TOTAUX
Conciliées, modifiées. . .
oo
Application d'office par le grand conseil.
Confirmées et rejetées
Totaux
Sur 525 solutions, 261 sont favorables aux plaignants, et 264 donnent gain de cause aux administrateurs. Il est également constaté que la proportion des plaignants est, chaque année, tout au plus de i sur 524. 11 est difficile de fournir une meilleure preuve de Texcelience d'une institution.
11 ne faut donc pas s'étonner si les sociétés de prévoyance et de secours ont pris et prennent de jour en jour des développements considérables. Le 25 décembre 1821, 50 avaient adhéré aux plans de la société de bienlaisance ; en 1842, ce chillre s'élevait à 48; en 1857, par suite delà liberté d'action dont jouissait le grand conseil, il avait triplé, et on comptait soit à Marseille, soit dans la banheue ou le département des Bouches-du-Rhône, 147 sociétés acceplant la même juridiction ; 15,000 ouvriers sur 40,000 , qui y étaient déjà enirèsd' eux-mêmes et sans encouragement de la part de V autorité publique^ prouvaient, avec la plus complète évidence, que des institutions semblables étaient, pour ainsi dire, enracinées dans les mœurs et les habitudes de la ville de Marseille. Il est même permis de portera 50,000 le nombre des personnes assistées, la plupart des j èglements ayant étendu les secours du médecin et des remèdes aux
femmes, enfants et vieillards. Entre tous les attraits, colui-ci a été reconnu le plus puissant. Des membres jeunes et valides ont été de la sorte spontanénieut excités à la |)révoyancc par le sentiment do l'amour filial on le lieu conjugal nouvellement formé.
La cotisation mensuelle des membres est de 1 Ir. 75. Quelques sociétés ont cru devoir la porter à 2 l'r., pour accroître les capitaux placés en vue des éventualités, et elles s'en sont bien trouvées. Pres(|ue toutes estiment comme une garantie de stabilité et de force le contrôle exercé sur leur gestion, l'approbation de leurs actes par une autorité supérieure dans laquelle elles ont pleine confiance, parce qu'elle est instituée par leurs lil^rcs suffrages. Les faits permettent d'alfirmer qu'en général celles oii ce contrôle n'est pas exercé par suite de la négligence des administrateurs ne tirdent pas à subir des crises linancières. Le grand conseil s'efforce toujours de venir en aide aux associations en détresse qui n'ont pas démérité, et plusieurs fois il a pris l'initiative de souscriptions ayant pour but leur réhabilitation ou leur réorganisation. Les années 1835, 1857, 1849, 1854 et 1855 ont du reste montré à quel point de tels cas étaient exceptionnels. Au milieu des invasions successives du choléra, les sociétés de secours ont pourvu à toutes les exigences de la situation; pas une n'a sombré, pas une ne s'est laissé entamer par la contagion de la peur. Les ouvriers ont mis le plus admirable empressement à visiter et à veiller ceux qu'ils pouvaient à bon droit appeler leurs pères.
