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De la Richesse dans les Sociétés Chrétiennes

Si l'action des principes qui régissent la liberté humaine, dans ce qu'elle a de plus intime et de plus élevé, est manifeste quand il s'agit delà production des richesses, elle l'est bien plus encore quand il s'agit de la répartition des produits entre ceux qui ont concouru h les créer. Toute doctrine engendre un ordre social formé à son image, et tout ordre social détermine une certaine répartition des richesses, dont l'équité ou l'iniquité répondent aux principes sur lesquels reposent les n. 1

relations des membres de la société. Quelle différence entre la répartition des produits du travail dans les sociétés païennes, et cette même répartition dans les sociétés chrétiennes!

Chez les peuples païens, le travail est asservi et exploité, sans autre mesure que l'intérêt du maître. La ration du travailleur se fixe comme celle de la bête de somme, que le propriétaire entretient avec la moindre dépense possible et seulement en raison du profit qu'il en peut retirer; cesse-t-il d'être productif, le maître cesse de l'entretenir. Non-seulement les esclaves, mais tous les petits et tous les faibles, sont livrés à l'exploitation des forts et des puissants. Fréquemment dans l'antiquité, les cupidités des grands réduisent le citoyen pauvre à une misère qui ne lui laisse de refuge que dans la révolte ou dans le plus abject assujettissement. La haine des pauvres opprimés contre les riches oppresseurs est un des traits généraux de la vie sociale dans l'antiquité. Les vicissitudes de la vie politique peuvent changer le mode de cette exploitation, mais le fait en luimême subsiste toujours. Les républiques et les monarchies n'ont là-dessus qu'un même principe et qu'une même pratique. Nous avons dit plus haut comment cette exploitation du travailleur par les oisifs avait été une des causes principales de la ruine du monde antique. La source de ce désordre n'est-elle point dans les instincts d'orgueil et de sensualité, auxquels les religions de l'antiquité n'opposaient que d'impuissantes barrières?

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A mesure que le christianisme s'empare des âmes et pénètre dans les mœurs, ces iniquités s'effacent etdisparaissent insensiblement. Dès sa première apparition dans le monde, le christianisme pose les principes d'équité et de charité qui émanciperont les classes inférieures et leur assureront, par la liberté et l'assistance mutuelle, leur juste part dans les fruits du travail de la société. Dès l'abord, par l'impulsion de la charité et par la seule puissance de la liberté, l'Église va dans ce sens plus loin que ne pourra jamais aller aucune législation humaine. Elle établit, par la communauté volontaire et charitable, un ordre de relations qui pourra servir d'idéal aux efforts des hommes pour restituer aux pauvres et aux faibles leur part légitime (les avantages de la vie sociale, mais qui, par la force des choses, ne pourra être imité que de très-loin dans les sociétés où les hommes sont nombreux et les intérêts compliqués. Grâce à l'action de l'Eglise sur les mœurs, ces travailleurs, à qui le paganisme avait refusé la propriété d'eux-mêmes, acquirent, avec la liberté, le droit de propriété dans toute son étendue. Ils purent, en disposant, avec une indépendance toujours croissante, de leur travail, en recueillir les fruits, sans avoir à subir d'autres lois et d'autres chances que celles auxquelles, par le cours naturel des choses, tous les hommes se trouvent soumis.

Tel est l'ordre général de la société chrétienne. C'est par le cours naturel de la liberté et par l'application régulière du droit de propriété, conséquence de la li-

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berlé, que se déterminent les revenus de tous ceux qui ont pris à la production de la richesse une part directe ou indirecte ; c'est par l'action de la loi d'offre et de demande que se ^\^^ la valeur des services rendus par chacun, et par conséquent la rémunération de ces services. En vain essayerait-on de changer d'autorité le cours des choses, la force et la contrainte n'y peuvent rien ; une fois les principes donnés, les conséquences suivent rigoureusement et inévitablement. En dépit de toutes les lois et de toutes les compressions administratives, l'équilibre des valeurs, s'il a pu être un instant troublé, se rétablit promptement, et il ne reste à la société que les fâcheuses conséquences des perturbations qu'a apportées au cours régulier et fécond des choses l'arbitraire des pouvoirs publics. Pour changer ce cours (les choses, il faut s'attaquer aux principes mêmes desquels il découle. Il faut poser des limites à la liberté, et, par une suite inévitable, au droit de disposer de Li propriété. C'est à cette extrémité qu'ont été amenés tous les novateurs modernes, qui ont prétendu redresser les effets', fâcheux parfois, qu'a produits la libre concurrence, non par ses vices propres, mais par le vice des mœursau milieu desquelles elle s'exerce. En renversant la liberté et la propriété, ils ont renversé l'ordre fondamental des sociétés, et remis en question tous les résultais que nous ont conquis les efforts civilisateurs de l'Église durant dix-huit siècles. La société chrétienne a traversé des phases où les restrictions à la libre disposition des biens et au Ifbre emploi du travail étaient la

