L'EXHORTATION
Lettre de Julien Vignaud à Madame Clairmont
22 septembre 19 . .
« Madame, voici quinze jours que je vous ai quittée et que je voyage. Je ne sais pas encore si je puis ou si je ne puis pas vivre sans vous.
J'ai traversé, en automobile, à une vitesse violente, des paysages si précipités que les uns sont brûlants et les autres glacés; ils sont moins rapides que votre visage. Quelquefois j'ai pris le train, mais ces wagons sourds ont un rythme singulier, profond : ce sont des divans où l'on meurt de tendresse, et qui m'ont semblé trop doux pour qu'on pût les supporter sans épier chez vous un regard qui soupire.
Je suis resté trois jours dans la petite ville de Voyron, où l'air souple et tiède coule entre la rue Rose-Sage et la rue Venise; le soir, le rideau de toile qui ferme le petit café se balance dans le vent, et l'on voit des gens qui boivent et qui fument calmement, et qui vivent ainsi sans désir.
J'ai parcouru des rochers, des vallons; j'ai vu Annecy, rêveuse sur son lac rose, et, comme une Bruges plus claire, tout infiltrée d'eau douce; Chambéry, un peu noircie de fumée, qui porte sur une de ses collines ornées de vignes et de pervenches, la maison où Jean-Jacques eut ses plus vifs transports ; Aix, dont les jardins humides sont, au moment où l'ombre les gagne, recouverts d'un globe de vapeur.
Me voici, sous un frais soleil, à Grenoble. C'est une ville d'azur et de neige.
Elle est luisante, polie et à facettes comme un glacier ; elle réfracte la lumière du monde. Elle est si vive que le temps, les voitures, les gens, le commerce circulent comme de l'eau entre les deux trottoirs de ses rues étroites.
Elle se leva la première à la veille de la Révolution française; ses poumons, remplis de l'air des montagnes, criaient haut pour la liberté.
Mais je ne sais rien de tout cela.
Je vous ai quittée parce que vous étiez trop gaie. Madame, vous ne riez pas pour rire, ni parce que votre sort est léger et le plus enviable qu'on puisse imaginer, mais parce qu'inconsciemment, — et si digne, si hautaine, — vous faites pourtant votre métier, qui est de provoquer la volonté des hommes. Vous sentez que votre étrange rire ouvre dans votre âme et dans votre corps un abîme, qui donne, à ceux qui vous contemplent, un singulier vertige.
Je vous connaissais, je savais ce que vous aimiez. Vous aimiez qu'on vous étonnât et qu'on vous fît peur. Dans ces instants-là, votre visage d'adolescent tendre, que je regardais de loin et secrètement, mourait de langueur. Je l'ai vu si renversé, si flottant, si détaché, semblait-il, de votre corps, si exsangue de volupté, qu'il faisait penser à ces décollations de jeunes martyrs dont les yeux se sont refermés sur une haletante extase : sur l'image d'un jardin de Judée, et de Salomé qui danse.
Mais, ah! comme votre orgueil domine vite votre sensualité !
Les nuits les plus claires cachent suffisamment
les cygnes soulevés de désir et les amoureuses colombes ; mais vous, si vous cédiez au vif instinct de la nature, quelles ténèbres vous cacheraient assez au regard de votre vanité ! — Voilà ce que vous pensez...
Pourtant, je sais des moments où, avec quelque violence, aisément l'on vous eût trouvée sans défense; car, si votre regard est redoutable, vos mains et vos genoux sont faibles.
Mais qui, — vous aimant, — voudrait d'un tel combat, et d'une victoire si pleine de colère, que Ton ne saurait plus si vos soupirs sont de la tendresse ou de l'étranglement?
— Hier, j'ai passé l'heure du crépuscule et du soir sur la plus solitaire colline. Partout du silence, quel silence ! — un silence qui habite, qui rôde, qui règne, qui dit : C'est moi, je suis le silence...
Par instant un corbeau jetait sur cette campagne déserte son cri noir, son cri de menace et de rancune, et un petit grillon se mettait à craquer comme une brindille de bois. L'air, le ciel, étaient d'une couleur qu'on ne peut pas dire : une couleur faite de silence et d'éternité.
