‹ De la rive d'Europe à la rive d'AsieChapitre 6 sur 10 · SAADI ET LE JARDIN DES ROSES · texte numérisé non relu

SAADI ET LE JARDIN DES ROSES

L'histoire rapporte que le poète Saâdi, au milieu de sa vie, — riche de souvenirs et comblé d'honneurs, — accomplit à pied un voyage en Syrie, au Hedjaz et dans l'Yémen, afin d'entendre dans toute leur pureté les célèbres poésies arabes de la littérature antérieure au Coran.

Bien que gorgé jusqu'à l'âme de toutes les musiques et de tous les parfums du monde musulman, il voyageait encore, pour écouter, avec les oreilles du rêve, le son de la trompe d'Imr- El-Kaïs, — le cavalier tempétueux, — bondir jusqu'au désert, de sables en sables.

Lequel de nous, tenté depuis l'enfance par les grands plateaux de la Perse, où le vent soulève une poussière de turquoises, ne fit le rêve de connaître aussi les contrées bienheureuses, et de frapper, un soir, dans Ispahan, à la porte d'argent de la maison des souf is ?

Là, assis parmi les lettrés, dans un asile d'émail bleu que pressent l'odeur des églantiers gigantesques et la vapeur des eaux glissantes, nous eussions tenu sur nos genoux les vénérables manuscrits du Gulistân (Le Jardin des Roses), du Bustân (Le Jardin des Fruits), et caressé les pages scintillantes d'enluminures aussi bombées que des colliers, où les récits du poète se déploient, — dans la dansante écriture orientale, — comme les volutes de la fumée et le coup d'aile des mésanges.

Entre, les fraîches parois de ce collège philosophique, beau comme un vase qu'habitent une eau animée et d'inépuisables arômes, tout est recueillement ascétique, béatitude, ralentissement du cœur...

Je songe à la surprise que nous eussent causée tant d'étrangers aux longues robes, cheminant sur les balcons de bois qui dominent les jets

d'eau de la dormante Ecole! Protégés par la rêverie précise contre la rêverie qui n'a pas de bornes, j'imagine qu'en dépit de la nuit lyrique qui échange avec les cœurs passionnés une silencieuse exclamation, ils nous eussent parlé patiemment de Saâdi, de Hafiz et de Firdouzi, — ces mystiques studieux, disciples de Platon et de la Kabbale, occupés à enseigner la sagesse sans le vertige et l'amour sans ses fureurs.

De blancs turbans pareils aux mains d'ivoire de la science et de la contrainte étreignent leurs doctes et délicats visages, fatigués d'interroger selon une méthode spécieuse l'abîme d'avant la vie et celui d'après la mort.

Fiers visages captifs, pris au réseau des vérités confuses, ils ont le limpide scintillement de l'eau pensive dans un petit puits grillagé, et reflètent les célestes nuages. x\insi voit-on quelques précieuses turquoises porter l'incision cruelle d'une sentence en or, qui les sillonne et les meurtrit comme un pénétrant éclair.

Mais, je doute que, dans un soir si beau, les subtils docteurs du couvent aromatique eussent pu retenir mon attention et tout mon cœur. Une incomparable tristesse eut dispersé mon rêve sur

l'oasis d'Ispahan : nom mélodieux dont les syllabes mêmes s'enflent et s'épanouissent comme le doux éclatement des roses mûres, comme le cri des paons dans les bosquets du soir.

A l'heure bruissante où les platanes, exhortés par le vent tiède, se plaignent à la fontaine, avec quelle tendre douleur j'eusse contemplé la ville d'argile, de brique et d'émail, que des images m'ont laissé voir fastueuse et désolée.

Entre le sol torride et le ciel dépouillé, ses innombrables terrasses témoignent de cette nostalgie des ailes qui hantent le rêve des hommes. Pareils à de hauts diadèmes, les façades des palais moroses se dressent sur des avenues d'eau dolente, où le rouge lilas persan égrène ses corolles exiguës, saturées d'odeur.

