance des ornements , le nombre de la phrase , ou qui encore renferme sous peu de mots des idées fécondes ; la magnificence, qui est la grandeur dans la richesse. Il est bien évident que tous les sujets et tous les tons n'admettent pas ces qualités.
Quelques-uns cependant ont rangé la noblesse parmi les vertus générales du style. Ils s’appuient sur le mot de Boileau,
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Mais remarquez que Boileau dit sa noblesse et non point la noblesse. Aussi quand les rhéteurs en viennent à expliquer ce vers, tous leurs préceptes et leurs exemples se bornent à nous apprendre qu’il faut, en certains genres, éviter des idées, des images, des expressions familières et presque triviales, qui pourraient cependant se supporter ailleurs. D’Aguesseau, selon Crcvier, ayant à discuter les droits des prétendants à la succession d’un acteur de la Comédie-Italienne , ne se permit pas de le désigner par son nom de comédien : « Tiberio Fiorelli,
i C. PuMuciT, Parallèle des anciens et des modernes. — A. Micriels, Histoire des idées littéraires en France.
CHAP. XXI. — DES QUALITÉS ACCIDENTELLES Dl' STYLE. 507
dit-il, connu sous un autre nom dans le monde... ■> En marge, ajoute Crevier, est le nom de Scaramotiche, qui a été jugé indigne d’entrer dans le texte. Or supposons, ce que je ne crois pas d'ailleurs . que la dignité du barreau défendit en effet à d’Aguesseau d’employer ce terme, il est évident qu’il n’eùt été nullement déplacé, dans un autre ouvrage, par exemple, dans un livre de critique sur la Comédie-Italienne. Ainsi, tandis que les qualités que j’ai désignées comme essentielles sont partout indispensables . la noblesse du style dépend de la nature du sujet et du genre, et se modifie à l’infini selon les circonstances. Ce que I on peut dire seulement pour donner l’universalité au précepte de Boileau, c’est que, s’il est des genres où la noblesse contrarie trop manifestement le naturel pour pouvoir être admise , où la bassesse et la trivialité absolues soient le seul moyen de rester dans le vrai, ces genres ne sont pas du ressort de la critique, et les honnêtes gens s’en abstiennent. Et réellement qu’ont à faire avec la rhétorique et la littérature la Pipe cassée de Vadé, ou les ignobles parades qu’on nous donne si souvent sous le nom de roman et de vaudeville?
Maintenant quelle idée attacher à ce mol noblesse à propos du style? Étymologiquement, il ne peut signifier que le langage des nobles ; mais quel est le langage" des nobles, et en quoi diffèrc-t-il de celui du peuple? Quand il y avait une noblesse en France, il y avait en même temps un excellent adage : Noblesse oblige; c’est-à-dire les prérogatives que la société attache à une haute naissance exigent de ceux à qui le hasard les a données un courage, une élévation, une générosité , certaines qualités enfin . en quelque sorte héréditaires , dans les actes, dans les sentiments, dans les habitudes, qui doivent les distinguer du commun des citoyens et se refléter dans leur langage. « Des âmes sans cesse nourries de gloire et de vertus, dit Marrnontel. doivent nécessairement avoir une façon de s’exprimer analogue à l’élévation de leurs pensées.
Î)F. LA HIIÉTORHjrE.
nos
Les objets vils el populaires ne leur sont pas assez familiers pour que les termes qui les représentent soient de la langue qu'ils ont apprise. Ou ces objets ne leur vicnnncnt pas dans l'esprit, ou si quelque circonstance leur en présente Vidée et les oblige à l'exprimer, le mot propre qui les désigne est censé leur être inconnu, et c’est par un mol de leur langue habituelle qu’ils y suppléent. »
11 n’y a plus de nobles en France, politiquement parlant; mais aucun décret, que je sache, n’a banni la noblesse de l’art el de lu science. Pour ceux qui ont obtenu ou veulent obtenir eet anoblissement littéraire, il est, comme jadis pour les nobles de race, des idées basses et vulgaires qui ne doivent pas leur venir à l'esprit, et si le sujet les amène forcément, l’expression propre est censée aussi leur être inconnue. Noblesse oblige. Je veux que les écrivains respectent leurs lecteurs en se respectant eux-mémes, qu'ils ne s'imaginent pas, et aujourd'hui moins que jamais, qu'on ne puisse parler dans le sens populaire , sans emprunter le langage de la populace , et que la bassesse du stjle en augmente l'énergie. Les contemporains de Corneille le blâmaient d’avoir dit du sénat romain :
Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale.
