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Attitudes statiques normales de l’homme

« Quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mêmes, je ne sais Si nous ne CONNAISSONS pas mieux tout ce qui n'est pas nous », écrivait Buffon au début de son chapitre De la nature de l’homme. Comme cela nous semble vrai lorsque nous nous mettons en face d’un homme qui se tient debout ! Par quel mécanisme en effet peut-il accomplir ce prodige, si simple en apparence? Pourquoi, comme une poupée maintenue verticale, ne chancelle-t-il pas à la première chiquenaude ? Pourquoi n'’a-t-1l pas besoin de ses mains, comme les autres animaux, pour se reposer

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et élargir sa base de sustentation ? C'est qu'il a certainement à sa disposition un système statique très perfectionné, et, si ses membres supérieurs ne reposent pas sur le sol, ils jouent quand même un grand rôle pour maintenir un équilibre continuellement perdu mais aussi vite retrouvé.

En effet, l’homme n’est pas un être équilibré. Il ne tient pas debout,il s’y maintient par l’action continuelle de divers groupes musculaires. Il nous suffit d’ailleurs pour nous en rendre compte de rester debout quelques instants les yeux fermés ; nous ne tardons pas à nous apercevoir des oscillations de notre corps. « L'homme, qui debout croit rester immobile, déclarait le Professeur Froment dans sa lecon d'ouverture, présente d’ailleurs d’incessantes oscillations, elles sont même d'assez grande amplitude quand les pieds sont accolés et les yeux fermés. C’est pour cette raison que le photographe met un tuteur derrière la tête de celui que, même assis, il fait longuement poser. Pour ce juge sévère et impartial qu'est la plaque photographique, il n’est pas d'homme bien équilibré, s’il n’est convenablement étayé. Ces oscillations sont les péripéties de cette lutte contre la pesanteur qui ne laisse aucun répit à l’homme debout, fut-il en position dite normale et bien équilibrée. Ce prétendu équilibre n'est que la somme algébrique d’un nombre infini de déséquilibres aussitôt corrigés par l'intervention des systèmes musculaires requis. » () L'homme qui

(1) J. Fromenr, L'homme debout. Régulation de la statique. Ses troubles. Leçon inaugurale du cours de pathologie interne (Lyon, RE 1928), in-extenso in Revue de l'Université de Lyon, mars

se tient debout change donc continuellement son système d'équilibre, et il ne s'y maintient qu'en recourant à des « complexes musculaires » incessamment variables.

Considérons maintenant l’homme en marche. Tantôt ses bras exécutent un mouvement de balancement, faisant un chassé-croisé avec ses jambes, tantôt, dès que l'équilibre est plus ou moins menacé, dès que le terrain devient trop glissant, nous voyons les bras s'immobiliser. Ainsi pouvons-nous constater que les bras ont un rôle d’équilibrateur sur lequel d’ailleurs nous allons revenir.

Cette notion du rôle du bras dans le maintien de l'équilibre statique est de date récente. Elle n'était pas venue à l'esprit des anciens observateurs aussi averlis que Buffon qui dans son admirable Description de l'homme nous dit : « Les bras ne lui sont pas donnés pour servir de piliers d'appui à la masse de son corps, sa main ne doit pas fouler la terre, et perdre par des frottements réitérés la finesse du toucher dont elle est le principal organe ; le bras et la main sont faits pour servir à des usages plus nobles, pour exécuter les ordres de la volonté, pour saisir les choses éloignées, pour écarter les obstacles, pour prévenir les rencontres et le chac de ce qui pourrait nuire, pour embrasser et retenir ce qui peut plaire, pour le mettre à portée des autres sens. »