On est naturellement disposé à se demander s'il n'y a pas là le modèle et le type des anciennes corporations, moins les abus et les mesures fiscales qui causèrent leur ruine. Mais de tels éléments d'ordre, de discipline, un si parfait esprit de soumission à l'autorité dans la liberté, ne se créent pas en un jour ; on essayerait vainement d'en chercher au fond de la morale utilitaire une explication plausible. Il est évident que cet édifice serait tombé depuis longtemps, ou n'aurait subsisté que par l'appui gouvernemental, si une même foi religieuse, des croyances communes, n'avaient été assez fortes pour le soutenir, malgré de violentes commotions politiques et l'action de principes dissolvants qui se propagent trop souvent au sein de nos sociétés de l'Occident. — u Au seizième siècle déjà, a écrit l'historien du grand conseil, la plupart des confréries des asso-
ciations d'ouvriers, formées dans rinteiilioii de secourir les frères indigents, consommaient la plus grande partie de leurs revenus en repas de corps et en frais de toute sorte... Il en est de même aujourd'hui dans les sociétés où l'on s'écarte du principe religieux qui seul peut les faire subsister. » — « Les sociétés de secours mutuels, disait en 1849 la chambre de commerce de Marseille, sont des institutions toutes chrétiennes, et la plupart sont placées sous le patronage d'un saint... » Aussi l'installation d'une de ces sociétés est-elle, pour la population ouvrière de la commune la plus isolée, un jour de véritable fête dont le seul souvenir renouvelle la joie des ramilles. Les membres revêtus de leurs beaux habits, musique en tête et bannière déployée, vont à l'entrée du village complimenter la délégation du grand conseil. Le cortège se met en marche vers l'église où le curé de la paroisse appelle la bénédiction du ciel sur l'œuvre naissante; puis on s'achemine au lieu des séances. Là on procède aux formalités d'usage. La nuit est déjà close, et les ouvriers de la commune n'ont pu encore se séparer de leurs frères de Marseille, qu'ils ont escortés jusqu'aux limites du territoire et qui devront faire à pied un trajet de plusieurs lieues. L'expérience a mis hors de doute l'influence utile, stimulante, exercée d'en haut par ces associations sur les ouvriers des villages. Les inspirations de l.j foi et de la charité chrétiennes ont fait également établir, dans d'autres sociétés de secours composées de cultivateurs, l'assistance mutuelle des familles pour la culture des champs en cas de maladie (le leurs chefs. Il convient d'ajouter que le 26 lévrier 1857, legrand conseil a pris l'iniliative de choisir pour son patron saint Vincent de Paul, que depuis cette époque ses trois cents membres célèbrent anmiellement, dans l'église de Saint-Canat à Marseille, leur fête de prédilection, et qu'ils tiennent à honneur d'avoir ^un rang distinct dans les processions générales où ils portent des écussons aux armes de la ville.
En regard de ces faits et comme conclusion, il y a Heu d'en indiquer d'autres qui permettront d'apprécier leur portée sociale. Pendant les jours de crise des années 1848 et suivantes, plusieurs membres des sociétés de secours furent forcés de demander du travail aux ateliers nationaux. Là ils usèrent de leur crédit, de leur autoiité morale, pour détourner beaucoup d'ouvriers des idées d'anar-
im NOTES.
cilié. La présence d'un sociétaire dans une émeute eût infyilllblemcnt entraîné son exclusion de la société.
Que l'on se garde do considérer une telle menace comme une atteinte à la liberté de chaque sociétaire ; fondée dans un but essentiellement charitable, une société qui tient avant tout à remplir son objet et veut échapper à tout ressentiment des vicissitudes politiques, ix)ur être en mesure de venir fidèlement en aide à tous ses membres, a bien le droit d'interdire à tous ses membres une démarche compromettante pour toute la société, sous peine de rompre dès lors tout rapport avec lui. Prévenu à cet égard dès son entrée dans la société, chaque membre a accepté d'avance la sentence qui le frapperait en pareil cas.
Les faits ont d'ailleurs démontré œmbien les sociétaires ont accepté sérieusement toutes les obligations qui leur étaient ainsi imposées. Sur cinq mille individus arrêtés à Marseille à la suite des événements de décembre 1851, trois seulement étaient membres de sociétés de secours mutuels, et deux d'entre eux ont pu rentrer dans leurs foyers au bout d'un mois.
NOTEE
Page 407 du tome IL
UNE INSTITUTION ASSURANT AUX DENTELLIÈRES DES CEVENSES LE PATRONAGE QUI MANQUE AUX BRODEUSES DES VOSGES
PAR M. MICHEL (L.) (Extrait de la monographie n" 20 des Ouvriers des deux mondes.)
L'industrie de la dentelle, dans le département de la Haute-Loire, présente de nombreux rapports avec celle de la broderie dans les Vosges. Comme celle-ci, elle est exercée par les femmes et les jeunes filles dans l'intérieur même du logis domestique.
Elle n'exige que des instruments de travail d'une valeur trèsmodique, et que des avances de capitid très-restreintes.
Elle est disséminée dans les hameaux et les habitations isolées il' une contrée montagneuse et ijauvre.