— Ispahan, combien j'eusse aimé votre pauvreté de sultane au désert, vos rondes coupoles de faïence bleue, luisantes comme les vagues des mers du Sud, vos humbles rues sableuses, établies sur tant de roses foulées au cours des siècles, qu'on leur suppose des assises incarnates, aux baumes concentrés !

Attentive aux secrets du silence, j'aurais perçu le souffle de toute une population oppressée,

étendue sur les nattes et les tapis veloutés qui chargent, le soir, les toits plats des maisons persanes.

— Ah ! si la mort est amère même aux choses amères, comme chantent les trouvères arméniens, de quel poids pèsera-t-elle chaque jour sur ce mol colombier humain, suspendu au milieu des parfums, et d'où monte un râle langoureux!

Telle est la magie de ce continent mystérieux, que, si pendant nos étés d'Occident, guidés par l'azur vers plus d'azur, nous rêvons du paradis, plutôt que de contempler les vagues espaces célestes, nous inclinons vers l'Asie...

— Et pourtant je me souviens d'un beau voyage. J'arrivais à Naples un soir de juin; jusque sur la haute terrasse de l'hôtel, où les voyageurs languissaient de chaleur, montait le parfum des narcisses et des glycines du Rione- Amadeo. Ces infatigables arômes stagnaient dans l'air compact comme s'ils eussent été emprisonnés dans un flacon de cristal incandescent.

Quand le rossignol n'a qu'un chant limité, quand l'amant même, dans les jardins du soir, cesse d'exprimer son délire et sa plainte, le

parfum, sans fléchir, élance ses véhémentes fusées, et maintient un sublime langage !

Epuisée de chaleur, contemplant le ciel où un léger nuage permettait d'espérer un peu de pluie, j'adressais à l'eau désirée les litanies ferventes qui sont gravées sur les fontaines de Rome : « aqua virgo, aqua felice... » Je savourais les syllabes désaltérantes : eau vierge, eau heureuse, lorsque l'hôtelier vint me prier d'inscrire mon nom sur l'album qu'il me présentait. A la première page je lus ces mots, qu'avait tracés un grand poète d'Italie :

« La gioia è sempre l'altra riva! »

Sincère et ingrate mélancolie ! La joie est toujours sur l'autre rive !

Je contemplais la nuit limpide et chaude, nuit bienveillante qui semblait avoir soulevé le fardeau du cœur des hommes, tant, sur la longue terrasse où j'étais assise, les voyageurs paraissaient dépouillés de tout souci, accablés d'un vide indolent.

De faibles feux s'allumaient un à un à la pointe du Pausilippe. La lune, d'un blanc de myrte, avait l'éclat des cailloux ronds roulés par les rivières. Un chanteur napolitain, fat et tendre,

jouant de la mandoline, exhalait de passionnés soupirs, d'une voix assurée et voluptueuse qui harcelait le rêve et cherchait le cœur. Je m'ennuyais. Cette lassitude des plus beaux spectacles, ce pathétique besoin d'être ailleurs, je l'éprouvais à peine arrivée. Les yeux errant à l'horizon : « Là, me disais-je, est Tarente; là Sybaris; là-bas est rionie... »

Abreuvée des splendeurs de cette nuit parfaite, je rêvais à l'autre rive !

Peut-être au sein même de la Perse éblouissante, dans le clair mois de février qui, au bord des vallées du Khorassân, juxtapose la neige et les myosotis, eussions-nous, — les insatiables, les inconsolables, — éprouvé ce grand désir des nomades, alors qu'aujourd'hui mon imagination fervente ne déserte pas ces lieux fabuleux, et leur consacre un nostalgique amour.

— Hélas ! je ne vous verrai pas, contrées souhaitées, fleuves des Indes, voilés de rouges nénuphars, prairies de la Mésopotamie et du golfe Persique, que Saâdi énumère avec orgueil et dont il a respiré les roses ! Je ne vous verrai pas, rues de Bagdad qui déversez comme un torrent tintant et embaumé la foule que rejette

le Bazar des senteurs, des tissus et des armes ! Vous resterez éloignées de mes yeux, fraîches mosquées de Damas, où le murmure de la prière mahométane se confond avec la palpitation des eaux courantes ; plaines de Khoum et de Kashan, où les citronniers sont visités par le soleil si ardemment, que leurs fruits amollis, grésillants, en tombant de l'arbre dans des cuves de sucre, composent une immédiate et torride friandise!...