conséquence nécessaire de la faiblesse des mœurs et de situations créées sous l'empire des passions et des institutions du paganisme. Mais tant qu'elle l'a pu, l'Église a poussé à raffranchissement des masses, et elle a toujours su dispenser aux peuples la liberté, dans la mesure de ce que leurs mœurs pouvaient en porter. La liberté dont nous jouissons aujourd'hui est dans les tendances naturelles de la civilisation chrétienne, et elle n'aurait rien que de favorable à la prospérité et au bienêtre de tous, si l'esprit qui a engendré cette civilisation avait conservé toute sa puissance sur les âmes.

Il ne suffit pas des lois, avec l'indépendance et la liberté qu'elles garantissent, pour assurer à la société une répartition des richesses toujours équitable et toujours avantageuse à tous. L'exploitation et l'oppression ont leur première source dans la perversion des mœurs; elles dérivent à la fois de la corruption des petits et de la corruption des grands. Là où existe cette corruption, on voit l'abaissement et l'oppression du grand nombre naître de la liberté même, qui en devient l'instrument le plus actif. Les puissants, abusant des avantages que leur donnent leurs lumières, leurs richesses, et la concentration de leurs forces, réduisent à leur merci ceux que leur pauvreté, leur défaut de lumières et l'éparpillement de leurs forces laissent sans défense. De telle sorte qu'au sein de la liberté la plus absolue on peut voir renaître, pour les classes qui n'ont de ressource que le travail de leurs bras, une situation qui., en fait, aura quelques-uns des effets les plus désastreux de la

servitude. Mais, quand le mal est parvenu à ce point, on pourra voir aussi l'oppression s'exercer en sens inverse, et passer des riches aux pauvres ; ceux-ci, profilant de - leur liberté politique et civile pour opposer, par l'association, la force du nombre à la force de la richesse, des lumières et de l'influence, sans s'apercevoir qu'on déclarant la guerre à la propriété des riches ils tarissent les sources de leur propre vie, et se préparent un avenir où, sans trouver le bien-être, ils rencontreront infailliblement la plus dure des servitudes.

Dans les sociétés pénétrées de l'esprit chrétien, la charité, la bienveillance et l'assislance mutuelles qui en dérivent, servenld'arome à la liberté, la préservent de la corruption et l'empêchent de dégénérer en violences et en servitude. Par la charité, le strict droit, dont l'exercice ne connaît aucune borne là où règne le principe de l'intérêt propre, serg constamment ramené à l'équité. L'équité se trouvera même dépassée, et la charité ajipellera tous les faibles et tous les petits à prendre leur part des dons de l'esprit et de la matière que, dans le strict droit, le riche peut se réserver à soi seul. Les misères que le cours naturel des choses amène inévitablement , cette insuffisance des revenus du travailleur que la meilleure organisation légale ne saurait prévenir, parce qu'elle a sa cause dans des accidents de l'ordre physique ou dans des faiblesses inséparables de la condition humaine, se trouveront atténuées, quelquefois même compensées, par la charité. Tout en laissant subsister l'inégalité des conditions, qui est et sera toujours

DANS LES SOCIETES CHRETIENNES, une des lois de la vie sociale, les principes de cliarité et de modération chrétienne empêchent cette inégalité de devenir extrême. Quelque fortement imprégnée que puisse être une société de l'esprit chrétien, il s'y trouvera toujours des pauvres , quelquefois même des misérables; mais on n'y verra pas la misère prendre ces proportions redoutables et ces sombres caractères, qu'elle affecte fréquemment chez les peuples au sein desquels les vertus chrétiennes ont été diminuées.

