LES PETITES FILLES GRECQUES
Les petites Filles grecques
Je pense aux petites filles qui dansaient des rondes dans les jardins de Turquie, — petites filles grecques aux visages limpides et ambrés, qui semblaient arrondis par un délicat potier : Euphrosine, Aspasie, Cassandre, Espérance...
Quand le matin luisait sur les feuilles gommeuses du figuier, vous jouiez au croquet et lisiez l'Iliade, et les plus petites d'entre vous ramassaient dans le sable, à l'ombre du pin aromatique, des pignoles, — minces amandes blanches et résineuses.
Fières de votre sang précieux et enivrées des parfums de l'Asie, vous avez souhaité d'innombrables voluptés. Je me souviens de vos rêveries, de vos mélancolies, quand assises sur le petit mur d'où l'on voyait le Bosphore et les vergers de Beylerbey, vous mangiez à quatre heures des
confitures de roses, de bergamotes, et buviez le verre d'eau glacée qui dans les journées de juillet recrée éternellement la soif et l'apaisement.
Vous rêviez d'Achille, du berger Paris et des sultans de Bagdad, que des gravures, dans vos maisons, vous représentaient beaux comme Barbe-Bleue, assis sur des sophas de soie orangée, tandis que derrière eux, on voyait, par la fenêtre en losange de l'estampe, un cyprès jeter sur le ciel foncé son minaret de verdure.
Vous étiez violentes, orgueilleuses, jalouses. Je me rappelle vos disputes et vos cris, pareils à ceux des chats d'Angora qu'on entendait dans les nuits d'orage se quereller et se rouler sur les plates-bandes de jasmins. Parfois, dans ces jardins où la chaleur faisait grésiller les pistaches, l'une de vous, assise sagement sur un pliant de toile et dévidant un écheveau de soie, — ignorante mais chargée de tendres pressentiments, — fredonnait une sensible chanson de l'Ile-de- France :
Laissons le lit et le sommeil
Cette journée, Pour nous l'aurore au front vermeil
Est déjà née.
Lorsque le jour est le plus gai En ce gracieux mois de mai, Aimons, mignonne.
Contentons notre ardent désir, En ce monde n'a de plaisir Qui ne s'en donne...
Hélas ! rien n'est venu pour vous; les journées passent et déçoivent dans le plus beau pays du monde. Le soleil et les étés ont fatigué vos doux visages; il est un jour où on ne peut plus espérer, où, debout sur la terrasse bleuâtre qu'enivre le miel épais des glycines, on n'a plus ce délire dans la solitude, ces bras ouverts, tendus vers le ciel étoile, cette fièvre orgueilleuse par qui, dans les nuits chaudes, les jeunes femmes se disent, enflammées : « Les dieux voudraient avoir un fils de mon sang! »
Un jour vient où les rêves et l'espérance traînent derrière nous comme un filet détendu qui suit le sillage de la barque ; nulle écaille d'argent ne se prend plus à cette résille languissante. Ah! ces jours-là, qu'il est dur le voluptueux, le torride Orient! Tout enfant j'ai deviné ses cruelles négligences.
Je me souviens et je songe.
C'était avec les petites filles grecques^ âgées comme nous de huit ans, que nous jouions sous les figuiers de la colline, mais nous étions curieuses surtout des secrets de nos jeunes tantes, aux yeux si beaux. Bien que toujours oisives, étendues ou errantes, elles semblaient pourtant animées d'une impatiente et perpétuelle ardeur, qui donnait à leur immobilité même l'aspect d'une course rêveuse. Les jeunes gens qu'elles aimaient et qui les ont vu pleurer ont su quelle fièvre fougueuse consumait ces nonchalantes !
Dans la franchise de notre extrême enfance nous les plaignions obscurément d'avoir vingt ans ; leurs délicats visages nous paraissaient déjà ridés, à la manière de l'eau lisse des bassins, qui sous une tiède brise se fronce comme une gaze d'où l'on tire un fil de soie.
