‹ De la rive d'Europe à la rive d'AsieChapitre 7 sur 10 · LE BOUDDHA · texte numérisé non relu

LE BOUDDHA

J'écoute le silence indéfini des temples d'Angkor et d'Anadapoura, où dans la forêt de piliers le Bouddha de granit veille au fond de l'ombre mystérieuse : ses genoux plies sont glissants comme les queues des sirènes, et son pied, dans sa main, repose avec la nonchalance et l'abandon délicat d'un pigeon assoupi. Dans ce sommeil du corps tout l'être est opaque, rond, engourdi ; une tige de lotus ou de nénuphar s'enroule autour du bras, fleurit contre l'oreille, chante son mystère à ce visage calme et pensif.

Le Bouddha sourit : rire secret, sagace, sensuel. Au bord des joues, ces deux plis d'un rire éternel, comme une parenthèse qui s'ouvre et se

referme, contiennent la connaissance du monde. Et le Bouddha, que je voyais à l'ombre de son temple de pierre, un matin de printemps, dans le musée du Trocadéro, alors que le soleil par le vitrage teinté répandait dans la salle la lumière bleuâtre des matins exotiques, — le Bouddha me disait :

« Je semble être une image de la paresse, de la béatitude et du silence. Mes pieds sont couchés dans mes mains comme d'inutiles et précieux oiseaux; la mollesse rangée de mes gestes a la forme du cercle et de l'éternité. Le repos s'étend autour de moi en ondes élargies comme la mer calme autour de la mer calme... O mortelle, tu t'émeus, tu me contemples. Pour toi je suis la paix et la méditation, autant que mes bacchantes au masque de plâtre, aux casques sonores, aux jambes arquées, sont le désir et la danse. Mais je souris, et mon sourire infini te dit : « Ne te trompe pas, je suis l'Ironie et la Connaissance de la vie; comme toi qui passes, et dont les pieds impatients sont avides de tous les pays de la terre, comme toi je ne puis croire qu'au plaisir et à la douleur. En vain les hommes, craintifs, pieux et fatigués,

ont voulu me donner l'attitude de l'acceptation et de la langueur céleste dans la pierre poreuse, couleur de rose, qu'on arrache aux montagnes des Indes. Je souriais de leur effort. Tu le vois, je souris, et mes lèvres, que les mouvements de la lumière rendent mobiles, murmurent : « Hélas, hommes imprudents, malgré l'épaisseur des cloisons, la paix des voûtes et les colonnades étouffées, j'entends, j'entends la viel Tout fermente, se décompose et renaît comme les forêts de banians au printemps. Il n'est pour les hommes ni sagesse, ni durée; selon leur âge ils ont une vérité qui se défait aussitôt, comme une trame trop peu solide. Dans l'adolescence, c'est l'audace et le désir qui l'emportent; dans la vieillesse, c'est la résignation. Mais moi, qui ne loue que la jeunesse sacrée, si je «uis assis, immobile, replié, c'est que dans mon pays torride, sous le foudroyant soleil et le feuillage grésillant, le repos est une volupté. Ainsi concentré, je suis au milieu du monde, rond comme l'œuf de l'épervier divin, comme le soleil levant posé sur le nuage de l'aurore. Toi qui viens ici, par cette tendre matinée où l'hirondelle aux ailes bleues passe sur le brillant azur comme une figue jetée haut, quand

tu t'es avancée vers moi je t'ai vue t'arrêter, douter: tu n'as pas cru à ma léthargie sublime. Tu le sais, âme attentive à l'univers, celui qui écoute le bruissement du monde est immobile, mais quels orages font en lui les combats des tigres et des lions ! L'oiseleur, le chasseur, le héros, le joueur de disque s'élancent, ils poursuivent un objet étincelant, ils ont la joie directe^ étroite et fougueuse de l'enfant qui court; — mais moi j'entends l'univers. Comme deux fleuves partis d'une haute montagne et qui, en forme de cercle, aboutissent à mes oreilles, le temps me verse le tumulte infini.

» O mortelle, la passion qui ne t'est sensible que chez les humains, la passion qui fait, sur les murs de ce temple, se tordre comme des guerrières furieuses mes danseuses au corps d'insecte et aux bras de reptile, la passion des hommes, qui brûle et fume dans toute l'Inde comme les rivières au bord des villages de paille, — moi, le dieu immobile, je l'entends et je la vois chez les pierres, chez les plantes, chez les bêtes et jusqu'au fond des souterrains espaces.

» Là oii dans la nature tu n'aperçois que deux ailes de flamme et un corps plus léger que la

moitié de l'amande — le papillon — là encore il n'y a que colère, dard, soif de sang, et déchirement.

» Chère mortelle, — me dit le Bouddha, — mets ton front contre ma poitrine. Entends-tu comme elles poussent en moi leurs ramures, les forêts de l'Inde aux feuilles innombrables, dont tu ne peux avoir l'idée que si tu imagines les marronniers de France combattant d'autres marronniers, les recouvrant, les chevauchant, les dévorant et portant jusqu'aux nues leurs tours de feuillage?

» Ecoutes encore dans mon cœur : Du phalène délicat au noble éléphant, lourd comme la montagne et bleu comme les sombres nuits, ce ne sont que tortures et que soupirs... »

Et le Bouddha se tut.

Je m'en allai, je traversai d'autres salles; le soleil, par le toit de vitre, jetait sa gloire bienveillante, donnait sa bénédiction de soleil, et j'aperçus soudain, — chaudement éclairée par cette lumière de miel, — une légère et fantasque statue.

Cette blanche ossature, ce squelette de pierre,

debout, inoulce sur une figure funéraire d'une église de Bar-le-Duc, c'est Charles de Nassau, duc de Lorraine. Il n'est plus qu'un squelette rigide ; à l'angle de son coude décharné s'attache encore le net et fin bouclier; les derniers lambeaux de sa chair tombent de lui, glissent sur ses jambes comme les feuilles d'un arbre que l'ouragan harcèle : on croirait voir un platane à l'automne.

D'un geste de divine allégresse ce mort sans chair, sans lèvres et sans nez, ce plus mort des morts se mêle à la vie; du geste emphatique, élégant, juvénile et frivole d'un joueur de guitare, — de Don Juan vidant une coupe de vin, — il tient son cœur dans sa main d'os, au bout de son bras levé...

— O squelette plus exaltant que la musique de danse; symbole de l'intrépide espérance; beau squelette romanesque, agile et rayonnant, jeune homme joyeux de la terre française, — écorché, dépouillé, mort, tu t'enivres encore de ton cœur !

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