‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 72 sur 147 · CMP. XX 111. — DES FIGURES · texte numérisé non relu

CMP. XX 111. — DES FIGURES

Un acte souvent répété, une habitude , un effet toujours identique observé dans ufl être quelconque, ont donné à cet être son nom. On prétend qu’en sanscrit le mot employé pour désigner la grenouille signifie littéralement sauteur ; pour l'abeille, succ-fleur ; pour l’oiseau, hôte de l'air; pour le nuage, verse-eau , et ainsi de suite. Et nous remarquons encore aujourd'hui un procédé pareil dans les noms propres des sauvages.

Cette nomenclature par similitude s’est étendue à plus forte raison aux idées abstraites: les mots consacrés à leur expression ont été dérivés du nom des choses sensibles avec lesquelles on leur trouvait quelque analogie. Le courage de l'homme a rappelé celui du lion, et l'on a donné à l’homme brave cl fort le nom de lion; on a été enflammé de colère, quand on s’est aperçu que cette passion produisait dans tout notre être quelque chose d'analogue à la sensation physique éproqvéc au contact de la flamme. Les noms consacrés aux objets matériels ont sans doute précédé ceux qui expriment les abstractions , comme dans le discours les gestes ont précédé la parole, comme les hiéroglyphes ont précédé l’écriture alphabétique. Voilà l’origine réelle du style figuré, voilà comment on peut dire qu’il est éminemment naturel.

A mesure que l’homme a découvert un plus grand nombre d'objets, à mesure que des rapports plus multipliés avec scs semblables ou avec ces objets ont fait naitre en lui des sentiments nouveaux, il lui a fallu créer des mots pour rendre les uns et les outres, et il a procédé à ces nouvelles oréations par la méthode déjà employée. « Dans toutes les langues, dit Voltaire, le cœur brûle, le courage s’allume, les yeux étincellent; l'esprit est accablé, il se partage, il s’épuise; le sang se glace, la tète se renverse; on est enflé d’orgueil, enivré de vengeance, etc. >•

A ce penchant à l’imitation et à l’association, première source du style figuré, ajoutez la puissante influence qu’une imagination encore vierge et des passions libres et naïves

de la miih-onjQVE.

exerçaient sur l’homme primitif. Cette fraîcheur d’émotious que faisait naître en lui le spectacle tout neuf des phénomènes du monde extérieur, ce relief énergique de sentiment que le frottement social n'avait point encore usé, donnaient à son expression un coloris, une vivacité, un pittoresque, une spontanéité de rapprochements, une énergie de tours, qui nous semblent aller parfois jusqu’à l’exagération.

D'une autre part, la stérilité forcée du langage naissant, la paresse d'invention naturelle au sauvage et à l'habitant de la zone tropicale, la commodité qu’il trouvait à employer les mots existants en les détournant de leur sens primitif, au lieu de prendre la peine d’en créer de nouveaux, tout contribua à donner un plus grand développement au langage iiguré, et c’est ainsi qu’à l’onomatopée et à la métaphore se joignirent tout naturellement l’hyperbole, la prosopopée, l’apostrophe, l’inversion, la catachrèse, etc.

Mais plus le besoin multiplia et par là même facilita le travail, tant intellectuel que matériel, plus les langues se perfectionnèrent avec la civilisation. Elles devinrent tout à la fois plus abondantes et plus précises. On préféra la netteté du mot propre à l'éclat ou au piquant du rapprochement, on demanda à chaque idée son expression individuelle. En même temps, la raison mieux exercée par l’expérience et l'analyse dissipa les illusions de l’imagination. Celle-ci se blasa peu à peu sur des phénomènes dont la nouveauté avait pu enthousiasmer le monde enfant, mais avec lesquels l’habitude la familiarisait, tandis que la science les lui expliquait ' . L’allusion

1 Voici une remarque aussi juste que profonde d’un des plus savants hommes de notre siècle : « Dès que l’homme, en interrogeant la nature, ne se contente pas d’observer, mais qu’il fait naître des phénomènes sous des conditions déterminées ; dès qu’il recueille et enregistre les faits pour étendre l’investigation au delà de la courte duree de son existence, la philosophie de la nature sc dépouille des formes vagues et poétiques qui lui ont appartenu

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