Oui, je m'en souviens, c'est bien une sorte de pitié tendre qui de mon cœur allait vers elles, lorsque je les voyais lire négligemment ou s'éventer sur les divans des vérandas en bois ajouré, — dont quelques-unes plongeaint au ras de l'eau, comme des cages suspendues ou des barques à l'amarre.
Ah ! si les perles fatiguées puisent à nouveau,
dans le sel bleu des mers natales, l'éclat de leur première candeur, pourquoi les buées qui montent du Bosphore vers les fenêtres accueillantes ne peuvent-elles rendre aux jeunes femmes orientales leur touchante, leur indispensable beauté ?
Ce grand souci de la beauté, — l'orgueil et la tristesse qu'elle dispense, — je l'ai pressenti et porté dans les brumes de la conscience enfantine, le jour où, serrée au fond d'un landau séculaire, j'ai fait lentement, par la route cahoteuse, le trajet qui va d'Arnaout-Keuï a Constantinople. On nous conduisait chez le photographe Abdullah.
Comme un globe d'azur couleur de saphir, l'atmosphère éclatante et foncée enveloppait le chemin, les jardins, les murailles, et semblait s'insinuer sous toutes les choses pour les détacher du monde, les soulever, et les faire flotter dans l'espace immense et léger.
Nous allions chez le photographe. Autrefois c'était toujours un homme important et grave, unique dans la région qu'il habitait, et la renommée de celui-ci attirait les mères et leurs enfants. Pendant ce long trajet, torride et fastidieux, du village à la ville, je contemplais
riiorizon opaque, les maçonneries d'un blanc de camphre d'où jaillissaient les hauts cyprès, les cimetières écumant de pierres blanches, — et je vis, enfin, Constantinople.
Je me souviens de grandes places désertes et sans ombrages sur qui le destin semblait appesantir un ciel trop bleu, un aérien et inexorable incendie. Les coupoles des mosquées s'arrondissaient comme des îles arides au-dessus des blancs terrains dévastés.
Aux portes des bazars, les marchands empressés traînaient des tapis, des meubles, des plats de cuivre, qui venaient déferler, vague bigarrée, aux pieds des voyageurs; et, de place en place, des amoncellements de fruits énormes, gonflés d'eau, formaient de fraîches oasis pour la soif. Néanmoins ces points colorés et vivants n'atténuaient pas le poignant aspect de désert, de sol écorché et mis à vif que présentait la cité fameuse. Mais, vite indifférente à la ville que je traversais, négligeant les trop molles et trop fades sucreries turques qu'on nous avait achetées, je savourais avec gravité cette pensée délicieuse, débordante, — que nous allions chez le photographe.
Ainsi donc, on nous le prouvait par l'application qu'on avait mise à orner nos cheveux et nos robes, l'essentiel, dans la vie, est ce visage éphémère, porteur de l'âme et des causes, par qui s'accomplira la destinée ! O beauté, terre de Chanaan, chemin prophétique par où vont s'avancer les riches caravanes !
Certes, on nous faisait connaître chaque jour qu'il est nécessaire d'être sages, studieux, obligeants, attentifs à obéir. Mais nous avions bien vu que si une des petites filles, en jouant, tombait et se heurtait le nez, le regard maternel s'imprégnait d'une détresse si soudaine et si vive, qu'il nous apprenait aussitôt par quel lien subtil la beauté du visage communique avec la vie même, puisque la crainte de voir la grâce de sa fille altérée suspend le souffle chez celle qui a créé.
Innocentes images de la beauté et de l'amour, qui pourra dire quelle perfection vous atteignez dans le cœur d'une enfant, lorsque, par le respect de son visage, elle commence à connaître sa valeur mystérieuse et son abondant devoir!