Certains noms humains semblent traverser les âges portés sur l'amour des hommes, et leur gloire circule dans une zone inaltérable, entre les jardins et les cieux.

Ainsi la renommée du brillant Saâdi se trouve mêlée aux suaves calices et au limpide éther : aujourd'hui encore, aux yeux des poètes du monde entier, chaque brise qui effeuille les roses semble répandre sur son tombeau des libations odorantes.

Comment nous représenterons-nous le conteur divin, centre du rêve persan, qui, pendant un siècle, parcourut les contrées musulmanes et vint finir ses jours dans un ermitage, à Chirâz?

Doolet-Shah son plus ancien biographe écri-

vait : « Saâdi vécut cent vingt ans, il consacra trente ans à l'étude, trente à parcourir le monde, et pendant trente autres années il se prosterna sur le tapis de l'adoration pour suivre les traces des disciples de l'idéal, — ô belle vie! »

Saâdi naquit à Chirâz en l'an onze cent quatrevingt-quatre. Il s'appelait Mouscherif-ed-Din ; son père Moslih-ed-Din était officier au service du prince Saâd ; cette circonstance fit donner au fils de Moslih le nom de Saâdi, client de Saâd. Imaginons l'enfance du prédestiné sur cette terre persane dont les délicats miniaturistes nous ont laissé de si précises et troublantes images.

Voici des jardins. Une palissade de laque rouge circonscrit une portion même du paysage : collines, vallons, vergers, eaux courantes. Sous l'épais feuillage du baumier des Indes, un cheval au pelage teinté d'un vernis vermillon passe au galop ; sur la croupe de l'animal un adolescent en robe de lin rose se renverse : l'aigrette blanche et dorée semble entraîner son front languissant, on croit que le trop beau cavalier s'évanouit; — mais sa main droite, habile et fourbe, tend violemment un arc couleur de bleuet, dont la

flèche blesse mortellement un porc-épic, qui roule parmi les fraisiers. Plus loin, un jeune éléphant espiègle, une brebis noire et touffue baignent leurs fronts réjouis dans l'herbe printanière, où fleurit une hampe de pétunias violets.

Là-bas encore, un buffle, des chameaux blancs forment un paysage de collines assoupies, tandis que sous un thuya trois soufis au visage béat enfoncent leurs couteaux minces dans de verts melons lisses et allongés; leurs pantoufles de taffetas cramoisi sont posées à côté d'eux sur les fleurs, et la perdrix argentée foule de ses jambes haut levées les digitales du frais gazon.

Au loin, une vallée envahie par une minuscule floraison éclatante, est jonchée d'épais traversins de soie indigo, constellés d'or; ces coussins gonflés soutiennent de nonchalants personnages dont quelques-uns, à l'ombre d'un pavillon ajouré, goûtent au repas qu'on leur présente dans des bols d'émail, couleur de turquoise.

Un petit puits carré, grillagé d'or, contient un jet d'eau bas, éployé comme un blanc pavot liquide qui prodiguerait sans s'épuiser ses innombrables pétales. Les guitares persanes

s'accordent. Un essaim de guêpes féroces traverse l'air de cristal : balle flamboyante, rayée de jaune et de noir, qui semble être l'âme aérienne du tigre.

Regardons à l'horizon. Ce paysage sobre et foncé, est-ce la campagne de Chirâz, de Beilakân, ou de Trébizonde?