Paul Richer cependant, dans son étude de la station sur un pied, a noté les détails suivants : « La plupart du temps les bras s’écartent du torse et, par leurs mouvements, contribuent, à la manière d’un balan-

cier, à maintenir la ligne de gravité dans la base de sustentation. » Et plus loin il ajouté : « Si l’homme s'élève sur la pointe d'un seul pied l'équilibre devient encore plus précaire. Les membres Supérieurs s’écartent davantage et l'équilibre ne peut guère être maintenu que grâce à leur mouvement de balancier, dont l'effet est encore augmenté par les inclinaisons latérales du torse alternativement de sens contraire. » (?) Mais l'attention n'a guère été retenue sur le rôle équilibrateur des bras jusqu'à ces dernières années où M. le Professeur Froment a repris en détail l’étude de cette question. De ses recherches il apert que, en dehors de ce rôle important de balancier dont parle Paul Richer, balancier agissant tantôt latéralement, tantôt dans le sens antéro-postérieur, le bras peut être considéré comme le principal organe de l’équilibration générale du corps. Il sert aussi de parechocs, d'accélérateur de vitesse, de volant, entraînant parfois le mouvement du tronc ou au contraire le compensant. Ce rôle du bras est d’ailleurs susceptible d’être modifié. La femme, pour des raisons plastiques, ou parce qu'elle porte sac, a une tendance à retenir le balancement de ses bras. Pour d'autres raisons, dans un passage périlleux, l’alpiniste le fait aussi.

, On arrive facilement à ces conclusions en analysant les documents photographiques que nous fournissent les journaux de sport, images qui nous montrent aussi l'adaptation de l'attitude des bras aux diverses attitudes

(2) Paul Ricnyr. Physiologie artistique de l’homme en mouvement. Paris, O. Doin, 1895.

générales du corps : leur rôle équilibrateur ou compensateur.

L'attitude debout et la marche sur deux pieds ne sont pas le propre de l’homme. En effet, Aristote nous dit : « Il y a des animaux dont la nature est ambiguë et tient en partie de l’homme et en partie du quadrupède. » Ce sont les singes anthropomorphes auxquels Pline le jeune donnait le nom de Satyres (*) et parmi lesquels l’orang-outang (homme sauvage) est celui qui ressemble le, plus à l’homme. Ce dernier peut bien marcher debout sur les pieds de derrière mais son allure est peu assurée et sa marche ordinaire semble être à quatre pieds, ou bien à trois, un de ses bras lui tenant place de bâton.

Le gibbon est, après l’orang-outang, celui dont l'allure fait le plus penser à l’homme, mais la longueur excessive.de ses bras le rend difforme et Buffon nous dit : « Le gibbon se tient toujours debout, lors même qu'il marche à quatre pieds, parce que ses bras sont aussi longs que son corps et ses jambes. »

Il semble donc que la station et la marche debout sur deux pieds, sans appui et sans intervention des bras, soient tout à fait épisodiques chez les singes. Jamais, en tous cas, ils ne semblent avoir en marchant ce qu'a l’homme en dehors des phases de vrai déséquilibre : le libre jeu, l'indépendance de ses bras, susceptibles alors d’être employés à tout autre usage.

(3) « Dans les montagnes indiennes, situées au levant équinoxial, — le pays est dit des Catharcludes — il existe des satyres. Ces créations sont très agiles, elles marchent tantôt à quatre pattes, tantôt debout comme l’homme et leur agilité fait qu’on ne peut les prendre que vieilles ou malades. » (PLINE LE JEUNE.)

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Aussi devons-nous abandonner ces animaux pour en revenir à l'homme, « ce perpétuel équilibriste ». |

2. — Statique litigieuse Perte de la liberté des mouvements Apparition de la rigidité de déséquilibre

« N’éprouvant aucune difficulté à se tenir debout, l’homme ne peut croire que ce mode de station implique un travail incessant, minutieusement réglé, qui, toujours, doit s'adapter aux exigences toujours variables de l'équilibre (*). » Et pourtant, dans combien de circonstances les perturbations de cet équilibre viendront-elles se manifester à nous par un signe de première valeur: par un bras figé, traduisant une véritable rigidité de déséquilibre.

Parfois cependant une perturbation moins marquée, n'entraînant pas de rigidité, se manifestera quand même par la suppression du balancement des bras pendant la marche. On observe alors temporairement à l’état normal ce que Souques et Zingerle ont donné, à juste raison, comme un des premiers signes de l’état parkinsonien.

Faisons un pas sur un terrain glissant, aventurons-

(4) Fromenr et P. Dusouroz. Altitudes debout, tonus de postures et réflexes statiques. Du mécanisme qui, automatiquement, chez l’homme, stabilise les attitudes et règle l'adaptation aux divers modes statiques. Journal de médecine de Lyon, 5 mai 1929.