Qu'auraient-ils dit , bon Dieu ! d'un ministre adressant à Charlcs-Quint une bien autre métaphore :
Et l'aigle impérial qui jadis, sous la loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oison plumé, dans leur marmite iniïtmc '...?
1 Victor II uc. o, clans liuy Mua, un des ouvrages qui promeut le mieux ù quel excès de ridicule le dédain systématique pour la noblesse du ton peut
CIIAP. XXI. — DLS QUALITÉS AtClDEMLU.LS DI! STYLE. 30!>
Remarquez, au reste, quelque valeur que nous attachions à la dignité du style, que nous ne confondons point la noblesse réelle, celle qui vient du cœur et du goût, avec cette noblesse qui n’est que pruderie et misérable étiquette. ÏNous avons déjà touché cette observation en parlant du naturel. Nous condamnons complètement les préjugés en vogue , sous ce rapport , au commencement du dix-septième siècle, ils ont égaré le goût de La nation ; par un respect mal entendu pour la noblesse du style, ils ont banni de la poésie et même de la prose une foule de mots justes, précis et parfaitement français , pour y substituer des termes vagues et de convention '. Ils ont surtout égaré la critique. On conçoit, en effet, d’après tout ce qui a été dit, que la noblesse varie nécessairement d’après les époques, les lieux, les circonstances, les convenances de personnes cl de choses; que ces nuances se multiplient à l inlini; que la même idée, la même expression a pu être tour à tour anoblie ou avilie par l’opinion ; qu'ainsi il est à peu près impossible de prononcer à cet égard, quand il s'agit des anciens et des étrangers. Dans les choses de la nature et de l’art, dans les noms, par exemple, de certains animaux, de certaines professions, de certains détails de la vie humaine, tel mol qui nous parait bas et trivial ne l’était pas sans doute pour les Grecs et les Latins, ni même pour les Français d’une autre époque, et
cutraincr un homme de génie. Il est vrai que le ministre dont il est ici question ressemblait à VAtiilor de Boileau :
Je l'ai connu laquai» avant qu'il fut commis.
i o La langue eut, comme la cour, sa sévère cl vétilleuse étiquette, ses grandes cl petites entrées pour les mots qui avaient fait leurs preuves de noblesse, scs exclusions |>our les bourgeois et les vilnins. En conséquence les trois quarts du dictionnaire furent traités en gens de bas étage et de mauvaise compagnie; l'autre quart eut seul les honneurs du Louvre, des discours académiques, de la prose soutenue et des beaux vers. > De lieimsatRO. Introduction nux leçon» de titlêruturc.
DK LA HHKTOIÏKjtîK.
lie le serait pas aujourd'hui pour les Anglais ou les Allemands, ('.est ce que la critique du dix-septième siècle n’a pas compris, et ses fausses idées sur la noblesse du style lui ont fait mal juger de tout ce qui s'y rattache. Dans la fameuse querelle de la prééminence entre les anciens et les modernes, les défenseurs de l’antiquité n’ont guère mieux traité cette partie de la question que les agresseurs, et pendant longtemps encore il en a été de même. Marivaux est obligé de s’excuser d’avoir, dans un roman de mœurs, fait parler un cocher et une marchande comme parlent une marchande et un cocher
Ainsi, point de pruderie dédaigneuse, mais cette bienséance qu’on doit garder pour les paroles comme pour les habits, et qui, loin de blesser la vérité, est elle-même un élément de vérité; cette dignité de langage, que recommande Cicéron et que comportent tous les arts * ; en un mot ce familier noble, comme l’appelle Marmontel, qui tout en modifiant le discoure d’après les temps et les personnes, ne le laisse jamais sc dégrader et s’avilir, et conserve avec la nature une ressemblance, mais cette ressemblance embellie, sons laquelle il n'y a plus d’art.