Nous voyons une tour élancée, en émail indigo et rose , alourdie à sa base de terrasses et de vérandas. Elle s'érige, cette tour aiguë, sur le ciel matinal, comme un cyprès multicolore. Obéissant à sa maîtresse, une jeune servante en robe de toile peinte, le front surmonté du plumage léger de la huppe, fait glisser par la fenêtre, au bout d'une corde argentée, une enveloppe de taffetas pourpre, que reçoit l'adolescent amoureux. Satisfaite de ce manège, la rusée sultane, sur un épais divan creusé et rebondi, s'allonge, comme la source sur le coteau. Qu'il est aimable son profil d'agneau! Une boucle de ses cheveux noirs coule contre sa joue comme un langoureux serpent. Sa robe bleuâtre semble toute retournée par son corps impatient et capricieux; son pied enfantin et rond joue avec un collier de corail; coupole moelleuse, le turban de lin blanc et vert,

— volumineux comme une citrouille, — serre si soigneusement, si minutieusement les tempes rieuses, qu'il semble être le bandage gracieux et délicat de quelque blessure faite à ce front folâtre. Au pied de la tour d'amour, une antilope, plus ténue que le faisan tacheté, broute une touffe d'œillets; — et deux par deux, des poissons curieux et séduits émergent de la rivière, où flottent des tulipes écarlates, qui les attirent comme un appât trompeur...

Mais tant de suavité devient oppressante : elle nous menace et va nous vaincre; nous étouffons; l'irritation langoureuse fait jaillir les larmes ; et, parce que le grand combat de la vie se livre toujours entre le courage et la volupté, nous l'accueillons avec allégresse ce cri retentissant du messager grec, dans Eschyle, annonçant la défaite des Perses : « La molle Asie est tombée lourdement sur le genou! »

Pourtant ce n'est pas au milieu de ces délices que le poète Saâdi passa son adolescence.

Celui qui devait, dans son œuvre, fixer la langue persane, en rendant flexible et musical le primitif instrument dont, jusqu'à lui, on n'avait

tiré que des sons barbares, connut la vie errante, la pauvreté, l'esclavage.

Tout jeune, il alla à Bagdad, qui était alors le centre moral du monde musulman. Il suivit les cours du collège Nizami, où il se lia d'amitié avec l'un des plus célèbres cheiks du soufisme. Mais si Saâdi embrassa le genre de vie contemplative, il ne renonça pas au monde. Partout oii il s'arrêta il observa les désirs humains, et se mêla à leur torrent.

Nous retrouverons, dans le Jardin-des-roses, les cadis, les marchands, les athlètes, les vieillards et les adolescentes dont il vit s'agiter les passions, et surprit les regards et les voix.

Bien qu'il n'eût pas d'argent à sa disposition, ce qui l'obligea de se faire ânier à Stamboul, et à Jérusalem porteur d'eau, ses voyages étaient assez faciles à accomplir. Affilié aux sectes souf ies, il trouvait toujours le gîte et le couvert chez un compagnon, ou dans un des nombreux monastères, arrondis sous les sombres pins, et qui concentrent le silence, la fraîcheur et l'eau sur les cimes des collines d'Orient.

wSaâdi raconte qu'en Syrie il tomba aux mains des Francs qui, n'ayant pu tirer de lui une rançon

suffisante, le réduisirent en esclavage et l'envoyèrent travailler avec des juifs au curage des fossés de Tripoli. Là, un habitant d'Alep le racheta et lui donna sa fille en mariage avec cent pièces d'or. Saâdi, soucieux de son indépendance, répudia bientôt son épouse et la renvoya à son père avec les pièces d'or et un ghazel : petit poème de sa composition, dans lequel il célébrait le charme de la jeune femme, mais où il exaltait surtout les avantages de la liberté. L'homme d'Alep, en lisant le ghazel, se mit à pleurer. Gracieux amour de la poésie, qui détourna la colère d'un vieil homme offensé, lequel, recevant en même temps sa fille dédaignée par le poète et une strophe harmonieuse, oublia sa tristesse pour laisser son cœur goûter le miel des sonores abeilles !

Ainsi errant, ébloui par le tourbillonnant azur d'Orient, et enveloppé des grâces de son propre cœur, Saâdi visita Stamboul, Damas, Jérusalem, Balbek, Basrah, l'Egypte, l'Abyssinie, le Turkestan.

Mais tandis qu'il servait sous des maîtres éphémères, par le rêve et par la science il prenait possession du monde, qui devait à jamais le conserver.

C'est au cours d'un de ses nombreux voyages que, s'arrêtant pour passer la nuit dans un jardin où l'on recueillait les voyageurs indigents, il conçut le projet du Gulistâii.

