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LES NUITS DE TURQUIE

Consoîe-Jïioi ce soir, je me meurs d'espérance. Alfred de Musset.

Nous étions des enfants exilés depuis deux mois sur une rive du Bosphore, et que pénétrait de tristesse la beauté étrangère.

Avec l'injustice des imaginations fidèles, nous dédaignions tous les attraits d'un séjour nouveau et d'une organisation récente. Ah ! pourquoi nous avait-on éloignés cette année des douceurs familières d'un lac en Savoie! Les jeux du matin, dans les jardins du coteau aride qui regardait l'Asie, nous semblaient sans précision et sans valeur; les longs après-midi sur les divans des vastes salles aux volets clos nous rappelaient les siestes de la convalescence; et, le soir, le quai du beau village turc où les dames Grecques, —

coquettes, riantes, bavardes, — se promenaient, coiffées d'une écharpe soyeuse, nous donnait le sentiment d'une flânerie mélancolique et sans but, d'un préparatif de départ; tant les enfants ne prêtent aucune stabilité aux endroits oii leur cœur est sans habitudes heureuses.

Chaque jour, avant le dîner, nous allions jusqu'au village de Bébek. Debout sur les dalles de pierre cjue le soleil couchant transformait en pavés d'or, nous regardions la place de l'eau où les calques, entraînés par les tourbillons du fleuve, oscillent désordonnément, tandis que les rameurs ont recours aux cordages qu'on leur jette du rivage pour les aider à franchir le bouillonnant courant.

Cette quotidienne minute de danger, ces voix rauques, pressées, véhémentes, la coloration des costumes éclatants et misérables, — enfin les efforts de l'embarcation, soulevée comme une flèche sur l'eau violente, — nous causaient le seul plaisir que pouvait nous donner cet été plein de regrets.

Et puis nous revenions par la rue obscure et défoncée où le marchand turc promenait sa hotte de raisins, débordante de grappes opulentes

aux grains verts et roses : bosquet touffu au milieu duquel brûlait une bougie de cire jaune.

Nous rentrions par la terrasse dans la maison de marbre, où, sous les hautes voûtes dénudées, les pas et les voix précipitaient des sonorités confuses.

La peur des scorpions et des chauves-souris, la peur du soir, nous rendait graves, à cette heure où les enfants silencieux sont seuls, penchés sur l'angoisse de leur cœur, et s'étonnent de l'insouciance avec laquelle les grandes personnes frôlent distraitement les divinités de la nuit.

Le cœur dilué de mélancolie, nous nous couchions. On était au mois de juillet. La chaleur, au dehors comme dans les chambres, répandait un lent étouffement. Par les fenêtres, qu'on laissait ouvertes de toutes parts, le parfum et la rêverie des arbres, éveillés sous la coupole des cieux d'albâtre, venaient jusqu'aux moustiquaires des lits.

Beaux arbres témoins de la nuit, intrigués par la pensive clarté de l'espace, le cyprès, le figuier, l'aloès, le sycomore — les uns étroits et hauts, les autres ouverts comme une aile — élançaient vers la lune éblouissante leur rivalité contemplative et résignée.

Souvent, rompant le silence, un coup de canon éclatait au loin, annonçant un incendie, et la colline ainsi désignée s'embrasait.

Sur la terrasse, devant les fenêtres, passait, repassait le veilleur de nuit : homme trapu, basané, vêtu de jaune, de rouge, de vert, bariolé comme un divan de sérail. Les pistolets et les poudres, enfermés dans leur étui de bois, le cuirassaient d'une gaine rustique, semblable par ses fûts minces et inégaux à la flûte dont Pan joue dans le bocage avec les satyres.

Nous écoutions les pas paisibles du serviteur taciturne heurter les dalles, tandis que toute la nuit, lentement, sans eau, sans secours, le feu tenace et palpitant détruisait à l'horizon un village, puis un autre village, — pastilles ardentes que semblait allumer la perfide étincelle des cieux d'Orient.

— O veilleur de nuit, guerrier enfantin, barbare, sombre et sournois, frère des voleurs; toi qui, dans le jour, traînais sur le bord des cuisines avec les servantes arméniennes et les chats d'Angora; qui ne devenais terrible que le soir; buveur de rakhi; toi dont j'entendais les pas lourds, ennuyés, marteler la terrasse de marbre,

et qui, innocent, souriais au brigand ton camarade, lorsqu'assis sur le rebord du puits, tu fumais avec lui le tabac roux et poivré, ô veilleur de nuit, ne t'inquiète pas du rôdeur, du bandit, du mendiant fatigué que tout ton attirail n'effraie point. Ne chasse pas les tristes chiens lunatiques. Mais, ô veilleur, garde-nous des doux effluves de minuit, du croissant de la lune qui, par la fenêtre, pénètre le cœur comme un cimeterre de coupant cristal; garde-nous du parfum des cyprès et du basilic qui flotte comme un secret appel de la rive d'Europe à la rive d'Asie. Gardenous, pauvre homme armé, de ce vide vertigineux qui, dans les nuits de Turquie, règne entre l'eau miroitante et les cieux exaltés : fascination mortelle, abîme de la nature que l'homme comble avec le cri, avec les cris de ses désirs !

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