Enfin, elle est soumise à des conditions semblables, soit pour le régime de fixation des prix de main-d'œuvre, soit pour le mode de vente des produits, soit pour les rapports des ouvrières avec les entrepreneurs et les marchands.
Et pourtant, dans ces conditions presque identiques, cette industrie ne présente point les inconvénients si regrettables qui sont signalés dans celle de la broderie des Vosges.
Les mœurs se maintiennent généralement pures dans les familles, la conduite des ouvrières est sage et réservée. On n'a point à leur reprocher ces goûts de luxe, de toilette, de réunions, de plaisirs, qui entraînent les brodeuses des Vosges dans l'inconduite.
En outre, cette industrie reste prospère depuis longtemi)s dans ces contrées, malgré les révolutions périodiques qui bouleversent le monde politique et industriel. On la trouve établie dans le Velay dès la fin du quatorzième siècle. De 1620 à 1650, le père Régis, canonisé depuis, la propagea dans les montagnes des Cévennes et de la Haute-Loire à mesure qu'il en parcourait les localités dans ses missions. Il se montrait le protecteur spécial des ouvrières en dentelles, et contribua puissamment à faire modifier les arrêts du [)arlement de Toulouse, qui, en interdisant, sous des peines sévères, l'usage de la dentelle dans les vêtements des femmes, menaçaient de mort cette industrie encouragée par le missionnaire.
Ruinée en 1793, la fabrication de la dentelle se rétablit en 1800 et figura avec distinction aux expositions de 1801 et de 1806. Contrariée en 1816 par les droits excessifs dont les traités imposés à -cette époque à la France frappaient les dentelles françaises à l'étranger, tîuidis que l'introduction des dentelles étrangères restait à peu près libre, elle eut encore à souffrir beaucoup de la concurrence des tulles brodés, inventés quelques années plus lard. Malgré ces obstacles et ces vicissitudes, elle s'affermit et s'étendit surtout à paitir de 1850. Les expositions de 1839 et de 1844 constatent ses })rogrès et ses succès.
Si la lévolution de 1848 sembla anéantir un moment cette industrie, elle prit bientôt un rapide et nouvel essor par le changement de direction qu'elle sut donner à ses travaux. Aux dentelles de fil à
bon marché qui ne trouvaient plus d'acheteurs, elle substitua les dentelles soit de laine, soit de fils variés, les guipures fleuries de laine et de soie, et tous les genres de dentelles riches et à grands dessins. Grâce à cette transformation rapide et habile, elle prit un développement et jouit d'une prospérité jusque-là inconnus. Le prix d(î la main-d'œuvre s'éleva en proportion de la délicîitesse du travail. La journée d'une ouvrière, qui ne dépassait pas en moyenne 0 fr. 40 à 0 l'r. 50 avant 1848, monta en 1852 jusqu'à 3 et 4 fr., et se maintient aujourd'hui entre 1 fr. et 1 fr. 50.
Les produits de cette industrie ainsi transformée figurèrent avec hoimeur à l'exposition universelle de 1855. Ce mouvement remarquable fut dû en partie aux efforts d'un labricant éclairé du Puy, M. Théodore Falcon, auquel le musée de la ville du Puy est redevable d'une galerie précieuse consacrée exclusivement aux ouvrages de dentelles. Cette galerie de la dentelle ne pouvait être mieux placée que dans une ville devenue le centre le plus important de cette branche d'industrie, non-seulement en France, mais encore à l'étranger. On aura une idée de cette importance quand on saura que, sur une population de 300,000 habitants, on compte, dans le département de la Haute-Loire, plus de 60,000 ouvrières en dentelles, outre celles des départements environnants dont les produits viennent se centraliser au Puy.
Cette population, du reste, païaît se trouver dans les mêmes con- (li lions que celle des Vosges sous le rapport des habitations et du genre de vie. Elle est très-disséminée. La ^ilupart des communes sont formées d'au moins 50 à 80 agglomérations ; il y en a qui en comptent jusqu'à 130, éloignées du chel-lieu de 7, 8,0 et jusqu'à 12 kilomètres.