Durant cette limpide nuit, étendu avec d'humbles dormeurs dans un jardin public, il entendait l'incessant travail de la nature défaire les calices épanouis, et déplier diligemment les impatients bourgeons. Rapidité du temps qui n'encourage que pour détruire ! Saâdi fit le vœu d'attacher son nom à des jardins impérissables.

Revenu à Chirâz un peu avant l'année 656 de l'Hégire, — c'est-à-dire en 1258, — il s'établit en dehors de la ville, dans un petit ermitage entouré d'un jardin.

Sa mémoire, comme un flacon de jade où dort l'essence de roses, distillait d'inépuisables parfums. Les honneurs et la vénération l'entouraient. Mais qu'importait tant de courtois saluts, venant des rois mêmes, à celui qui, entendant vanter les exploits de Gengis-Khan, répondait:

« Oui, un nom qui restera fameux dans l'Histoire, mais, dis-moi, aimait-il les roses ? »

Comme il le raconte dans une de ses kacidas, il était éternellement assis dans son jardin touffu,

sous les arceaux que formaient le jasmin grimpant et les rosiers de Chirâz; il écrivait^ se rappelait ses voyages, louait la beauté des jeunes filles. Sa maison de brique et d'argile, où le toit de faïence bleue avançait comme une vague arrêtée dans l'espace, prêtait son ombre à la pelouse élyséenne.

Les cyprès aux pointes effilées ondulaient sous la pression du vent chaud, et, pareils à des pinceaux enduits de laque indigo, semblaient caresser inlassablement la nue, — étaler l'azur sur l'azur, — comme faisaient, aux pages des parchemins, les patients et passionnés miniaturistes.

Parfois, du cerisier fleuri, du neigeux oeillet, du jasmin étoile, un blanc papillon s'élançait mollement, comme un pétale qui a la nostalgie du ciel. L'eau courante, en circulant dans d'étroits canaux de faïence bleue, composait aux pieds du poète un ciel liquide et divisé. Auprès de lui, des pots d'émail, couleur de myosotis, contenaient les épices savoureuses et les herbes aromatiques. Bleus innombrables, répartis jusqu'aux plus humbles choses, et qui semblent un don céleste fait par l'azur lui-même à l'empire de Perse!

Le vin célèbre de Carménie emplissait la

coupe d'ambre jaune de Saâdi, et une rose, attachée au long tuyau du khalyan, mêlait son constant parfum à la fumée acqueuse. Dans la cage entr'ouverte, suspendue au saule musqué, le rossignol aux yeux luisants exerçait inlassablement son flexible gosier, qui semble rouler l'allègre grelot du muguet.

Il nous est loisible d'imaginer les jours et les soirs du poète, dans cette vallée de Chirâz, si favorisée, paraît-il, qu'on l'avait surnommée « le jardin-qui-réjouit-le-cœur », et que Saâdi voulut y être enterré.

Une photographie a mis sous mes yeux le tombeau de Saâdi. Sur un désert calcaire, d'un blanc de neige, un enclos de briques est posé, tel un bâtiment léger sur la mer écumeuse. Des cyprès et des pins s'échappent de ce carré mortuaire

Tout autour, le vide et l'azur. Le voyageur qui s'efforce jusque-là voit le néant qui suffoque sous un ciel de diamant. Mais à Chiraz même, une gracieuse route retient le cœur. C'est une allée de mosaïques, — bijou tombé à terre, — dont les losanges sertissent de petits bassins d'eau, semblables à de liquides opales.

Accordons à Saâdi que sa contrée fut la plus belle du monde.

Du haut de son ermitage, contemplant les longues campagnes, il écoutait se déchaîner, à la suite des jours engourdis, la passion des nuits.

Sur chacune des hautes montagnes qui surveillent Chirâz, le vent se replie et repose, sentinelle assoupie.