C'est en traitant de la misère, au livre suivant, que nous montrerons, par les faits, comment l'oubli des principes de la vie chrétienne peut jeter les sociétés dans ces douloureuses épreuves, en même temps que nous montrerons comment le respect de ces principes les en préserve. Mais, avant de nous livrer à cette démonstration, il faut que nous établissions les lois suivant lesquelles se détermine le taux des divers revenus, sous l'empire du principe de la libre concurrence qui domine présentement notre état social. Sans la connaissance de ces lois, nous ne pourrions nous rendre compte d'aucun des phénomènes que présente la société contemporaine, quant à la distribution des richesses.

La recherche des lois qui président à la distribution des richesses n'est point sans difficultés. Les faits se présentent ici avec des caractères multiples et com})liquésqui, au premier abord, semblent les rendre insaisissables à l'analyse. Il faut, avant tout, en cette matière, pour prévenir les objections et pour assurer les fondements de notre recherche, que nous fixions rigou-

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reusement nos points de départ et que nous établissions

Ja légitimité de notre procédé.

Sous quelles catégories peut-on ranger les personnes entre lesquelles la richesse se répartit? Ces catégories étant définies et les différentes sortes de revenus qui appartiennent à chacune d'elles étant caractérisées, par quel procédé sera-t-il possible d'établir les règles suivant lesquelles se fixe le taux de chaque revenu? Une fois ces questions résolues, et à l'aide des lumières que leur solution nous aura procurées, nous parviendrons à démêler, au milieu de la diversité et de la multiplicité des faits particuliers, les causes par lesquelles se déterminent les diverses sortes de revenus, et à préciser le mode d'action de ces causes. Nous serons alors à même de résoudre toutes les questions qui tiennent à la misère; de remonter à ses sources, en combinant les effets des libres déterminations de l'homme avec les conséquences des lois générales qui présidente la distribution des produits. Nous pourrons en chercher les remèdes sans sortir des limites du possible, lesquelles nous sont tracées par les lois qui président à la fixation des revenus des diverses classes de producteurs.

A ne considérer d'abord que les classes qui ont pris une part directe à la production, les produits se répartissent entre tous ceux qui ont concouru à les créer. Or la production s'accomplit par le concours du travail, des agents naturels et du capital. De là, trois catégories de revenus distincts, ayant chacune ses lois propres. La rente, qui est la part afférente au propriétaire des agents

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naturels; le salaire^ qui est la part afférente au travailleur, et Vintérêt^ qui est la part afférente au propriétaire du capital. Nous avons dit, au deuxième livre de cet ouvrage, comment tous ces éléments de la production se trouvent réunis dans les mains et sous la direction de l'entrepreneur. C'est aussi par son intermédiaire que se fait la répartition des résultats de la production. C'est par les conventions qui interviennent entre l'entrepreneur et les propriétaires des forces productives que s'opère la répartition des produits. L'entrepreneur comprend dans ses frais de production les sommes qu'il paye à chacun d'eux, et il faut, pour que son opération soit rémunératoire, qu'il retrouve le montant de ces sommes sur le prix de vente de son produit; de plus, il faut qu*il y trouve, outre le remboursement de toutes ses avances, une certaine somme qui sera la rémunéralion de la peine qu'il aura prise pour organiser l'entreprise et en diriger les détails, et qui lui assurera la compensation des risques qu'il aura pu y courir. Cette rémunération sera le profit de l'entrepreneur.

Mais comment, dira-t-on, établir une relation assurée et vraiment pratique entre les lois de la distribution de la richesse réduites à cette simplicité, et cette distribulion telle qu'elle s'opère tous les jours en fait? N*est-il point manifeste qu'elle ne peut se présenter sous cet aspect simple et facile à saisir qu'au moyen d'une hypothèse, et que, dans la réalité, elle se complique de combinaisons diverses qui ne peuvent se plier h une pareille généralisation?