Souvent le sujet, pour être dignement traité, demande avec la noblesse de l’expression les images les plus vives et les ligures les plus brillantes; parfois le grandiose des idées et la hauteur des vues exigent que le langage, pour y répondre, s’élève et s’agrandisse comme la pensée. C’est alors que le. ton atteint la richesse et la magnificence. Songez bien que ces deux qualités ne sont admissibles dans la forme que quand elles existent dans le fond. Jeter des mots éblouissants et sonores
1 M \ ii i v, c \ . Avant-propos «le la V ie de Marianne.
7 * t’u effet, dit Cicéron, il ne suffit pas au gladiateur et à l’athlète de frapper avec force et de parer avec adresse, il doit sc mouvoir toujours avec grâce : tic verbis ipiidem ad aplani compotitiuncm ac dccentiam, tenlenliii vero ad gravitalem oralionit ulilur oralor. » De Oral., lll, aOO.
sur des idées pauvres et stériles, ce n’est plus de la richesse, c'est une parure de faux brillants, c’est le clinquant des acteurs sur un théâtre. Dans les sujets même qui demandent la plus grande richesse du ton, l'éclat ne doit être ni fastueux ni continu : l’ostentation déplait, l'uniformité fatigue. Quelques pages de Cicéron, de Florus, de Fléchier, de lkrnurdin de Saint- Pierre, de Vergniaud, de Lamennais, de Lamartine sont des modèles de richesse; un grand nombre de passages des prophètes, de Platon, de Huffon, de Mirabeau, de ['Jlliulie de Hacine, du Cosmos de M. de llumboldt, l'exorde de l’Oraison funèbre de la reine d’Angleterre, la péroraison de celle de Condé, sont des modèles de magnificence. La magnificence est à l'esprit ce que le sublime est au sentiment, les plus hautes conceptions du génie revêtues des plus brillantes couleurs de l'imagination.
Voulez-vous comprendre la richesse du style? Ouvrez l’admirable sermon de Fénelon sur les missiotis étrangères. il veut exposer cette idée : Les missionnaires ont pénétré jusqu'aux extrémités de l'Orient. — « Que reste-t-il ? peuples de l’extrémité de l'Orient, votre heure est venue. Alexandre, ce couquérant rapide que Daniel dépeint comine ne touchant pas la terre de scs pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le inonde entier, s’arrêta bien loin en deçà de vous ; mais la charité va plus loin que l’orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de lanL de mers, ni l'intempérie de l’air, ni le milieu fatal de la ligne où I on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, porlez-lcs sur vos ailes. Que le midi, que l'orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin. Qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit arriver du haut des montagnes, apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : ü Sion ! ton Dieu régnera sur toi ! »
ui. la immmiQi'K.
Cependant la richesse du style ne consiste pas toujours dans celte brillante abondance de développements. On peut dire aussi cpt'il y a richesse toutes les fois qu'une phrase, un mot même réveille plusieurs idées profondes , découvre un vaste tableau, ou fait saisir à l'instant des rapports qui semblaient ne devoir se révéler qu a la réflexion ou à une lecture longue et variée 1 .
Voici maintenant un passage de Massillon qui peut , ce me semble, donner une idée de la magnificence du style, parce qu’il exprime une grande idée par une grande image.
Une fatale révolution, une rapidité que rien n'arréle, entraîne tout dans les abîmes de l’éternité; les siècles, les générations, les empires , tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre et rien n'en sort : nos ancêtres nous en ont frayé le
I Un a cité le vers de la Fontaine, dans Philémon et liaucis :
Ilicn ne trouble u lin, c'c*t le toir d'un beau jour;
le fameux vers de l.cmierrc, celui qu'il appelait modestement le vert du siècle .*
Le trident de Neptune est I, sceptre du monde.
Victor Hugo rencontre souvent ces sortes de vers.
J'appellerai également riches ou fécondes ces phrases de Flortts que loue Montesquieu :
Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d'Anuihal : » Lorsqu'il pouvait, dit-il, se servir de la victoire, il aima mieux en jouir ; quum Victoria posset uti, frui matait. »
II nous donne une idée de toute la guerre de Macédoine, quand il dit : o Ce fut vaincre que d’y entrer ; introissc Victoria fuit. •
Il nous donne lout le spectacle de la vie de Scipion, quand il dit de sa jeunesse : « C’est le Scipion qui croit pour la destruction de l’Afrique; hic crit Scipio qui in exilium Africie crcscil. • Vous croyez voir un enfant qui croit et s'élève comme uu géant.