La vallée est toute ruisselante d'eau printanière. Dans les jardins, les épais parfums condensés encombrent l'air comme d'odorants tapis suspendus. Tout languit. La panthère mouchetée, le mince léopard, au front bas, aux yeux obliques, l'ardent cheval qui, d'un saut, franchit les vallées, se courbent. On les voit plier le front, ils passent, allongés, faibles, soumis, sous les arceaux des églantiers enchevêtrés, bercés par cette fumée des fleurs. Dans les ténèbres des bois, le basilic, l'amarante, les jacinthes et l'épais cerfeuil forment de frais divans, où le fauve comme l'oiseau rejoint sa compagne. A cette heure insinuante et douce, le mugissement du blanc léopard est aussi mollement enchaîné par la volupté que le timide gosier de la sarcelle gémissante.

Peu à peu la ville se fait scintillante. Au

centre de la mystérieuse nuit persane, le croissant de la lune luit comme une tranche de pastèque argentée. Dans les jardins d'émail, les jets d'eau diminués jaillissent sans interruption, s'arrachent du cœur mille fils d'argent fuselés, comme ferait la secrète et diligente araignée. Un palais aux coupoles arrondies étincelle autant que le cristal et le camphre; de blanches tubéreuses brûlent leurs bougies aromatiques, cependant que, sur la terrasse, deux jeunes corps défaillent, si unis par l'étreinte des joues et des bras rapprochés, qu'ils forment une seule compacte nuée; la ronde balustrade retient ce couple enivré qui, confiant et sans force, se renverse sur l'espace...

— Je songe à vous ce soir, Saâdi, habitant des jardins 1 Dès l'enfance, j'ai pressenti et partagé vos rêves. J'ai tant aimé l'azur qu'il a pénétré mon être et m'a fait un cœur de turquoise.

J'imagine la pelouse où vous étiez assis. Détaché du monde par le pressant azur, votre enclos, comme une île, flottait sur une étendue légère.

Le cerisier, le cognassier, le cyprès, le saule, baignaient dans l'éther comme des algues submergées au sein de la mer limpide.

Dans cette contrée voluptueuse, où les yeux allongés, humides, se rejoignent de jardin en jardin, et semblent circuler à travers la Perse comme un fleuve phosphorescent, l'amour fut votre occupation habile et passionnée.

Des jeunes filles fantasques, que la volupté et votre gloire rendaient graves, s'étendaient auprès de vous et, à l'ombre de vos murailles de rosiers, vous épuisiez entre leurs bras timides la hautaine mélancolie de ceux dont l'âme contient le monde, qui se dépouillent sans cesse et ne peuvent plus rien recevoir.

Comme si la musique naissait de la perfection même des choses, l'azur, le silence, le rêve, semblaient élancer autour de vous d'ineffables mélodies.

Ainsi jouissiez-vous de votre vieillesse généreuse.

Mais, ô Saâdi, je veux surtout rappeler ce jour de printemps de l'ère djélâlienne, où vous avez dédaigné les roses de votre jardin et fait honte à votre ami du penchant qu'il montrait pour leur grâce fugitive, par amour de ce qui ne périt point. Ce jour-là, vous écrivîtes les premières pages du Gulistân. Comme tous les poètes, vous

avez aimé l'éternité, non par un vain goût de la renommée, mais parce que l'ambition est un plus long amour. « II faut de grands honneurs aux grands courages », disait un philosophe grec ; je suppose que, par honneurs, il entendait l'incessant tribut de la tendresse humaine...

Vos soins, Saâdi, ont reçu leur récompense éternelle. Grâce à vos divines histoires, vous ne cesserez jamais plus de donner des baisers à la fraîche Naziâd dont vous nous léguez le visage et les bras; de modérer l'impatience du violent, d'encourager le timide, de blâmer la cupidité de l'avare, de consoler le jaloux, le malheureux et le mourant; — enfin, de superposer à l'univers troublé, la paix de votre chant uni comme le saphir polisse par des limes minutieuses.

Nous possédons aujourd'hui une traduction du Jardin-des-Roses faite selon votre cœur.

Exacte, légère et condensée, disposée dans un ordre gracieux, elle pourrait porter en exergue ce vers inspiré par vos roses à Marceline Desbordes-Valmore :

RESPIRES-EN SUR .MOI l'0DOR.\NT SOUVENIR !