La moitié de la lune luisait comme une faible
feuille d'étain. Je mourais de passion, de tristesse. Je regardais cette lune patiente, humiliée et divinement douce, qui, à chaque seconde, recevait sur elle les nuages. Au bord d'un ravin, le feuillage, alangui par les effluves du soir, se courbait, et c'était l'instant où, sans doute, dans tous les arbres du monde, la femelle de l'oiseau porte le poids de l'amour.
Madame, vous seule êtes orgueilleuse.
Vous êtes tout pour moi, et néanmoins si peu de chose sur la terre. Vous aussi entrerez dans ce silence où sont descendues les époques fameuses.
Vous serez une petite morte entre les morts.
Rien n'agitera plus vos pieds croisés. Nulle chose dans l'univers qui se souvienne de vous. Vous serez, aux yeux de la Nature, plus délaissée que cette fougère que je vois, déjà jaunie, mais à qui le vent prend encore un peu de pollen.
Si vous mourez, ayant épargné en vous votre source d'aimer, il se peut qu'éternellement et dans ce sommeil même vous en gardiez le regret ; mais, si vous jetez hors de vous votre suave ardeur, vous vous endormirez tranquillement; aussi bien votre vie aura porté sa moisson étincelante.
Laissez que je vous parle encore.
Si hautaine que vous soyez, vous êtes pourtant comme toutes les femmes.
Les caresses que j'ai données à votre main, lorsqu'elle pendait mollement le long de votre fauteuil, — et que vous avez si doucement tolérées, — sont un signe que vous ne vous refuserez point à d'autres et puis à d'autres caresses. Vous êtes une route lente, mais où l'on avance en soupirant.
Un jour, on vous tiendra tout entière, et sans forces, dans ses bras.
Madame, j'oublie votre dureté, votre allégresse, je vous pardonne votre rire, je reviendrai, et une fois encore j'implorerai votre cœur. Vous êtes jeune, et, bien qu'ignorante d'une telle puissance, si pétrie de la poésie éternelle, que près de vous je m'étourdis moins de la délicate odeur de votre épaule voilée, que de cette pâleur du visage et des yeux que durent avoir aussi toutes les héroïnes, à l'éveil craintif de la volupté.
Mais le temps passe, pour moi qui suis moins jeune que vous, — pour vous aussi, madame.
Pourtant, un jour vous aimerez; demain, si vous cédez à mes prières, ou alors plus tard,
quand vous ne serez plus belle et que ce sera vous qui assemblerez sur le faible front d'un frivole ami de sublimes nuées.
Vous aimerez, madame ; vos mains, en même temps qu'elles couvriront de caresses votre amant, s'occuperont de voiler votre beauté moins pure.
Vous aimerez dans une rage misérable et profonde.
Toutes les larmes, vous les pleurerez. Les nobles habitudes, l'orgueil, les lois du monde, ne vous seront plus rien. La tête enfouie dans les coussins, loin du jour, loin de la lumière des lampes, roulée comme une feuille tombée que harcèle le vent d'automne, vous mordrez de désespoir et d'amour la main qui vous tiendra penchée, et, malgré votre délire, vous n'aurez jamais plus de joie, parce que vous saurez que cet homme qu'il faut inquiéter et séduire, est, hélas ! sûr de vous.
Madame, dans ces instants-là, souvenez-vous de ceux qui, aujourd'hui, avec une terreur sacrée vous désirent ; de ceux qui, avant de vous obtenir, pleureraient de crainte et de faiblesse sur la place nue de votre cœur... »
La jeune femme posa près d'elle cette lettre qu'elle venait de recevoir, et qui l'émouvait tant.
Elle songea... Celui qui la lui écrivait était trop sérieux, trop exigeant, probablement trop différent d'elle; elle ne pensait pas pouvoir l'aimer.