Eiilin il nous fait voir le grand caractère d'Annikal, la situation de l’univers, cl toute la grandeur du peuple romain, lorsqu’il dit : . Annibal fugitif cherchait au peuple romain un ennemi par lout l’univers; qui, profugut ex Africa, hostem populo rvmano loto orbe quarebat. »
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chemin, el nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous : ainsi les âges se renouvellent , ainsi la figure du monde change sans cesse : ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement : rien ne demeure, tout s’use, tout s’éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point ; le torrent des âges el des siècles coule devant scs yeux; et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels , dans le temps môme qu’ils sont entrainès par le cours fatal , l'insulter en passant , profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom , et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice '. »
Vous remarquez que ce passage de Massillon réunit à la magnilieence une singulière énergie d’expression. C’est un mérite rare. En effet, ces deux qualités, magnificence et
i Massillon a présente deux fois la même idée à peu près dans les mêmes termes, dans un des sermons du Grand Carême , et dans le Discours prononcé à une bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat. En poésie j'appelle magnifiques certaines strophes de J. -R. Rousseau, de Lebrun, de Lamartine, la strophe célèbre de Lcfranc de Pompignan :
Le Nil • va sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par des cris sauvages L’nstre éclatent de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs,
Le Dieu, poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs;
etccltc strophe de Bcrangcr qui la vaut bien :
l'ai vu la paix descendre sur la terre,
Semant de l'or, des fleurs et des épis.
L'air était calme, et du Dieu de la guerre Elle étouffait Ica foudres assoupis.
■ Ah ! disait-elle, égaux par la vaillance,
Français, Anglais, Belge, Busse ou Germain,
Peuples, formel une sainte alliance,
El il un nez -tous la main. »
Di: LA llUihORIQUL.
richesse, supposent plutôt, en général , la dignité que la force; l’écrivain qui les déploie a sans doute été ému , inspiré , enthousiasmé par une grande idée, niais il a dû rester assez maitre de lui pour la pénétrer dans toute sa profondeur, pour la développer dans toute son étendue et toute sa pompe. L’énergie et la véhémence sont plutôt le langage de la passion, de la spontanéité, du besoin d’entrainer, dût-on ne pas savoir jusqu’où l’on ira, de frapper fort, dût-on frapper moins juste. •> L’énergie, dit Montaigne, enfonce la signification des mots. » C’est pour cela que la concision l’accompagne le plus souvent, sans en être cependant, comme l’ont pensé quelques-uns, la condition indispensable. Une proposition peut être largement développée, et ne pas manquer pourtant d’énergie. Quel est en effet le but du style énergique? De produire sur notre esprit une action vive et intense. Condenser le sentiment ou la pensée est assurément un moyen de lui donner cette force et ce ressort; mais il arrive souvent aussi qu’il reçoit la même efficacité d’un mouvement prolongé ou d'une suite de mouvements dépendant d'un principe unique d'action. Aussi la répétition, qui ne s’accorde guère avec la brièveté du discours , peut fort bien être un élément d'énergie. Quand la concision contribue à l’énergie, c’est lorsqu’elle concentre sur peu de mots une masse d’idées ou de sentiments. C'est là le secret du style de Pascal , de Montesquieu dans la Grandeur et la décadence des Romains, de Tacite surtout. En appréciant le caractère de la concision dans les écrivains latins qui sc sont distingués par cette vertu , l’on pourrait dire qu’elle est grave dans Sallustc, obscure dans Perse, piquante dans Sénèque , énergique dans Tacite.
On a remarqué avec raison que l’énergie résulte souvent aussi du contraste des idées. Le vers de Corneille ,
Cinnu, lu t'en souviens, et veux m’assassiner,
reçoit toute son énergie de la longue énumération des bienfaits d’Auguste mis en opposition avec celte ingratitude de Cinnu
f/ti’o» ne pourrait jamais s’imaginer. L’antilhèse entre la gloire et la chute d'un empire , d’un souverain , d'un héros, ne peut manquer d'être énergique, c’est-à-dire de produire sur l’àme une impression vive et profonde,
. . . tolluntur in altum Ut lapsu graviorc ruant... '.
