MÉDITATION DEVANT LA DÉPOUILLE DE THAÏS
(Un matin au Musée Guiniet)
Méditation devant la dépouille DE Thaïs
[Un matin au Musée Guimetj
Entourée de palmes tressées, fendues et jaunies par les âges, pressant entre ses mains d'antiques fleurs semblables à un petit bouquet de lavande, Thaïs la courtisane étend sous la vitrine du musée ses jambes sèches, couleur de bois de rose. Deux délicates chaussures d'argent mou restent pendues au bout de ses os cramoisis. Renversé et pourtant dressé, le visage vidé, oii collent des cheveux, épouvante. Il garde un frêle collier de verre multicolore, qui se relâche comme la corde au col d'un supplicié.
Ainsi roide, décharnée, loqueteuse, cette enivrée d'amour qui, autrefois, — vivante et dansante, — portait tout le ciel égyptien sur sa poitrine comme ses modestes compagnes attachaient
à leur cou un scarabée de pâte bleue aux ailes éployées, ressemble à quelque vagabonde qu'on a ramassée dans la rue et jetée sur un banc d'hôpital.
En vain l'écharpe teinte dans la pourpre des rois roule autour de ce crâne et de ce cadavre ses flots tumultueux qui font songer aux vagues du Cydnus reflétant la voile rouge de Cléopâtre : la mort a fait de Thaïs-la-voluptueuse une mendiante fatidique, acariâtre et grimaçante.
Près d'elle, le moine Sérapion qui l'a aimée et redoutée, n'offre plus que l'aspect d'un branchage desséché, mais une ceinture aiguë et des anneaux de fer impriment encore à son squelette les froissements de la pénitence. Voici donc, réunies sous cette vitrine, la Chasteté et la Volupté, toutes deux décomposées, tragiques et narquoises ! Mais, tandis que l'anachorète Sérapion nous étonne et nous irrite, comme un forcené qui ne veut rien entendre et qui, sans apaisement, perpétue son tourment acharné jusque dans le néant frivole d'un cube de verre, la plaintive courtisane émeut par son abandon sans recours et son patient reproche : pauvre Thaïs, vivante elle n'eût accepté aucun des gestes que la faiblesse de la
mort lui impose ! Ses jambes adroites, ses mains, son visage, dont elle jouait avec une précise agilité, comme joue du luth un jeune Bacchant, ont l'indigence de l'instrument rompu d'où s'est envolée la mélodie...
En l'arrachant du sol antique, en brisant son cercueil, on a trahi sa profonde confiance, car sans doute, — mourante et lassée de la vie, — eut-elle faim de la terre comme elle avait eu soif de l'azur égyptien, dans les jours étincelants où elle habitait sa maison de chaux, contre laquelle, vers midi, un groupe de jeunes palmiers jetait son triangle d'ombre noire et de fraîcheur.
— O morte en bois de rose, devant vos tristes débris, moi qui respire la douce lumière de ce matin de mars où naissent les jonquilles, et qui, oubliant toute peine, dis à la vie : « Si je n'avais existé qu'un jour, je vous remercie,» devant ces ossements qui furent votre grâce secrète, j'évoque votre destinée. Fûtes-vous heureuse, fûtes-vous tendre? On ne peut savoir; on vous accusait sans doute d'insouciance et de dureté parce que vous étiez belle, et que la beauté a quelque chose qui menace chaque fois l'homme qui possède, s'inquiète et s'irrite. Du moins avez-vous aimé, je
le pense, votre premier et votre dernier amant. Encore petite fille, quel fut l'homme dans les bras duquel vous avez pour la première fois réfugié tous les rêves de la longue enfance, toutes les images doucement accumulées dans l'esprit depuis l'âge de la cinquième année, où déjà la douceur du soir, l'énigmatique haleine des feuillages, les toits des maisons silencieuses et le mol tourbillon de l'été qui danse dans les airs, font défaillir d'espérance et de désir? Comme elles semblent longues les années de l'enfance où il faut garder tout son cœur en soi!
Alors — sans doute aviez-vous onze ans, car l'Orient précipite la vie, — vint l'homme adroit et patient dont le regard contenait ces routes intérieures qui vont vers l'âme, où le but semble indéfiniment reculé, et où l'on avance en chancelant.
Mais une enfant, même dans l'ardeur de l'Egypte qui repose entre l'azur et l'eau comme un grand tombeau exaltant la vie, s'effarouche. Et je pense, Thaïs, que malgré l'émotion haletante des rencontres sur les terrasses, dans l'arôme des roses et des bananiers, malgré les courses aux bazars sur le dos musqué des petits ânes blancs,
malgré les soirs où la palpitation accélérée des étoiles fait que, près d'un ami langoureux, l'innocence soudain se confie comme une peine et pleure comme une déception, — malgré tout cela, vous repoussiez la tendresse de cet aîné robuste, qui, désespérant de vous convaincre par ses promesses de bonheur, soupirait près de votre cœur orgueilleux qu'il ne persuadait pas : « O mon amour, que ne peut-on t'inf liger le plaisir I »
Mais vous grandissiez, et, bien que cherchant à le fuir, pressée par tout l'univers, vous couriez nécessairement dans ses bras. Un soir plus beau que les autres soirs, vous avez dû vous sentir désarmée comme quand toutes les objections sont usées, fatiguées. Parce que votre raison et votre tristesse n'avaient plus d'arguments contre cet homme habile et doux, vous avez dit, sans joie et sans résistance, acceptant un sort que vous ne désiriez pas : «Je vous suivrai où vous voudrez... »
Où vous mena-t-il, tandis que votre mère faisait cuire le repas du soir, et que l'odeur des aubergines débordait d'un plat de terre bleue ? Il vous menait par la rue étroite, vers une salle de sa maison. Vous Kui étiez reconnaissante de ne pas vous demander votre consentement, de vous
fixer une destinée quand votre être flottant n'avait plus la force de choisir.