Divin instinct de la prodigalité, désir de posséder pour donner, sublime pauvreté du riche qui, s'étant dépouillé de tous ses biens, gît sans
recours aux pieds de celui qu'il a favorisé, éternel sacrifice de l'amour que toutes les femmes brûlent d'accomplir, vous naissez en nous au moment même où nous devinons que le destin habite le visage !
J'ai garde le souvenir ineffaçable de ces soirs d'été, pleins de promesses pour les enfants qui songent, où, penchée sur des livres romantiques ornés de rêveuses gravures, je considérais les héroïnes de lord Byron, de Lamartine, de Hugo, de Musset, et leur demandais le secret de leur empire sur les cœurs de génie.
Visions ineffables et confuses des Antilles mélancoliques, où, sous un saule musqué, les dames de 1830 se promènent, tenant a la main le disque de soie d'un parasol a franges ; sultane songeuse, au front limpide sous un voile orné de sequins, — caressant la longue mèche de vos cheveux lisses, dépliés ainsi qu'un châle sur votre épaule aussi ronde qu'un dos de tourterelle; jeune Espagnole de Cadix qui mordez un magnolia et riez de savoir que le coup de talon de vos danses est plus redoutable aux hommes que la fureur des chevaux emportés; ô
vous toutes, habitantes des livres jaunis au parfum de santal, quel voyage vous m'avez fait faire dans le fascinant avenir!
Mais je ne veux point m'éloigner des enfantins souvenirs de cet été passé près du Bosphore, et je songe à la tristesse que j'eus un jour de fête aux Eaux-Douces d'Asie.
Sur une longue plaine au bord de l'onde, des dames mahométanes, enfermées jusqu'aux yeux dans leur manteau de soie pourpre, indigo, cramoisie, étaient assises. Le soleil baissait. Auprès d'elles, sur des guéridons incrustés de nacre bleue et de corail, brillaient de petites tasses en orfèvrerie barbare où séchait la poudre de café. Elles étaient là, calmes, mélancoliques, dans ce soir vide, dans un de ces trop beaux soirs qui aspirent le sang du cœur. Elles semblaient un pensif troupeau humain, rassemblé par une vague et sublime espérance, et qui attend sur quelque embarcadère du bonheur...
Elles attendaient ; des marchands turcs criaient, se disputaient dans les barques à demibrisées où ils entassaient des jattes de sorbets et des pâtes de fruits. La tristesse du crépuscule
enveloppait d'un manteau plus épais, plus jaloux, plus secret encore que leurs mantes gonflées, ces sultanes et ces esclaves. Elles attendaient. Quelle promesse leur avait-on faite dans leur enfance? Promesse de plaisir, de félicité, de céleste départ ? Pressées au bord de la rive, — passagères mélancoliques, — elles semblaient attendre l'appui de tout ce qui passe et voyage, le flot, le nuage, le vent...
Elles ont attendu toujours, sur cette rive enchantée du Bosphore qui est une plage languissante, une halte immobile au bord de l'éternité heureuse.
— Petites filles grecques qui jouiez en Turquie dans des jardins de roses, et qui portiez des noms précieux, — Smaragde, Eryphile, Roxane, Chariclée, — vous aussi vous avez espéré, et votre temps est passé. Comme les colombes qu'on ne voit pas mourir, enfoncez-vous, au chant des fontaines, dans les blancs cimetières qui bordent la route de Rouméli-Hassan, et qu'embaument les cyprès, les serpolets, le thym funèbre, le balsamier. Qu'elles résonnent pour vous les prières des basiliques de Saint-Bacchus et de Sainte-Pasiphaé,
qui mêlent à l'appellation mystique les noms du délire!
Confondez-vous avec ce sable ardent qui dévore comme la chaux vive; ramenez sur vos visages le voile violet de la mort^ vous qui n'aimiez que votre beauté, et qui, comme des palmiers sur les rives, avez attendu chaque soir que le vent vous apportât le flottant désir des hommes !