On le voit, la configuration du pays est à peu près semblable. Cette simiUtude se retrouve dans le genre de vie des habitants, dans l'industrie qui les occupe, dans les rapports que cette industrie fait naître. D'où provient donc la difiérence que présentent ces deux industries? Pourquoi la prospérité de l'une a-t-eile résisté aux épreuves par lesquelles elle a passé, et va-t-elle se développant chaque jour? Quelle cause préserve les ouvrières en dentelles de la Haute-Loire de la démoralisation et de l'inconduite qui font tant de victimesparmi celles de la broderie des Vosges?
La principale de ces causes léside, je crois, dans une institution que je vais faire connaître, et dont le bienfait semblerait pouvoir s'étendre, sans trop de difficulté, à l'industrie de la broderie des Vosges. Pour justifier cette opinion ou plutôt cette espérance, j'ai besoin de remonter à l'origine même de celte institution et de la suivre dans ses développements successifs.
En 1665, une jeune fille du Puy se voua, par les conseils et sous la direction de l'abbé Tronson, directeur du séminaire et son confesseur, à l'instruction des malades, des domestiques et des jeunes filles pauvres de sa ville natale. Elle les visitait chez elles ou dans les hôpitaux, ou bien réunissait à heures fixes, dans des assemblées, celles qui pouvaient s'y rendre. D'autres demoiselles pieuses s'adjoignirent à elle pour cette bonne œuvre. Elles formèrent ainsi, mais d'abord sans prononcer de vœux, une congrégation religieuse sous le nom de Demoiselles de Cinslrmiion. Cette congrégation s'occupa surtout des ouvrières en dentelle^ fort nombreuses dans la ville du Puy.
Voici, en effet, comment s'exerçait alors cette industrie. Les ouvrières de la campagne avaient l'habitude à cette époque de venir passer l'hiver au Puy, pour se livrer exclusivement à la fiabrication et pouvoir plus facilement écouler leurs produits. Elles se réunissaient et tiavaillaient en commun dans de vastes maisons de la haute ville qui leur étaient cédées à loyer à très-bon marché.
Mademoiselle Martel s'introduisit dans leurs chambrées et leur persuada de suivre une règle qui, sans leur occasionner aucune perte de temps, leur fournirait les moyens de s'instruire, de sanctifier leur travail et même de l'alléger en y mêlant une certaine diversion. a Elle leur apprenait, dit l'abbé Tronson, dans la Vie de mademoiselle Martel^ à lire, à chanter des chansons dévotes, leur enseignait la doctrine et les prières de l'Église, Qt surtout leur faisait quelques bonnes lectures, proportionnées à leur capacité, et qu'elle expliquait. » Chaque réunion était présidée en son absence par une ouvrière qu'elle désignait, et avait une école annexée pour les petites filles du quartier.
Mademoiselle Martel ne s'occupait pas seulement de l'instruction des ouvrières, sa sollicitude active s'étendait à leur bien-être matériel et à leurs intérêts industriels. Pour ménager leur temps, elle se chargeait encore de faire leurs provisions, de veiller à la pré-
paralion de leurs aliments et de vendre elle-même leurs dentelles.
Il paraît que dès cette épmjue c'était là le point le plus délicat et lé plus difficile de la tâche de ces malheureuses ouvrières, et qu'elles avaient déjà beaucoup à soufl'iir de l'exploitation des intermédiaires qui spéculaient sur leurs produits. Aussi mademoiselle Martel, qui s'entendait [)ouitant très-bien à ces négociations, (( car, fait icmarquer son historien, elle vendait toujours mieux et plus promptemeiil que les autres,» ne les entreprenait-elle qu'avec une certaine anxiété. Chaque fois qu'elle allait au marché des dentelles, ajoute son historien, elle ne manquait jamais de se recommander au père Régis, mort récemment en odeur de sainteté, et qui, de son vivant, pratiquait lui-même cette bonne œuvre.
Cependant la congrégation naissante prit de rapides développements. Le nombre de demoiselles devint bientôt assez grand pour que plusieurs d'entre elles pussent se rendre dans les villages environnants, et y établir des assemblées pour y faire l'instiniction.