Vous l'avez suivi ce soir-là comme les petits ânes blancs suivent leur conducteur intelligent. Mais une fois enfermée dans sa demeure, loin de ceux qui vous ont soignée et bien gardée, loin de votre jardin tranquille où la tourterelle sommeille dans l'amère senteur du sycomore, loin de la lune du soir qui est votre amie et qui vous rassurait, — enfin séparée de tout et n'aboutissant qu'à lui, qu'à cet étranger, — avez-vous pleuré d'angoisse et de désespoir?
Quelle surprise vous fut toute chose! Vous passiez de l'enfance pudique à la connaissance d'un amour emporté. Retenant sur vous vos robes que votre ami déchirait, vous avez obscurément compris la suprême douleur du corps, et, comme les futures chrétiennes, vous avez sangloté de tristesse sur cette humilité de l'amour humain. Là où la nature épargne les bêtes, laisse aux susceptibles colombes, à la louve furieuse, le vêtement des ailes et de la profonde fourrure, elle impose à la plus délicate créature cette grande frayeur. Pour le courage, pour la fierté, pour les combats, pour le prestige, le corps se recouvre de vêtements
imposants, et cette amplitude fortifie l'orgueil; mais dans le premier amour vous avez connu votre faiblesse et votre dénûment. En vain vous vous débattiez contre la présence de votre amant, il était près de vous, non comme le compagnon pitoyable, mais comme l'ennemi, le destructeur et l'orage.
Enfin, chère Thaïs, j'imagine qu'après beaucoup de résistance vous avez cédé doucement à ce grand attrait de l'être pour l'être, qu'exalte encore la douleur. Les veines collées contre ses veines, ayant tant accepté d'angoisses, vous fûtes inséparable de votre ami. Je sens que vous l'avez beaucoup aimé; je crois vous voir, encore grêle et n'ayant pas toute votre taille qui fut si longue, dansant sur le divan de laine au dessus de cet ami satisfait; quelquefois posiez-vous en riant votre pied nu sur sa poitrine pour le plaisir de lui dire, vous qui l'aimiez tant : « Je mets mon pied sur ton cœur ? »
Enfin, Thaïs, plus tard, vous avez dû le quitter parce que vous étiez trop jeune pour un amour fidèle. Je ne vous demande pas combien de tendres, de suppliants visages vous avez accueillis sur votre épaule jusqu'à ce dernier amant dont
je veux vous parler. Je pense que vous fûtes comme Cléopâtre qui, dans les faubourgs de sa ville, se jetait entre les mains des rameurs, des esclaves, des porteurs d'eau, et qui, parmi tant de risques et d'injures, reconnaissait sa propre volonté, et, suprême orgueil, pensait : « Je me pardonne. »
Si coupables que soient à mes yeux le cœur de la reine d'Egypte et votre volage fureur, je tâcherai de ne vous faire aucun grief. Le printemps déjà ai^u dans les pays tempérés, lorsque l'étendue est une vasque tiède et laiteuse, et que, le soir, la circulation des parfums, des graines, des brises, fait penser à des messagers enivrés préparant dans l'espace un lit divin, — le printemps doit être plus fort que toute raison sous le ciel égyptien.
Allongée sur des tapis odorants, les mains enfoncées dans la fraîcheur des fleurs vives^ vous vous assoupissiez au son des musiques monotones; la nonchalance et le désir, esclaves invisibles, vous éventaient avec des plumes africaines...
Je trouve votre excuse; — j'essaie de comprendre que, l'émotion sacrée, vous l'avez voulu
chercher dans des milHers d'yeux. A tant d'hommes, à tant de pèlerins qui vous demandaient du bonheur, hélas, qu'avez-vous donné? Sans doute leur allégresse et leur contentement ne vous rassasiaient pas, et vous avez aimé plutôt de les voir souffrir; vous saviez qu'on ne s'assure de l'amour que par la tristesse : « O mon ami, leur disiez-vous, dans la vie où tout est labyrinthes, ténèbres, confusion, je n'ai compris quelque chose qu'à la douleur! »
Et puis le temps passa; votre jeunesse vous quittait. Une science méditative et mélancolique se substitua à votre triomphante énergie. Comme un immense réseau sensible, les fils du monde aboutissaient à votre cœur et aux paumes de vos mains. C'est à ce moment qu'un seul être vous donna ce que vous aviez si longtemps cherché. Ce dernier amant, vous l'avez goûté, je le devine, avec une impérieuse fureur, comme Achille aimait les jeunes filles. C'était un adolescent, maigre, beau, brûlant, et probablement d'âme insignifiante, mais qu'aurait-il pu vous apporter? Il suffisait qu'il vous parût délectable dans ces moments éblouissants et tendres, où, au regard d'une amante éperdue, tout l'être devient
émouvant et la douceur des joues émet de la lumière.