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nous sur un plancher animé de quelques secousses, mettons le pied sur un tapis roulant ; avant que nous ayons pu nous en rendre compte nos bras prennent les attitudes voulues pour maintenir ou rétablir notre équilibre, et nous éviter ainsi une chute certaine. Il suffit d’ailleurs de regarder autour de soi pour voir à chaque instant s’objectiver à nos yeux cette rigidité de déséquilibre.

Regardons ce charpentier dont l’allure est très dégagée sur la route, il balance ses bras négligemment, ne se doutant pas du service qu'ils vont lui rendre tout à l'heure. Sur son échelle ses mouvements sont déjà beaucoup moins amples; mais une fois sur le toit, il avance prudemment les bras figés en une immobilité absolue. De même « le gymnaste débutant au moment où il franchit un portique, l’alpiniste quand il marche sur une corniche étroite et aérienne, inhibent les mouvements automatiques qu'ils retrouvent en cheminant sur la grand'route en lieu sûr » (5).

Si nous voulons observer cette rigidité portée à son maximum, adressons-nous à des sujets dont la profession est en grande partie faite de ces brusques changements de position qui mettent continuellement leur équilibre en péril. Revenons aux documents photographiques dont nous parlions tout à l'heure et feuilletons quelques-unes de ces belles revues sportives si nombreuses à l’heure actuelle. Nous ne pouvons

(5) J. FROMENT et H. GarpÈre. De la kinésie paradoxale parkinsonienne, des paradoxes striés et des perturbations de la fonction de stabilisation. Revue neurologique, 1926, t. I, pp. 53-58.

malheureusement reproduire ici toutes ces photographies, en voici cependant de très suggestives.

Voyez cet homme en train de faire un saut en loncueur, il vient de partir. Ses bras, vivement projetés en avant, lui ont certainement servi pour se donner de l'élan. Mais arrivé à ce point, fixé par la photogra-

phie, nous le trouvons dans une position très instable. Comme corollaire de ce déséquilibre, nous remarquons aussitôt la rigidité de ses deux membres supérieurs ; son bras gauche surtout, que nous voyons au premier plan, est en extension complète jusqu’à l'extrémité des doigts, figé en une raideur remarquable.

‘Le sauteur de la figure suivante nous montre à son tour une rigidité du même genre ; mais nous pouvons

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mieux voir ici l'hyperextension forcée des doigts de la main droite avec écartement de ces mêmes doigts semblant poussé au maximum. L'analyse de toutes

les autres positions adoptées par les sportifs nous met en présence du même fait que nous allons retrouver encore en passant maintenant du stade au théâtre.

Comme elle nous semble gracieuse cette danseuse qui se tient si facilement sur la pointe de son pied! Mais dans toute virtuosité statique il faut que quelqu'un veille ; aussi voyons-nous ce bras horizontal qui, par sa rigidité placée au premier plan, vient gâter un peu le coup d’œil de celui qui y fait attention. Ce geste nécessaire, cette immobilité imposée au bras vigilant, peuvent être segmentaires. (Gestes stylisés

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rythmés, ou jeu de l'éventail chez la danseuse qui fait des pointes plus ou moins habilement, dissimulent la vigilante mobilisation des bras.

Si, passant au cirque, nous examinons maintenant une danseuse de corde, nous la voyons bien continuellement faire des grâces autour d'elle mais lorsqu'un bras est libre, l’autre est vigilant, par nécessité. Nous avons même pu remarquer de façon très nette, dans la gracieuse évolution d’une virtuose de la marche sur fil de fer, une liberté voulue des deux bras, alors qu’elle ne se tenait que sur un pied, mais aussitôt la rigidité, inévitablement présente, s’est manifestée par une raideur très marquée de la jambe libre.

C'est surtout dans ce dernier exemple, celui de la danseuse, que va se montrer à nous une nouvelle conséquence, toute subjective celle-ci, de la rigidité de

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déséquilibre. En effet, interrogeons une de ces femmes après l'exécution de son numéro, elle se plaint souvent d'une grande fatigue, beaucoup plus marquée en général au niveau du bras préposé à la surveillance de l'équilibre. Parfois même cette fatigue va jusqu’à une sensation douloureuse siégeant surtout dans la région du biceps. Cette fatigue et cette douleur ne sont-elles pas le témoin d’une contraction musculaire continuelle ?