Comme ces excursions les fatiguaient beaucoup, elles eurent la pensée de prendre pour auxiliaires d'humbles institutrices qui, api es avoir été formées pir elles, allaient s'établir, sous la surveillance des curés, dans les villages et les hameaux dépourvus d'école. Le p.niple désigna ces auxiliaires sous le nom de béates, qu'elles conservent encore aujourd'hui.
Les béates ne font pas partie de la congrégation des demoiselles ; elles forment une société à part sous l'obéissance et la direction de la supérieure des demoiselles. Elles restent toujours libres de la (|uitler, bien qu'il soit fort rare qu'elles fassent usage de cette liberté.
Les demoiselles ainsi que les béates ont leur maison mère a\i Puy. Le noviciat des béates dure deux ans, pendant lesquels elles s'entretiennent à leurs frais, et le plus souvent avec le produit de leur travail, ce qui nuit à leurs études. Souvent la maison leur vient en aide I)ar des avances qu'elles remboursent ensuite petit à petit, à force de privations, d'activité et d'économie.
Après le noviciat, les béates sont exclusivement placées dans les villages ou les hameaux, le plus souvent seules, quelquefois deux ensemble. L'es{)rit de la congrégation et les liens avec les demoiselles sont entretenus par l'obligation imposée aux béates d'aller faire, chaque mois, une retraite d'un jour, et tous les ans une retraite de
liuit jours dans ruiie des maisons des demoiselles les plus voisines de leur demeure.
Les conditions pour obtenir une béate sont :
1*^ De lui fournir une babitation de deux pièces au moins, et qui ne soit sujette à aucun passage ou à aucune autre servitude;
2° De fournir cette babitation d'un mobilier des plus modestes^ dans lequel figurent une pendule pour régler les heures de travail, une clocbe pour donner le signal de l'arrivée et du départ, une paire de draps et deux chandeliers dorés, munis de cierges, pour dresser l'autel funèbre dans la chambre des morts ;
5*^ De lui assurer pour son entretien huit cartons de blé (environ (^cux hectolitres), sa provision de bois pour elle et pour l'assemblée. Dans quelques localités, à cette minime rétribution, les habitants ajoutent une redevance d'une livre de bemTe ou de quelques œufs par iamille ;
4" D'astreindre chaque élève fréquentant l'école de lecture et en en état de payer, à un écolage de 50 centimes par mois. Comme il y a beaucoup d'élèves gratuites, et que la pauvre sœur se montre Ibrt indulgente sur ce payement, cet écolage ne s'élève pas annuellement en moyenne, pour la i>lupart d'entre elles, à une somme de 30 francs. C'est avec ce modeste salaire et le produit de leur propre travail, qu'il faut qu'elles pourvoient à leur nourriture et à leur entretien pendant toute l'année, à leurs fmis de déplacement pour leurs retraites mensuelles et annuelles, et enfin au payement de la dette que plusieurs ont contractée pour les dépenses de leur noviciat.
Il est facile de concevoir d'après cela quelle est la sobriété de leur régime et quelles privations elles s'imposent; privations qui ne sont jamais interrompues, car il leur est défendu d'accepter aucun repas, soit chez le curé, soit chez les habitants.
Voilà ce qu'elles coûtent aux comnumes; voici maintenant les services qu'elles leur rendent :
A sept heures en été, à huit heures en hiver, les jeunes filles averties par la cloche se rendent à la maison de la béate, que Ton continue d'appeler Yassemblée comme dans les premiers temps de la fondation. Les plus âgées portent chacune leur carreau pour la dentelle, et s'occupent exclusivement du travail. Les plus jeunes
im NOTES.
portent avec leur carreau un livre, et alternent le travail de la dentelle avec la lectmc. Elles lisent leurs leçons par bandes (mélliode simultanée), soit dans les livres, soit dans les manuscrits que l'on continue d'appeler U^s papiers.
Pendant le travail des mains, le chant des cantiques, la lecture, la récitation du chapelet, sont alternés et interrompus par des intervalles de silence.