Parfois la métaphore a le même résultat que l'antithèse , c’est-à-dire que l’image communique la force à l’idée. Ainsi les vers de Corneille dans Olhon , en parlant des courtisans de Calba :
Je les voyais tous trois se hâter sous un maître,
Qui, chargé d’un long âge, a peu de temps à l’être,
Et tous trois à l’envi s’empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d’un moment ’.
Voltaire, à propos de ce dernier vers, montre fort bien comment l'énergie par l’image peut dégénérer en abus , lorsqu'un désir intempérant d’originalité pousse à forcer la métaphore.
« La beauté de ce vers, dit-il, consiste dans celte métaphore rapide du mol dévorer ; tout autre terme eût été faible : c’est là un de ces mots que Despréaux appelait trouvés. Racine est plein de ces expressions dont il a enrichi la langue. Mais qu’arrive-t-il? Bientôt ccs termes neufs cl originaux, employés par les écrivains les plus médiocres , perdent le premier éclat qui les distinguait; ils deviennent familiers : alors les hommes de génie sont obligés de chercher d’autres expressions, qui
1 Plus il n’éléve, plus sa chute est effroyable.
Ciudiiü, In Rnfin.
3 L’énergie par l’image ! un des mérites de nos chansons patriotiques, de t ulles de Béranger surtout, le poêle le plus fécond que je connaisse en métaphores ingénieuses ou énergiques. Relisez le Vieux Sergent, les Bohémiens^ les Esclaves gaulois f relisez tout le volume, c’est le plus court.
DK LA nUÉTOIlIQCK.
souvent ne sont pas si heureuses; c’est ce qui produit le style forcé et sauvage dont nous sommes inondés. 11 en est à peu prés comme des modes : on invente pour une princesse une parure nouvelle , toutes les femmes l’adoptent ; on veut ensuite renchérir, et on invente du bizarre plutôt que de l'agréable. »
Le bizarre, le forcé, le sauvage, comme rappelle Voltaire, sont les plus grands ennemis de l’énergie réelle. Un enfant touche légèrement un ressort, la machine commence à fonctionner et révèle son activité latente ; encouragé par ce premier succès, il appuie davantage, et la machine obéissante déploie toute sa puissance; ce n'est pas assez, il pèse plus fort, encore, encore...; mais alors le ressort se brise, vole en éclats, et ne laisse devant l’imprudent qu'une masse inerte et inutile. On ne peut trop le redire aux jeunes gens : le mieux est l'ennemi du bien. Portées à l'excès, la gravité et la noblesse deviennent de la roideur; la richesse et la magnificence, de l'enflure; l’énergie, de la dureté; la véhémence, de la déclamation.
On distingue la véhémence de l’énergie. La véhémence dépend moins de la force de l’expression que de la vivacité et de la variété du tour et du mouvement de la phrase. Des idées diverses , des affections souvent contraires s’accumulent et sc pressent tumultueusement dans l’âme agitée par une passion vive; bientôt elles débordent et se répandent au dehors avec une entraînante impétuosité. L’expression fidèle de cette phase de la passion constitue la véhémence du style. Les rhéteurs appellent véhémentes, par exemple, les paroles de Nisus accourant au secours d'Euryale :
Me, me; adsum, qui fcei! in me convcrlitc ferrum... ’.
* 31e, me ; adsum, qui fcci ! in mr convertit» ferrum, O Ttutuli ! mca fruits omnis, niliil istc ncr ttusus, Nee potuit. Ua-Ium hoc rt convia videra lestor : Tanluui infclicciu nitnium dilcxit ainicuut.
Plusieurs pages de Démoslhène dans les Philippiques el le Pro Corom, de Cicéron dans les Catilimires et les Farines , de nos grands orateurs parlementaires dans les hautes questions politiques et surtout personnelles, les trois dernières scènes de YAndromaqne de Racine, quelques-unes des imprécations qui terminent nos tragédies classiques, sont d’excellents modèles de véhémence.