En effet, la langue française ne cherche point à rendre l'abondance et l'éclat touffu du récit

persan. Mais l'ombre est fidèle autant que pathétique qui dessine sur les joues de la jeune fille le trait rêveur du regard, et décalque, sur la dalle unie d'un blanc parvis, toutes les feuilles mouvementées du mimosa.

La phrase nette et lisse de M. Franz Toussaint tend un pur miroir aux rêveries du poète oriental ; par la délicatesse et la sobriété du style, le traducteur obtient cette concision parfaite que Saâdi prisait si chèrement.

Je viens de relire le Gulistân. Il m'emplit une fois encore de la précieuse tristesse que nous donne un livre suave tout ensemble par ses délices et son éloignement.

— Ample et languissant bonheur qui mûrissez dans les vallons de Perse, et, pareil au fruit du manguier, périssez hors de vos chauds climats, pourquoi dépêchez-vous jusqu'à nous ces images de votre beauté ?

Mais le bonheur, puisqu'il n'est qu'une éternelle attente, quelle étape nous offre-t-il encore dans ces parages divins où toute grâce est accomphe, tout azur immuable, où le désir déborde de satisfaction ?

Mes jours s'écoulent, Saâdi, dans un pays où, malgré la douceur d'un ciel de lin, des eaux agiles et d'un frémissant feuillage, les visages, les regards, les passions et les larmes composent un sensible paysage qui nous masque l'univers.

J'écris ces lignes tandis que l'Automne, turbulente et rousse, — bacchante aux mains glacées — détruit le feuillage et les fleurs dans le jardin de mon enfance. Au bord d'un lac azuré que le tiède septembre engourdit, un vent tumultueux entraîne, parmi les parfums du jardin, le bruit et l'odeur d'un train qui passe. Je vois se débattre sous la bise un saule éploré, pareil a un léger nuage enchaîné a la prairie. Dans une étroite vasque de pierre, le jet d'eau pleure et se désole, comme une naïade au col recourbé dont on a détourné les eaux courantes. Une grande déroute inquiète le jardin. Le vent, chargé d'amers parfums, s'empresse comme un messager qui organise un secret départ. Les sombres grives circulent d'un vol lourd, et font entendre leurs cris anxieux. Le vent souffle. Il semble que ce soit, dans le cristal bleu de l'air, le grand coup d'aile de l'été qui s'éloigne...

Hélas! le voilà qui nous abandonne! Le

silence s'étend où fut la vie. Le dahlia, chargé de colliers de rosée, la framboise qu'englobe un des pleurs du matin, surmontent de leur frais sursaut la corruption du verger.

Le vent parcourt un épais sapin, robuste et voilé; ses entrées, ses sorties font un ouragan mélodieux et grave, qui détache de l'arbre des fruits allongés, semblables à d'écailleuses bananes. Glissant sur les rais du pâlissant soleil, les insectes dorés établissent encore leurs alertes communications, et tissent autour du monde vaincu un vaste réseau d'humble amour.

Je vois un écureuil roux se couler entre les branches basses des cèdres, comme une torche onduleuse, faite de feu et de fourrure.

La tristesse que donne un livre comme le Jardin-des-Roses, je la ressens plus fortement pendant ce brisement du temps, à cette époque de l'agonie de la Nature.

Certes, ils embaument à jamais l'imagination, les blancs œillets de Perse, fleurissant dans des pots bleuâtres striés de noirs dessins, sur un petit balcon d'une maison d'Ispahan! Mais c'est en vous que je trouve mon refuge et ma consolation, Automne active et farouche, qui ressemblez au milieu de la vie. Car, de tous ces saccages,

de toutes ces brindilles que le vent casse, de toutes ces feuilles mortes, de ces fruits abattus, — ô fière Automne, — vous semblez faire, sous le ciel émondé, un lyrique bûcher, sur lequel vous vous élancez, — déçue, passionnée, orgueilleuse et brave, — pour jeter jusqu'aux nues tout ce qui fait le prix de la vie, et tout ce qui reste d'elle : la flamme et la fumée.

Page 1