— Quel bonheur pour vous, le matin, lorsque l'air est joyeux et plein d'espérance comme un navire sortant du port, de courir vers cet enfant léger qui venait vers vous lentement, par la route déjà chaude, — lentement, — avec cette rêverie et cette nonchalance de la jeunesse que le temps ne hâte pas. « O mon amour, lui disiezvous, pressez-vous, le temps est court ; venez dans ma maison, dans mon jardin de palmes et de roses où les vagues de la chaleur semblent écumantes de parfums. Vous goûterez la plénitude et le repos sous cet azur poli du ciel par qui la chaleur semble fraîche ! Ne parlez pas, ne dites rien, respirez, vivez: l'oreille appuyée sur votre sein charmant j'écouterai la force de votre cœur. Le soleil pend sur ma terrasse comme un tapis déroulé ; les arbustes odoriférants suffoquent, et leur parfum s'efforce comme une âme comprimée qui cherche les cieux... »
Ainsi vous entraîniez l'adolescent. Mais une souffrance déchirante se mêlait à vos délires. Cette créature humaine, vous vous Tétiez rendue trop précieuse, cela dépassait l'amour. « Demeure
immobile, lui clisiez-vous dès qu'il bougeait, ne fuis pas, que je puisse oublier que tu es vivant, errant, nourriture de mon cœur! Chacun de tes gestes déplace mon désir; ton silence, ton sommeil, ta demi-mort seuls peuvent me satisfaire; ne m'oblige pas à bondir autour de ta vie comme un animal hagard qui cherche à arrêter sur le sable l'ombre d'un ramier volant ! »
Alors naquit en vous la tristesse chrétienne, et ce mysticisme qui marque la fin de votre vie. Ce que vous avez quitté, Thaïs, quand le moine Sérapion vint vous voir et vous exhorter au repentir, ce que vous avez quitté, ce n'est pas le plaisir — comment quitterait-on le plaisir? — c'est toute la douleur de la terre. Lui, que vous aviez si souvent chassé par vos rires, il vous trouvait maintenant voilée de larmes, désabusée, vaincue. Il put croire que vous pleuriez sur vos fautes, mais vous pleuriez de pitié sur votre langoureuse peine. « Venez, — s'écriait-il, — vous voici prête, ma sœur, pour la pénitence et la réclusion. » — « Ah, — lui demandiez-vous avec une dévorante espérance, — la faim, la solitude, la torture dans les couvents, peuvent-elles être plus fortes que le bonheur, que les regrets, plus
fortes que le souvenir ? » Il vous assurait que oui, et vous l'avez suivi.
Qui peut savoir quels furent votre détresse et vos soupirs dans la cellule où vous fûtes enfermée? Partout où il y a de l'air, il y a le souvenir du plaisir. Pour une âme aussi exercée que fut la vôtre, un mur de chaux où, à midi, brille un stylet de lumière, le bourdonnement de l'été, le ciel du soir qui tressaille sous le poignard des étoiles, et, — la nuit, — la perfide trahison des rêves, évoquent le passé jusqu'à la sueur de sang. Dans les lentes et désertes journées, vos bras vides tendus vers l'espace, avez-vous songé aux mains de votre amant, plus somptueuses pour vous que le Delta du Nil, — sèches, brûlantes, veloutées comme la peau des premières figues? Avez-vous pensé à ses yeux d'adolescent, si beaux aux heures où la rêverie sacrée luit et se maintient dans le regard avec la fixité penchante des soleils couchants ?
Comme la poussière du désert qui se glisse jusqu'aux entrailles de l'homme, l'atroce mélancolie pénétrait-elle vos vêtements, votre couche, votre breuvage et les parois de votre cœur?
Les minces repas qu'on vous servait par une
fente de la muraille soutenaient encore trop votre imagination bondissante : vous les avez négligés, vous vous êtes laissée mourir. Le vîtes-vous approcher avec transport, ce moment de la mort où vous vous êtes vengée de votre ami en pensant que, morte, enfin vous ne l'aimeriez plus, et qu'ainsi commençait sa subtile destruction?
— Aujourd'hui, vous voilà sous mes yeux, longue morte aux tons de rose fanée. Votre squelette couleur de santal semble un bois aussi vénérable que celui des rosaires bénis.
Exemplaire, sanctifiée, puissante, vous reposez sur des palmes tressées que déposèrent dans votre tombeau, il y a deux mille ans, des religieuses innocentes qu'édifiait votre repentir; mais je ne vois que le petit collier de verre multicolore, humble joug de votre vie frivole, et votre long voile de pourpre qui perpétue autour de vous les flots soulevés de votre sang passionné...