A dix heures, une des ouvrières sonne la cloche pour avertir les mères de famille qu'il est l'heure de préparer le repas de midi ; à onze heures et demie un second coup les avertit de porter le dîner aux champs oii travaillent les hommes.
A midi, les jeunes fdles rentrent chez elles pour dîner et se reposer.
A une heure, elles reviennent à l'assemblée, et les exercices, les leçons et les travaux recommencent jusqu'à la tombée de la nuit. Alors les jeunes fdles se retirent.
Après une heure ou deux de repos, la béate sonne de nouveau la cloche. C'est le tour des mères de famille et des ouvrières. Elles se rendent à l'assemblée oii elles se groupent par cinq autour d'un guéridon sur lequel est placée une lampe dont la faible lumière est augmentée au moyen de boules de verre blanc remplies d'eau. Pendant le travail on récite le chapelet, on chante des cantiques, on entend une lecture faite par la béate, ou bien l'on garde le silence. A onze heures, la prière du soir faite en commun termine la journée.
On n'admet dans ces réunions ni les nourrices, ni les femmes enceintes, ni les fdles qui ont donné quelque scandale. En être exclu pour ce motif est une grande honte; aussi, remarque M. Dungbis, parfaitement placé pour être bien instruit, les exemples en sont-ils fort rares.
Les dimanches et les jours de fête, la béate réunit les jeunes filles, les conduit à la paroisse et les ramène au village. Elle les reprend de nouveau après le repas, leur l'ait rendre compte de l'instruction reçue à l'église, leur donne quelques avis et les accompagne à la promenade jusqu'au soir. Quand le temps est trop mauvais et que la neige intercepte les communications, les habitants se réunissent dans la maison d'assemblée, et passent les heures des olfices à prier ou à fiiire quelques exercices religieux sous la direction de la béate.
On le voit, la maison tle la béate n'est pas seulement une école, ii'est encore un ouvroir, c'est même une succursale de la paroisse.
Elle devient enfin maison de charité ; c'est la béate qui visite les pauvres et les malades, qui veille à ce que ces derniers soient convenablement soignés, qui les dispose à recevoir les derniers sacrements, les assiste dans leur, agonie et leur ferme les yeux. Avant Farrivée du prêtre, elle approprie la maison, dresse l'autel sur lequel doit reposer le saint viatique, dispose et allume les cierges dont j'ai parlé, et couvre les murs des draps blancs tenus par elle en réserve pour cette cérémonie ; seulement, il lui est interdit de veiller le malade, afin de ménager ses forces pour sa tâche quotidienne ; mais c'est elle qui désigne à tour de rôle, pour passer la nuit, deux jeunes filles, quand le malade est une femme, et deux femmes mariées quand c'est un homme. »
Si Ton ne connaissait pas les miracles de la charité chrétienne et les dévouements qu'elle inspire, on douterait qu'en présence d'une pareille existence, ayant pour unique perspective en cette vie la mort dans un hospice de charité, il dût se lencontrer beaucoup de jeunes filles disposées à entrer dans cette voie douloureuse et à persévérer jusqu'à la fin. C'est ce qui arrive pourtant. Non-seulement les béates supportent avec patience cette condition, mais elles l'aiment, elles s'y attachent et refusent de la quitter.
Voici comment s'exprime à ce sujet M. Dunglas, ancien recteur de l'Académie de la Haute-Loire : « Malgré cet état de gêne, il est plusieurs de ces saintes filles, même parmi celles qui sont brevetées, et il y en a un assez grand nombre, qui ont reliisé des positions bien meilleures qu'on leur offrait avec l'agrément de la supérieure générale, positions qui leur assuraient un revenu de 400, 500 et même 600 francs avec des droits à une relraite. D'autres ont d'abord accepté, mais, au moment de la séparation, le cœur leur a failli. Comment voulez-vous, me disait l'une d'elles,, que j'aie le courage de quitter mes enfants, je suis au milieu d'elles depuis trente ans ! » Cette corporation si utile et si modeste s'accroît et se développe à proix)rtion des bienfaits qu'elle répand et des désiis que mani bstont les populations de profiter de ses services.