Le premier point à remarquer dans tous ces morceaux, c’est que la véhémence était dans le fond avant d’èlre dans la forme : rien de plus ridicule que de s'échauffer à froid ; le second , c’est la forme elle-même , les brusques mouvements de phrase, les constructions brisées , les accumulations, les suspensions, les interruptions fréquentes, fidèle image du désordre de l’orateur ou du personnage mis en scène. Quand le discours est improvisé, point de règles, bien entendu; l'orateur obéit à une impulsion spontanée, la nature agit presque en dépit de lui-mème; seulement, qu’on ne perde pas de vue ce que j'ai dit au chapitre des Passions, sur la nécessité de savoir se maîtriser, même en ees occasions. Mais pour ce que j'oserai appeler la véhémence préparée, pour celle de l’historien, du poète, du dramaliste, il n'en est plus de mémo. Là, il faut étudier, pour ainsi dire, son impétuosité, la régler de manière à produire l’effet voulu, sans cependant laisser apercevoir les moyens employés ; là s'applique autant qu'à l’ode le vers de Boileau :
Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.
Je traduis :
Moi ! c'est moi me voici ; j'ai (oui fait. Contre moi Tournez ce fer C'est moi qui sim le seul coupable. Mais lui ! de tant d'audace il était incapable,
IT n enfant!..- son seul crime, oli ! j'en jure les dieuz ! l'ut d'avoir trop aimé son ami malhcurcui.
DE LA MIÉTOItlQl'E.
Cependant en avançant dans ces hautes régions du style, nous voici tout près du sublime ; arrêtons-nous. Ceci est un livre essentiellement didactique, et le sublime ne s’enseigne pas. On a beaucoup écrit sur cette matière depuis Longin jusqu’à nous; mais nul que je sache ne s’est avisé de traiter de l’art du sublime ; entreprendre un tel sujet serait avouer qu’on ne le comprend pas.
J’appelle sublime, en littérature, l'expression vraie de tout sentiment qui élève l'homme au-dessus de lui-même, en lui donnant la conscience de cette élévation. Ce qui comporte le sublime, ce n’est pas seulement ce que l'homme ne peut atteindre par sa nature, comme l'infini en étendue, en durée, en puissance; mais encore et surtout ce qu’il ne peut atteindre qu’en se détachant tout à fait de sa partie animale et de son individualité, pour n’admettre que l’idée pure et le sentiment désintéressé. Presque toujours il y a dans le sublime un contraste entre nous et l’idée ou le spectacle, mais un contraste qui, loin de nous rabaisser, nous agrandit par la réflexion. Le sublime, c’est Dieu, l’éternité, l'océan, la nuit dans les plaines immenses ou les glaciers des Alpes resplendissant au soleil, opposés à l'humanité si chétive et si bornée, et capable pourtant, en dépit de son infirmité, de sentir une telle grandeur; c’est aussi le courage, le dévouement, la générosité, la grandeur d’àme extrêmes de quelques-uns, opposés à la crainte, à l’amour de la vie et de la personnalité, à la répulsion instinctive de la douleur et du sacrifice, communs à l'humanité si égoïste, et à laquelle pourtant, en dépit de son égoïsme, appartiennent ces âmes d’élite. C’est donc moins encore la négation de la nature humaine que sa perfection idéale. Le mot de la Bible : « que la lumière soit, cl la lumière fut, » le Jupiter d'Homère ébranlant l’Olympe d’un signe de tète, sont sublimes sans doute, parce que l’homme physique sent toute sa faiblesse devant la puissance surnaturelle qui fait si simplement de si grandes choses; mais Socrate et Bailly en face de
I» mort, mais Régulus au sénat de Rome, et Roissy d’Anglas à la Convention ne sont pas moins sublimes, parce que l’homme moral sent toute sa faiblesse devant la puissance surhumaine qui, elle aussi, fait si simplement de si grandes choses.
Analysez tous les faits, toutes les choses, toutes les paroles que vous regardez ou qu’on vous donne comme sublimes, et vous trouverez au fond cet élément d’une rare puissance physique ou morale qui contraste avec la faiblesse et l'imbécillité de tout le reste. Si ce caractère ne vous frappe pas, le mot, la chose, l'acte ne méritent pas le nom de sublime. Quand je dis le mot, je n’entends que le sentiment manifesté. Le sublime, en effet, tel que je le conçois, n’est jamais dans l’expression. L’expression peut y nuire, elle ne peut y ajouter.