Certes, il avait beaucoup aidé à sa naïve connaissance du mal; il y a six mois encore, elle n'eût pas laissé reposer au bord de son fauteuil une main si négligente qu'on pût la caresser, et maintenant, les hommes qui lui parlaient avec trop de tendre violence lui donnaient seulement un grand frisson de l'âme qu'elle dissimulait en riant.
Pourtant, une singulière pudeur et quelque chose qui est comme de la paix physique, de l'ignorance, l'empêchaient d'être troublée davantage.
Mais cette lettre l'émouvait.
De la place où elle était assise dans sa chambre, elle voyait, par la fenêtre, Paris, pâle et frais en septembre; et aussi elle se voyait de de loin dans la glace: visage doux et dur, avec des cheveux dorés et bouclés, et la ligne du cou un peu gonflée.
Ah! le plaisir, le plaisir divin, dont sanglote de joie tout l'univers, qu'elle ne ressentait encore qu'en pensée vivement, et dont elle n'avait pas un si violent désir, le goûter du moins pendant la victorieuse jeunesse! Le goûter quand on est encore comme une reine légère dont l'évanouissement intimide et fait peur; le connaître, quand c'est peut-être une chose si aimable et si gaie d'entrer furtivement à l'ombre d'un chapeau de roses chez l'ami de son cœur, et que ce chapeau tombe le long des cheveux amollis, et que s'organise enfin un désordre que ne peuvent plus voiler que les ferventes caresses...
— La jeune femme pense à la manière adroite et moqueuse dont elle a, le soir d'hier, laissé partir de chez elle le jeune homme qui, lui aussi, comme l'autre, l'aime tant.
Avec quelle douleur il la suppliait d'être grave, et comme elle refusait en riant trop!
Et voici qu'elle sent obscurément, avec une grande discrétion, mais avec un peu de netteté, qu'elle n'est plus tout à fait, sur tous les points de son visage et de son âme, insensible.
Les pages qu'elle a reçues de l'ami passionné qui voyage, en l'esprit duquel elle a tant de confiance, lui sont une philosophie.
Elle réfléchit. Beaucoup de pensées passent dans ses yeux. Elle regarde loin dans la vie, dans la destinée ; une candeur profonde et triste ennoblit sa personne. Le visage couvert de rêve, de résignation, elle s'assoit à sa table. x\u sombre adolescent plein de soupirs qui pleurait hier soir chez elle, la jeune femme écrit ce bref billet, dont la naïve perfidie nous déplairait, si nous pouvions supposer qu'une âme si altérée d'infini pût jamais se résoudre à faire parvenir son mélancolique message.
Lettre de Madame Clairmont à Jacques Lebrun
« Monsieur, pourquoi porte-t-on par moment sur soi une si lourde mélancolie?
Ce matin, en me promenant du côté des jardins d'Auteuil, je sentais douloureusement ma solitude.
Je pensais à vous, qui êtes pour moi, je le sens bien maintenant, un véritable ami.
Je pensais aussi, monsieur, près de ces parterres où déjà les derniers rosiers défleurissent, que le temps passe et que rien n'est meilleur qu'une affection comme la vôtre.
Ah! mourir, quelle angoisse!
Etre un jour une petite morte entre les morts ; être plus délaissée que cette fougère de Septembre que, derrière la grille des jardins, je voyais déjà jaunie, mais à qui le vent prend encore un peu de parfum.
Je songe à la sympathie que vous me témoignez, à ce qu'il y a de commun entre votre cœur et mon cœur.
Je ne sais par quelles paroles vous assurer que je vous pardonne votre colère d'hier, que j'avais peut-être, — mais je ne sais comment, — motivée.
Je suis seule ce soir; mon mari est parti pour Versailles; je pourrai, en allant me promener le long des quais de la Seine, si beaux dans l'obscurité, entrer un moment chez vous; vous voyez comme je fais, pour vous, un acte de la plus douce amitié.
Je viendrai; nous causerons auprès de votre fenêtre ouverte, et vous me laisserez partir.
Quelle calme fraîcheur ce soir ! Je regarde, en cet instant, le crépuscule.
Le ciel si tendre est d'une couleur qu'on ne peut pas dire, une couleur faite de silence et d'éternité... »