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D'abord il arrivera très-fréquemment que plusieurs des éléments de la production se trouveront réunis dans les mêmes mains, en sorte qu'il n'y aura point à faire de partage des revenus. Ensuite, la production sociale se répartit en une multitude d'opérations, et l'on ne voit pas qu'il y ait entre elles un rapport nécessaire, duquel dérive une loi commune de répartition des produits. Enfin il n'arrive jamais qu'un produit soit commencé et terminé par un seul entrepreneur, de façon qu'à la fin de l'opération toute sa valeur se trouve répartie entre les propriétaires, les travailleurs et les capitalistes, qui ont concouru à le créer. La valeur d'une pièce de calicot, par exemple, ne représente pas seulement la rente payée au propriétaire de l'atelier où elle a été tissée, le salaire du tisserand, et l'intérêt payé au capitaliste qui a fait les avances indispensables; il a fallu, pour produire ce tissu, consommer des matériaux et des matières premières, il a fallu du fil, il a fallu du combustible pour alimenter la machine qui met en mouvement les métiers. La valeur de ces matériaux s'ajoutera aux éléments que nous venons d'indiquer et devra se retrouver sur le prix de vente du calicot. Le prix ne pourra donc plus être réduit, par l'analyse, aux divers revenus afférents à ceux qui ont concouru à la production; il s'y rencontre un élément étranger qui dérange l'exactitude de notre calcul, et ne lui laisse d'autre portée que celle d'une formule abstraite qui ne répond à rien dans la réalité.

Ces difficultés ne sont qu'apparentes. Si l'on veut bien

nous suivre dans l'analyse h laquelle nous allons nous livrer, on acquerra la conviction qu'on peut Irès-bien, en prenant la société tout entière comme une grande association de producteurs, considérer chacune des trois classes propriétaires des sources de revenus comme un des copartageants dans le produit du travail social; qu'il y a véritablement des lois générales d'après lesquelles la part afférente à chacune de ces classes se détermine ; que ces lois sont susceptibles d'être fixées par l'analyse, et que leurs effets sur l'ordre matériel sont positifs et parfaitement saisissables.

La production d'un même objet se répartit entre un certain nombre de groupes transformateurs, par les mains desquels il passe successivement. Prenez par exemple une pièce de toile ; vous rencontrerez d'abord un groupe de producteurs agricoles, où se trouvera un fermier qui sera l'entrepreneur, un propriétaire qui aura fourni la terre pour la culture du lin, un capitaliste qui aura fait les avances, et des ouvriers qui auront exécuté tous les travaux de la culture. Le prix du lin représentera la somme des revenus de tous ces différents producteurs. Après le cultivateur viendra lefilaleur. Il commencera, en payant le prix du lin qu'il va transformer en fil, par rembourser au cultivateur tout ce que celui-ci aura employé à payer les divers revenus de ses coproducteurs. Cela fait, il appellera, lui aussi, à son aide les trois éléments de la production et payera à chacun son revenu, sur les résultats de l'opération. Il vendra alors son produit, dont le prix comprendra la

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somme des revenus payés par lui, et de plus la somme de tous les revenus payés par le producteur agricole, lesquels conslituentle prix de la matière première consommée par le filateur. L'entrepreneur qui transformera le fil en tissu procédera de même, en sorte que la toile, au sortir de ses mains, représentera l'ensemble des revenus soldés aux trois groupes de producteurs qui ont successivement concouru à la créer. Suivez jus- (ju'au bout toutes les transformations de cette toile, jusqu'au moment où elle parviendra, sous forme de vêtement, dans les mains de celui qui l'appliquera directement à son usage, vous aurez toujours à constater les mêmes faits, et vous trouverez que la valeur de ce vêtement se résout, en dernière analyse, en la somme des rentes^ des salaires et de V intérêt payé aux trois classes dans les mains desquelles se trouvent les trois éléments généraux de la production.

11 est clair, d'après ce qui précède, que la somme de toutes les valeurs créées dans la société se résout en rentes, en salaires et en intérêts. Quelles que soient les complications que puisse offrir la production dans son ensemble, quelque inégale que soit la durée de l'application des forces productives dans leurs différents emplois, tout revient à cette donnée première ; il n'est besoin que d'une simple opération arithmétique pour y ramener toujours toutes les combinaisons de la production. Pour nous rendre compte de la loi qui préside à la distribution de la richesse, nous n'aurons donc qu'à observer ce qui se passe dans chacun de ces grou-

pes producteurs, qui forment rélément simple et primitif dans Tordre matériel, comme la famille dans la société. Quand nous aurons déterminé cette loi, il nous restera un autre point à éclaircir; il faudra montrer qu'elle agit d'une manière uniforme et constante dans tous les groupes divers. Cela fait, nous serons parvenus au but de notre recherche, nous aurons saisi la loi générale de la distribution de la richesse dans la société.

