CHAPITRE XXII
De l’clégnncc : ce que c'cst que l’élégance, et en quoi elle diffère de la grice ; du style fleuri. — Caractère de la finesse et de la délicatesse ; distinction entre ces deux qualités ; comment on peut les acquérir. — De la naïveté; que faut-il entendre par ce mot. — De l’enjouement; que les deux conditions d’existence de l’enjouement sont le naturel et l’à-propos ; qu’il prend différents caractères scion les lieux et les temps ; du badinage ; des vices dont il faut se garder dans l'emploi île la plaisanterie.
Dans 1rs ouvrages qui appartiennent au genre tempéré et même au genre simple, la première qualité spéciale, c’est Y élégance.
Bien des rhéteurs modernes ont parlé de l’élégance, et ont dit à ce propos des choses non-seulement justes, mais fines et délicates; et peut-être, malgré tout, ne font-ils pas encore bien apprécier ce qu’elle est réellement. Je m’en tiendrais volontiers à l’étymologie, eligere, choisir. Lelégance est le choix, le choix en tout, choix de pensées, choix d’expressions, choix de tours, choix de nombres. Ajouter à la justesse, au naturel, à la facilité, l’agrément et la distinction, c’est ce qu’on
Cil AP. XXII. — DES QUALITÉS ACCIDENTELLES DU STYLE. 323
nomme, dons les choses d’esprit et de raison, Y élégance, dans les choses de sentiment, la grâce. La grâce a donc un caractère plus instinctif, plus naïf que lelégance, l’élégance s’apprend mieux que la grâce; celle-ci provient plutôt de la nature, l'autre de l’art; au physique, on dira un costume élégant, et une tournure gracieuse ; les enfants en général sont gracieux, ils cessent de l’étre quand ils deviennent élégants.
Maître Corbeau, sur un arbre perche,
Tenait dans son bec un fromage...
Voilà qui est naturel et facile.
Du palais d’un jeune lapin Dame belette, un beau matin,
S’empara; c'est une rusée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu’il était allé faire à l’aurore sa cour Parmi le thym et la rosée...
Voilà l’élégance. Et maintenant, voici la grâce :
Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
L’un d'eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays...
Mais ce choix même, qui constitue l’élégance, suppose un travail scrupuleux et une grande attention de détail, et c’est pourquoi l’élégance n’est pas une qualité essentielle. Nous ne l’exigeons pas rigoureusement dans les œuvres d’entrain, de spontanéité, quand l’idée est si vaste qu elle absorbe en quelque sorte l’expression, si haute qu elle la dédaigne. Mais partout ailleurs, même dans les naïvetés et le comique, l’élégance nous semble presque toujours indispensable. Que sert d’écrire,