3 — Comment mettre cette rigidité en évidence ?

« Mais, nous dit Claude Bernard dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, l’homme ne se borne pas à voir ; il pense et veut connaître la signification des phénomènes dont l'observation lui a révélé l’existence. Pour cela il raisonne, compare les faits, les interroge, et, par les réponses qu'il en tire, les contrôle les uns par les autres. C'est ce genre de contrôle, au moyen du raisoñnement et des faits, qui constitue, à proprement parler, l'expérience, et c’est le seul procédé que nous ayons pour nous instruire sur la nature des choses qui sont en dehors de nous. Dans le sens philosophique, l’observation montre et l'expérience instruit. »

Aussi allons-nous maintenant, après avoir examiné les diverses manifestations objectives de cette rigidité de déséquilibre, passer à une expérimentation aussi rigoureuse que possible.

« Dans l’investigation scientifique, les moindres

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procédés sont de la plus haute importance (f). » Mais encore faut-il faire un choix heureux parmi les procédés à notre disposition, pour pouvoir mettre en évidence un phénomène qui disparaît de lui-même, pour peu que l’on fournisse un point d'appui au sujet que l’on examine.

Le mouvement de flexion et d'extension passives de l'avant-bras sur le bras, qu'interrogeaient H. Moyer et C. Negro, pour mettre en évidence le phénomène de la roue dentée parkinsoniennè, trop grossier, ne décèle pas les rigidités à minima et risque par ailleurs de perturber l'équilibre du sujet. Il en est de même de l'épreuve utilisée par Babinski pour rechercher la réaction des antagonistes chez les parkinsoniens.

La manœuvre que nous préférons est celle proposée par le Professeur Froment, à la réunion de la Société de neurologie du mois de janvier 1926, en ces termes : « Nous avons provoqué une succession de mouvements passifs du poignet destinés à apprécier sa rigidité et sa souplesse. Nous avons choisi ce segment parce que nous pouvions le mobiliser sans risque de désaxer et de perturber si peu que ce soit l’équilibre. En mobilisant ainsi le poignet, sous conditions de le faire avec un rythme lent et avec une très grande légèreté de main, on est renseigné d’une manière vraiment remarquable sur les modifications les plus légères de la rigidité parkinsonienne (7). »

C'est cette épreuve que nous allons employer pour

(6) Claude BEernarr. Loco citato.

(7) Fromenr et H. GarRDÈRE. La rigidité parkinsonienne et la roue dentée s’effacent au repos. Leur caractère dystasique. Revue neurologique, 1926, t. I, pp. 51-58.

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expérimenter sur la rigidité de déséquilibre chez le normal. Elle présente le grand avantage-de pouvoir être employée par tout le monde, avec la certitude d'arriver à des résultats identiques. Sa sensibilité est très grande et on peut l’employer longtemps sans perturber la statique du sujet, passant alternativement d'un poignet à l’autre, pour établir une comparaison entre les deux côtés, et pouvant même l'utiliser pendant que le sujet exécute d’autres mouvements. Grâce à elle on pourra se rendre compte si le poignet est souple, s'il est un peu rigide ou si, par instants, il se grippe complètement. Sa technique, très précise, doit être exposée en détails, pour que deux expérimentateurs différents puissent se mettre exactement dans les mêmes conditions d'examen.

N'oublions pas que le’ moindre étai perturbe les résultats, il faut donc que l’appui du sujet sur l’expérimentateur soit aussi léger que possible. De plus, nous aurons souvent à vaincre ou à déjouer les mouvements actifs du sujet qui conduiraient à des erreurs. Aussi, le sujet étant éloigné de tout appui, une seule personne l’examinant, nous adoptons la technique suivante.

L'avant-bras doit être fléchi à angle droit sur le bras, la main étendue, en pronation forcée, le bord cubital un peu surélevé ; tout le membre sera légèrement mais nettement détaché du corps. L’expérimentateur soutiendra, aussi peu que possible, l’avant-bras du sujet au-dessus du poignet. De l’autre main il saisira la main en pronation, entre le pouce et l'index,

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