Dans tout groupe producteur, la répartition de la richesse se fait en raison de l'importance des services apportés à l'œuvre commune par les possesseurs des diverses forces productives, et cetle importance se détermine par l'action de la loi d'offre et de demande. Au fond, la répartition s'opère d'après les principes qui régissent le parlagedes bénéfices d'une association entre tous les associés; chacun y prend une part proportionnelle à l'importance de ses apports, et les apj.orts sont estimés plus haut ou plus bas, suivant qu'il est plus ou inoins difficile de les obtenir, soit à raison de leur rareté naturelle, soit à raison de la peine qu'il faut prendre pour les effectuer. Si les terres sont rares, si les capitaux ne se trouvent qu'en petite quantité relativement au travail qui en demande le concours, la rente et l'intérêt du capital seront élevés, tandis que le travail qui s'offre en abondance n'obtiendra qu'une rémunération proportionnellement peu élevée. Telle sera la règle générale. Toutefois il faudra, pour la mettre en œuvre, distinguer, suivant les divers cas, les divers modes

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d'après lesquels elle s'applique. Ainsi la règle aura pour chaque espèce de revenus des effets particuliers qu'il faudra constater, mais ce sera toujours au fond la même règle.

Et remar(|uez que l'intervention de l'entrepreneur ne change rien au cours naturel des choses, tel que nous venons de le définir. L'entrepreneur sert d'intermédiaire entre les diverses classes qui concourent à la production, mais la position respective de ces classes n'en est en rien modifiée. Lesprétenlions qu'elles débattraient directement entre elles, si elles étaient placées simplement sous la loi de l'association, se débattent par l'entremise de l'entrepreneur. Celui-ci calcule la valeur probable du résultat de l'entreprise, et, en rapprochant cette valeur des sacrifices que l'entreprise exigera, il fixe les limites dans lesquelles il est tenu de se renfermer pour y trouver la rémunération à laquelle il a droit. Dans celte condition, si, par la force des choses, il est obligé de faire la part plus grande à l'un des éléments de la production, à raison de l'importance plus grande que les circonstances lui donnent, il faudra qu'il la fasse d'autant moins considérable aux autres. 11 appréciera l'importance de chacun de ces éléments, par la loi d'offre et de demande, comme leurs propriétaires l'eussent appréciée eux-mêmes s'ils avaient traité directement les uns avec les autres. Rien ne sera donc changé dans les conditions du marché, pas plus que rien n'est changé aux conditions d'une vente, lorsque le vendeur et l'acheteur, au lieu d'arrêter directement

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ntre eux leurs conventions, les arrêtent par l'intermé-

diaire d'un tiers V

Il y aura donc pour chaque groupe producteur un certain état des choses, qui déterminera un certain laux pour les revenus de chacun de ceux qui concourent à son œuvre. Nous affirmons de plus que les causes qui déterminent ce taux étendent leur action à lous les groupes producteurs, entre lesquels se répartit l'activité sociale, et tendent à établir entre tous, pour les mêmes catégories de revenus, un même taux. En effet, sous le régime de la libre concurrence, les bras, les capitaux et les terres se portent naturellement vers l'emploi le plus avantageux. Si, d'une manière constante, -la rente, les salaires ou l'intérêt du capital se trouvaient, dans certains groupes producteurs, plus élevés ou plus bas que dans d'autres, les éléments de la production afflueraient vers ces groupes ou s'en éloigneraient. Il résulterait de ce mouvement que, par l'accroissement ou la réduction de l'offre, les revenus, pris dans leur généralité, baisseraient dans les groupes où ils ont atteint une hauteur exceptionnelle, et qu'ils s'élèveraient dans ceux où ils se sont trouvés exceptionnellement déprimés. Il y aura donc, par le fait de la libre concurrence, une tendance à l'égalité dans le taux des revenus, entre tous les divers

• Nous croyons utile ilc rappeler qu'il ne s'agit ici que de la distribution de la richesse sous le régime de la liberté et de la libre concurrence. Sous le régime du travail servile la répartition se fait dans des conditions toutes différentes, l'ouvrier étant d'ordinaire la propi iété de l'entrepreneur qui est le maître, et qui règle arbitrairement sa rémunération

emplois du travail. H y aura donc pour la société, quant à la répartition des fruits de la production, une situation générale de laquelle il résultera que la rente, les salaires et l'intérêt des capitaux , pris dans leur enstîmble, seront déterminés d'une certaine façon et que l'on pourra, pour la société tout entière aussi bien que pour un groupe producteur en particulier, caractériser par des lois générales la position respective des trois éléments producteurs, quant à leur rémunération. L'ensemble de la production sociale pourra être considéré comme une seule et môme entreprise, dans le résultat de laquelle les agents naturels, le travail et le capital prennent une part déterminée par la valeur du concours qu'ils apportent à Tœuvre commune. Nous pourrons donc, en traitant de la distribution de la richesse dans la société, poser en termes généraux les lois qui règlent le taux de la rente, le taux des salaires et le taux de l'intérêt, sans encourir le reproche de raisonner sur des hypothèses auxquelles rien ne répond dans la réalité.