En 1853, le nombre des béates, dépendant des demoiselles (îc l'instruction, s'élevait déjà à plus de 1,100, dont 756 étaient éla- II. 59
fiiO NOTES.
blies dans la (laute-Loire. Les antres étaient répandues dansle Canlal,. Ic Puy-de-Dôme, la Loire, le Rhône, Saône-et-Loirc, et dans d'autres départements plus éloignés, la Charente-Inférieure entre autres. Leur nombre s'est encore accru depuis.
Mais la congrégation des Demoiselles de l'instruction n'est pas la^ seule qui se soit adjoint les béates. D'autres ordres religieux de femmes, tels que ceux du Tiers Ordre de Saint-Dominiqîie^ de la Présentation de la Croix, du Mont-Carniel, ont eu recours à ce moyen, dont le temps et l'expérience ont démontré l'utilité ; ils se sont attachés à former des auxiliaires du même genre, en ayant soin de leur conserver le nom que le langage et fa reconnaissance du peuple avaient sanctionné. Il existe donc en dehors des Demoiselles de l'instruction un nombre assez considérable de béates observant la même règle et rendant les mêmes services.
Ces services sont de plus d'un genre. Nous ne voulons nous attacher ici qu'à ceux qui ont pour objet l'industrie de la dentelle, et dont la continuité, en préservant les ouvrières des inconvénients signalés dans l'industrie de la broderie des Vosges, a puissamment contribué aux améliorations qui ont fondé et qui entretiennent la prospérité de l'industrie dentellière dans la Haute-Loire.
Ainsi que nous l'avons vu, la béate n'est pas seulement l'institutrice des jeunes lilles, elle est encore leur maîtresse d'apprentissage^ mais une maîtresse d'apprentissage qui ne les abandonne point une fois l'apprentissage terminé. L'écolière devenue ouvrière continue à fréquenter la maison de la béate. Elle y vient non-seulement tiavailler, mais encore se perl'ectionner, se tenir au courant des changements que les besoins de la mode introduisent Iréqueniment dan^ cette industrie toute féminine. Elle trouve dans la béate un auxiliaire précieux pour tous les rapports qu'elle doit nécessairement avoir avec les entrepreneurs et les marchands. Grâce à cet intermédiaire également agréé, et de l'ouvrière, parce qu'elle défend ses intérêtset protège sa moralité, et du fabricant, parce qu'elle surveille la bonne exécution des travaux et lui assure l'exactitude et la loyauté de l'ouvrière, la plupart des difficultés, des contestations, des pertes, de temps, qui causent tant d'embarras et de dommages dans le commerce des broderiis, sont évitées dans celui de la dentelle.
Ce n'est pas tout, les béates dirigent au \\\y une école spéciale
d'apprentissage de la dentelle, dont la fondation et l'organisation peuvent aussi fournir des documents utiles pour l'amélioration de l'industrie de la broderie. C'est dans cette vue que nous croyons devoir consigner ici quelques détails sur cet établissement.
En 1854, les dames de la Miséricorde ont fondé, avec l'approbation et le secours du préfet, M. de Chevremont, une école de dentelles pour les enfants pauvres de la ville du Puy .
Cent jeunes fdles y sont recueillies gratuitenient pour y apprendre la dentelle et recevoir une éducation morale et religieuse. Cette école est conduite par trois béates, babiles ouvrières, sous la direction-d'une dame de la Miséricorde, et sous la surveillance et l'inspection des deux présidents des prud'hommes fabricants de dentelles.
En 1856, deux ans seulement après la fondation de l'école, le produit du travail des enfanls s'élevait à une somme de près de 10,000 fr. répartie entre les enfants, et au moyen de laquelle ils venaient en aide à leurs familles.
En outre, ils avaient obtenu deux médailles à l'Exposition imiverselle.
Ces résultats, si satisfaisants pour la prospérité de l'industrie locale et pour le soulagement des familles pauvres, ne coûtent à la Aille qu'une subvention annuelle de 900 francs, à laquelle s'ajoutent quelques dons volontaires. Il e§t à regretter que la modicité de ces ressources arrête le développement de cette école d'apprentissage et laisse incertain son avenir.
