CHAPITRE XXIIF
DES FIGURES
Définition du mot figura ; utilité de la connaissance des figures, dans la théorie et dans la pratique. — Du style figuré en général ; de l’origine et des causes du style figuré ; qu’il est dans la nature, mais qu’il se règle et se modifie suivunt les progrès de la société et du langage littéraire. — Diverses classifications des figures ; figures de mots comprenant celles de diction ou de grammaire, celles de construction et de syntaxe, les figures de mots proprement dites, et les lru|>e.s ; figures de pensées. Observations sur cette classification. — Exposition d’un système plus rationnel. — Figures par rapprochement d'idées semblables ou opposées; figures par développement ou abréviation dans l’expression ; figures par mutation ou inversion dans la forme et le tour de la phrase.
D'abord pourquoi ce mot figures?
On en a donne plusieurs définitions *. Sans prétendre en
1 Tout le monde connaît le traité des Trojia de Dumarsais, beaucoup trop vanté, à mon avis, qui n'a ni méthode, ni style, et qui gagne à être lu dans l’édition et avec les remarques de M. Fontanicr. Dumarsais donne des figures une idée juste au fond, mais qui pourrait être mieux présentée : « Les figures, dit-il, sont des manières de parler diatinctrmmt det nuira par une modification particulière, qui fait qu’on les réduit chacune à une espèce a part, et
présenter une nouvelle . je crois pouvoir définir les figures des formes particulières de langage qui manifestent l’idée d’une manière plus noble, plus énergique, plus élégante que les formes ordinaires, ou qui indiquent mieux que celles-ci le mouvement de la pensée et la vue de l'esprit. Celte physionomie distincte que prend la pensée dans les figures permet par là même de les reconnaître et de les classer. Comme lorsqu’il se trouve dans une foule de peuple des soldats en uniforme, vous les distinguez immédiatement et les rapportez aux divers corps auxquels ils appartiennent; ainsi, dans un livre ou dans un discours, vous reconnaissez à certains signes caractéristiques une métaphore, une apostrophe , une hyperbole, etc.; les mots ou les phrases dont elles se composent ont une forme ou figure qui leur est propre, toujours la même et ne se confondant pas avec d’autres.
Il est inutile de dire que le jeune rhétoricicn ne doit pas ignorer le vocabulaire du langage figuré. Que tous ces termes de synecdoque, de cataclirèse, d 'antonomase, etc., aient quelque chose de pédantesque et de barbare , que certains rhéteurs les aient multipliés outre mesure , en subdivisant sans nécessité les espèces , je n’en disconviens pas ; mais ce n'est pas un motif pour affecter à l’égard de cette nomenclature un dédain déplacé. Est-ce pédantisme que de ne pas vouloir s’exposer à prendre, comme Pradon , la métonymie et la métaphore pour des termes de chimie?
qui les rend ou plus vives, ou plus nobles, ou plus agréables que les manières de parler qui expriment le même fond de pensée , sans avoir d’autre modifiration particulière. » Préferez-vous la définition de M. Fontanier? « Us figures du discours sont les traits, les formes ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le diseours, lions l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s'éloigne plus ou moins de ce qui en eût été l’expression simple et commune. • Tout cela me semble long et gêné.
CUAP. XXIII. — DES FIUCRES.
La connaissance des figures ajoute un charme de plus aux beautés du langage. « Dans les champs et dans les jardins, dit M. Geruzez, les fleurs plaisent à l’ignorant comme au botaniste par leur parfum et l'éclat de leurs couleurs, mais le naturaliste qui sait leurs noms, qui connaît leurs familles, les retrouve comme de vieilles connaissances avec un sentiment qui tient de l’amitié. La rhétorique sera pour les fleurs du langage qu’on appelle figures ce que la botanique est pour les fleurs des champs et des jardins. »
L’étude théorique des figures est donc indispensable à tout homme bien élevé; letude pratique l’est plus encore à l'écrivain. Arrêtons-nous sur ce point.
Molière a dit dans le Misanthrope :
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n’est que jeux de mots, qu’uflcctation pure,
Et ce n’est pas ainsi que parle lu nature.
Sans doute le sonnet d'Oronte et les façons de dire des marquis de Mascarille n’étaient point le langage des honnêtes gens du dix-septième siècle, et ce n’est pas ainsi que parlaient Monlousicr, Boileau ou Fénelon; mais, loin d’être un résultat du raffinement social , ce que les rhéteurs nomment en général style figuré est si bien dans la nature , qu’on ne rencontre guère de peuple primitif qui n’en use et n’en abuse en toute occasion. La Sacountala du théâtre indien, les auteurs des Gazelles arabes, des Rosiers persans , des Guzla illyriques, les prophètes d’Israël, les bardes Scandinaves, les chefs des tribus mexicaines ou canadiennes , ne chantent , ne pleurent , ne racontent, ne louent et ne maudissent qu’avec une inépuisable profusion de figures. Dans les sociétés civilisées, ce style est plus familier aux diverses conditions, à mesure qu’elles s'éloignent moins de l’état sauvage, de ce que l’on est convenu d’appeler l’état de nature. «Métaphore, allégorie, métonymie,
UE LA UIItTOIUQU£.
ce sont, dit Montaigne, titres qui louchent le babil de votre chambrière. » Selon Quintilicn, en effet, le style figuré, et surtout la partie de ce style qui se rattache à la similitude, nous est si naturel, que les ignorants eux-mèmes en font un fréquent usage, sans le savoir : tramlatio ita est ab ipsa nobis confessa natura, ut indocli quoque ac non sentientes ca fréquenter utantur
D’où vient donc que le style (iguré se présente ainsi tout à la fois comme naturel et comme opposé à la nature? Cette contradiction n’est qu’apparente , et il est aisé de l'expliquer. Si l’on peut en effet hasarder quelques conjectures sur les origines du langage , on est porté à croire que les hommes n'ont point donné arbitrairement cl au hasard des noms aux objets qui les frappaient le plus vivement et le plus souvent. Il est probable que ees noms ont élé en grande partie déterminés par ce penchant à l imitation, ù l’observation des rapports et des simdiludes, qu’Aristotc proclame le père des arts, et par celte liaison des idées, ce réveil de l une par l'autre, qui est aussi un des éléments de notre nature intellectuelle. Ainsi tout objet rendant un son quelconque a élé représenté par un mot analogue au son produit : le serpent a sifflé , le bourdon a bourdonné, l'onde a murmuré, le tonnerre a grondé. La première de toutes les figures, chronologiquement parlant, est Yonomatopée, e’est-à-dire l’imitation du son naturel par le son articulé. Elle a presque devancé la parole, et les premiers vocabulaires n’auraient été , sans doute, qu’un reeucil d’onomatopées.
1 Et c’est précisément parce qu'ils sont ignorants qu’ils sont ainsi. • Les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour ne pas deviner très-vile les expressions figurées. » Observation fine d’un écrivain de notre siècle qui a étudié le peuple , quoiqu'il l’ait malheureusement flatté avec autant d’exagération qu’un esclave flatterait un tyran.