Toutefois il est essentiel de remarquer que les lois dont nous parlons ne constituent pas autre chose que des tendances, lesquelles peuvent être plus ou moins ralenties, plus ou moins entravées ou modifiées, par d'autres tendances en sens différent. Celles-ci ne seront point assez puissantes pour paralyser l'effet des premières; mais elles se produiront pourtant avec un caractère d'action assez constante et assez générale, pour qu'il faille en tenir compte, sous peine de se perdre

dans des abstractions sans application au mouvement réel de la vie. C'est ainsi que les forces productives ne seront pas toujours parfaitement libres de se déplacer pour cbercher l'emploi le plus avantageux. En l'absence même de toute restriction légale, des raisons d'affection personnelle, de tradition de famille, de prédilection nationale, en un mot, tout ce qui constitue les mœurs et les coutumes; d'autres fois des raisons purement matérielles, le défaut d'avances suffisantes, la difficulté, parfois l'impossibilité, de dégager un capital depuis longtemps affecté à un certain emploi, ou immobilisé dans le sol, toutes ces circonstances ou d'autres semblables, empêcheront les tendances générales de l'état social de produire tous leurs effets sur la détermination des divers revenus, et en certains cas elles les maintiendront parfois au-dessus, parfois au-dessous du taux auquel ils seraient fixés, si les forces productives obéissaient seulement aux impulsions de l'intérêt, sous l'empire de la libre concurrence.

D'autres causes encore empêcheront les revenus de se fixer, pour tous les emplois de la production, à un taux uniforme. Certains genres de production présentent des avantages, soit de l'ordre moral, soit de l'ordre matériel-, qui, en y faisant affluer les forces productives, en abaisseront la rémunération ; tandis que d'autres présenteront des inconvénients qui détourneront les forces |)roductives de s'y engager, et qui tendront, par la rareté de l'offre, à en augmenter la rétribution. Ici, l'exeeplion aura un caractère de persistance et d'unifor-

mité qu'elle n'avait pas quand elle prenait sa source dans des affections purement personnelles et dans des situations tout individuelles. C'est ainsi que, pour certains groupes producteurs, certains revenus seront constamment plus élevés que pour d'autres. Mais ces inégalités n'empêcheront pas les causes qui fixent à un certain taux, dans une société donnée et à une époque déterminée, le montant des divers revenus, de faire sentir leur action dans tous les cas. Les salaires, pai' exemple, pourront être constamment plus élevés pour le mineur que pour le maçon. Mais s'il se produit dans la société, à certains moments, un ralentissement du travail, par suite duquel les bras deviennent surabondants, il y aura pour les salaires un mouvement de baisse qui atteindra toutes les professions, en laissant subsister les inégalités proportionnelles établies entre elles, quant aux salaires, par la différence des conditions suivantlesquelles elles s'exercent. Lesplushautssalaires subiront une réduction plus forte en elle-même, mais proportionnellement égale à celles que subiront les salaires les plus bas; en sorte que les faits généraux de Tordre social exerceront leur action, en même temps que les feits particuliers a chaque profession.

Ces lois de la distribution des richesses dont nous venons de poser les fondements, en même temps que nous établissions la légitimité des procédés de notre recherche , ne seront point essentiellement altérées parce qu'il arrivera que deux des forces productives, ou même toutes les trois, se trouveront réunies dans les mêmes