Longin, qui fait mal à propos rentrer dans le sublime tant de choses qui ne lui appartiennent pas, et jusqu’à l’ode de Sapho, la plus brûlante expression de l’amour sensuel, Longin cite, comme modèle de ce qu’il nomme sublime d’imiu/e, ce passage d’Euripide, où Phébus cherche à guider dans son téméraire voyage Phaéton déjà lancé dans les cieux :
Le père cependant, plein d’un trouble funeste,
Le voit rouler de loin sur la plaine céleste,
Lui montre encor sa route, et du plus haut des cieux Le suit autant qu’il peut, de la voix et des yeux :
« Va par là, lui dit-il, reviens, détourne, arrête... »
« Ne vous semble-t-il pas, ajoute Longin, que l'Ame du poète monte sur le char avec Phaéton, partage tous ses périls et vole dans l’air avec les chevaux? >• Sans doute, et le tableau est saisissant de vérité. Mais, la forme à part, quel père n’eût fait de même 1 ? Le sublime n’est donc pas là. I! est dans le
* Une situation bien autrement saisissante est celle de Guillaume Tell, si
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qu'il mourût du vieil Horace, parce qu’il est plus haut que l’homme le père qui peut immoler spontanément le sentiment naturel de la paternité au sentiment surnaturel du patriotisme et de l'honneur.
Selon moi, le sublime suppose toujours , dans 1 objet qui l'inspire, l’intelligence; dans le sujet qui l'éprouve, la conscience de son émotion. Je n'ai jamais reconnu, comme effet «lu sublime, l'extase, le délire, l'exaltation fiévreuse, ni comme cause du sublime, la puissance matérielle, provenant dune cause matérielle, d'un poignard ou d’un million * ; jamais e mal surtout , quelque extraordinaire , quelque puissant qu d soit. Le mal, comme le bien, peut, il est vrai, nous emporter hors de notre nature; mais le mal nous emporte au-dessous, pour ainsi dire; le bien nous élève au-dessus, (.est que la dernière des brutes peut faire le mal cl ôter la vie ; tandis qu i n’y a que l'intelligence unie à la puissance qui puisse donner la vie et faire le bien.
Mnrmonlel trouve sublime le mol de Macduff dans Shakespeare, quand Macduff apprend que Macbeth a fait massacrer sa femme et ses enfants, et que, se cherchant une vengeance, il s’écrie dans un morne désespoir : « 11 na pas d enfants! » Le mot est profond, tragique, terrible, non pas sublime.
admirablement rendue par la musique île Rossini, au moment où le malheureux père adresse à son (Ils scs dernières recommandations :
Relie immobile, et wrili terre Abaisse un regard suppliant. . .
' Le fabuleux Montc-Christo, tout ruisselant d’or, n’est pas plus sublime flu Anroide ou Hidraot. Où M. Al. Dumas, nu milieu de ses innombrables volumes, a rencontre le sublime, c’est dans le roman intitulé pïnp/ an* après. Qu on lise le 31e chapitre, la Place Royale; le lieu, l’heure, la situa- «°n, les antécédents, les caractères, tout contribue. Je dis qu’il y a là tin Tnl « tique qui va jusqu’au sublime.
CtlAP. XXI. UES QUALITÉS ACCIDENTELLES DU STYLE. 321
Cléopâtre, Oreste, Alrée, le comte de Fayel, Lucrèce Borgia, Marie Tudor ne sont que monstrueux.
Mais le martyr enthousiaste, le patriote dévoué, le chevalier héroïque, le monarque maître de soi comme de l’univers, Polyeucte, Horace, Rodrigue, Auguste, sont sublimes. Il y a peut-être plus haut que cela.
Un échafaudage venait de s’écrouler tout entier. Une seule planche restait à cinquante pieds au-dessus du sol, et sur celte planche deux ouvriers. La planche, assez solide pour en soutenir un seul, allait se briser sous un double poids. Les deux hommes se regardent, ils avaient tout compris. « Non, Pierre, dit le plus jeune à son camarade, c’est à moi. Toi, tu as une femme et des enfants. » Et il se précipite sur le pavé.
Réel ou inventé , je ne connais rien au-dessus du mot de l’ouvrier. Mais où et comment de pareils mots scnseignentils? Pectus est quod faeü. Ces pensées-lù viennent du cœur. La rhétorique ne peut que se taire et adorer.
cso