J'emprunte ces documents à un rapport fait par M. Falcon luimôme à la fin de 1 856, et qui rend hommage dans les termes suivants à l'utilité dé cette fondation :
« Par d'heureuses combinaisons, les dames de la Miséricorde obtiennent un résultat complètement nouveau et satisfaisant : leurs élèves apprennent non -seulement la bonne fabrication de la dentelle, mais elles reçoivent en même temps, dans celte précieuse maison, l'étlucation morale et religieuse qu'on ne donne ordinairement qu'aux enfants delà classe ouvrière aisée. Ces dames ont créé, en un mot, une véritable maison d'instruction qui, plus que les autres, donne un profit pécuniaire aux personnes qui la fréquentent. Ce profit est collectivement d'environ deux cents francs par semaine, 9 à
10,000 francs par an, répartis entre les familles des enfants proportionnellement an travail de ceux-ci. »
M. Falcon était tellement convaincu de l'inlluence de semblables écoles sur la prospérité de l'industrie des dentelles, qu'il s'elforça d'en lavoriseï' l'établissement dans d'autres localités qui jouissent aujourd'hui de ce bienfait.
Il était convenu que l'intervention de la béate, mise à la tète de ces ouvrières, deviendrait, avec l'obligation des livrets, le moyen le plus efficace de prévenir les difficultés trop fréquentes qui s élèvent entre les ouvrières et les patrons dans la réception des produits et le rètjlement des prix de main-d'œuvre.
Le temps a réalisé ces espérances. Le chef d'une des maisons les plus considérables et les plus honorables de la fabrique de dentelles du Puy, M. Robert Faure, nous assurait tout récemment que ce qui facilite le plus les relations entre les fabricants et les ouvrières, et ce qui permet aux premiers de faire exécuter en peu de temps les commandes les plus considérables, c'est l'intervention soit des béates, soit des supérieures de couvents, aujourd'hui liLS-multipliés dans toutes ces localités. C'est à elles que les fabricants s'adressent directement. Elles prennent connaissance du travail, fixent le prix de main-d'œuvre en conséquence, et surveillent ensuite l'exécution.
C'est encore en pulieà cette intervention précieuse que M. Robert Faure attribue la facilité avec laquelle l'industrie de la dentelle a pu se transformer si complètement et si rapidement, et atteindre, dans sa nouvelle direction, le haut degré de prospérité où elle est parvenue.
Il est en efi'et très-remarquable qu'une industrie aussi considérable et aussi disséminée ait pu, en moins de trois ans, abandonner ses anciens procédés, créer des produits entièrement difiérents, et rivaliser dès le début avec les fabriques les plus estimées de la France et de la Belgique. Ce fait seul suffit po ir révéler les conditions excellentes de son organisation, et les qualités non moins excellentes des ouvrières. Ce qui les distingue, d'après M. Falcon et M. Robert Faure, ce n'est pas seulement leur moralité, leur bonne conduite, leur ardeur et leur persévérance dans le travail, c'est encore une dextérité de doigts merveilleuse, une rapidité d'exécution sans pareille, et par là même une aptitude remaïquable à satisfaire aux
exigences changeantes de la mode, en exécutant rapidement tous les genres de dentelles les plus divers et les plus compliques.
Or, leur éducation est complètement l'œuvre des assemblées et des béates. La béate les instruit et les élève, en forme des ouvrières.
La béate veille sur leur conduite et leurs mœurs.
La béate prend en mains leurs intérêts, et leur évite toutes relations dangereuses ou pénibles avec les fabricants.
N'est-ce pas là précisément les trois inconvénients signalés dans l'organisation-de l'industrie de la broderie des Vosges, et qui la menacent de décadence?
Ignorance et inconduite des ouvrières.
Abus exercé par les fabricants, et contestations continuelles sur les prix de main-d'œuvre et les conditions d'exécution.
L'établissement des béates dans les Vosges, ou de quelque autre ordre ayant la même règle, paraîtrait donc devoir fournir le meilleur remède aux maux dont la monographie nous a tracé un tableau si triste.