mains. Il pourra se produire en pareil cas une légère déviation, la loi géliérale fléchira un instant, mais cette déviation ne pourra jamais être assez considérable pour déranger ou arrêter, quant à l'ensemble, l'action de cette loi. En effet, s'il venait un moment où les forces productives réunies dans les mêmes mains donnassent un revenu inférieur au taux normal, l'intérêt du propriétaire de ces forces productives ne serait-il pas de les faire fructifier séparément pour en percevoir le revenu normal, et par conséquent de les remettre sous l'empire de la loi générale? Il est bien vrai que des motifs étrangers aux pures raisons d'intérêt pourront déterminer les propriétaires à continuer par eux-mêmes l'exploitation de leurs instruments de production, même dans des conditions défavorables. C'est ce qui arrivera fréquemment pour le petit cultivateur, qui, en appliquant son travail à la terre, n'en retirera pas l'équivalent du revenu que lui procurerait la rente de sa terre et le salaire de son travail, s'il louait sa terre et travaillait comme journalier. Pourtant, en bien des cas, ce petit propriétaire j)rélerera le revenu médiocre qu'il perçoit comme cultivateur propriétaire, indépendant et maître chez lui, au revenu plus considérable qu'il retirerait de son travail et de sa terre s'il les louait. à autrui. Incontestablement, pour ce cas-là, le cours de la loi générale qui fixe le taux du salaire et de la rente se trouvera modifié, mais point d'une manière assez grave pour qu'on puisse y voir un démenti donné à celte loi. Si l'écart était très-considérable, l'intérêt qu'on aurait

à employer séparément les forces productives serait tel que très -fréquemment il l'emporterait sur toutes les autres considérations, de façon que la règle reprendrait son empire.

Jusqu'ici, nous avons établi les règles générales de la distribution de la richesse comme s'il n'y avait dans la société que des hommes appliqués à produire la richesse; mais la société comprend, outre les producteurs de richesses, un nombre considérable d'hommes voués aux travaux de l'ordre intellectuel et de Tordre moral, ou bien appliqués à rendre aux autres hommes des services purement personnels, et qu'on ne saurait considérer comme des producteurs de richesses, sans faire violence à la langue et au bon sens. Dans cette catégorie se trouvent les prêtres, les militaires, les magistrats, les fonctionnaires publics, les professeurs, les avocats, les médecins, les artistes, et dans un ordre inférieur, toutes les professions qui ont pour objet des soins personnels, qui laissent à celui qui en est l'objet la libre disposition de son temps ou qui lui procurent quelque délassement.

Ces sortes de travaux ne produisent pas directement la richesse; ce n'est qu'indirectement, par un circuit en quelque sorte, que ceux qui les accomplissent prennent leur part de la richesse produite par le travail de la société. Cette part, il faut qu'ils l'obtiennent, car, pas plus que ceux qui produisent la richesse, ils ne peuvent subsister sans elle; et cette part sera la juste rémunération des services qu'ils rendent dans la vie

sociale, puisque la société ne saurait pas plus subsister sans ces services qu'elle ne saurait subsister sans les services de ceux qui s'appliquent à la production des biens matériels. Mais, si l'on y regarde de près, on verra que le revenu des premiers se prélève sur le revenu de cesderniers, qui seuls, à proprement parler, produisent la richesse. Les premiers contribuent indirectement à la production, en donnant à la société l'ordre et la sécurité, en même temps que les impulsions morales, scientifiques et artistiques nécessaires au travail. Mais leur activité ne se résume pas immédiatement en une création de choses utiles, applicables aux besoins de l'homme; pour obtenir ces choses, il faut qu'ils les re- çoivent'de ceux qui les produisent, et qui les leur cèdent en échange des services d'un autre ordre qu'ils rendent, soit à eux personnellement, soit à la société tout entière. C'est ce qu'on a appelé la distribution secondairey pour la distinguer de la distribution primitive qui s'opère entre tous les producteurs de la richesse.

Dans la distribution secondaire, l'impôt joue un trèsgrand rôle. C'est par l'impôt que la société prélève les sommes au moyen desquelles elle rémunère les services rendus à la communauté par tous les hommes voués aux travaux de l'ordre moral et de l'ordre intellectuel. Et comme la plupart de ces travaux tiennent à la chose publique, la plus grande partie de la distribution secondaire s'opère par l'intermédiaire de l'État.

Nous pouvons, appuyés sur ces principes généraux, aborder dans le détail l'exposé des faits par l'action

22 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES, desquels se détermine le taux des divers revenus. Nous allons étudier successivement la rente des agents naturels appropriés, les salaires du travail et l'intérêt du capital, et nous tâcherons de montrer, aussi brièvement et aussi simplement qu'il nous sera possible, en une matière naturellement si compliquée et si épineuse, comment les faits qui régissent l'ordre matériel des sociétés se combinent pour fixer le taux de ces divers revenus.

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