CHAPITRE XXXVIII
De la volupté et advis sur icelle.
Sommaire. — Définition de la volupté. — Examen de ce qu'on a dit , en differens tems , pour et contre les voluptés. Distinction entre celles qui sont naturelles et celles qui ne le sont pas. Dans celles qui sont naturelles , il faut prendre pour guides la sagesse et la tempérance ; il faut repousser les autres. — Le dérèglement dans la volupté est préjudiciable aux particuliers et même au public.
Exemples : Les Epicuriens ; Abraham ; Sénèque; Moyse ; Zenon : Caton ; Scipion ; Epaminondas ; Platon ; Socrate ; les Lacédémoniens et les Athéniens ; Xercès et les Babyloniens.
Vo LUPTÉ est une perception et sentiment de ce qui est convenable a la nature, c'est un mouvement et chatouillement plaisant; comme à 1 opposite la douleur est un sentiment triste et desplaisant : toutesfoîs ceux qui la mettent au plus haut et en font le souverain bien , comme les Epicuriens , ne la prennent pas ainsi, mais pour une privation de mal et desplaisir, en un mot indolence. Selon eux n'avoir point de mal est le plus heureux bien estre que l'homme puisse espérer icy. Niinîum boni est cui nihil est mali '. Cecy est
" Ennius , apud Cicer. — La traduction précède. lu. i5
comme un milieu ou neutralité entre la volupté prise au sens premier et commun, et la douleur : c'est comme jadis le sein d'Abraham entre le paradis et l'enfer des damnés. C'est un estât et une assiette douce et paisible, uneequable, constante et arrestée volupté, qui ressemble aucunement l'euthymie *^ et tranquillité d'esprit , estimée le souverain bien par les philosophes : l'autre première sorte de volupté est active, agente et mouvante. Et ainsy y auroit trois estats, les deux extresmes opposites , douleur et volupté, qui ne sont stables ni durables, et toutes deux maladives. Et celuy du milieu stable, ferme, sain, auquel les Epicuriens ont voulu donner le nom de volupté comme ce l'est aussy : eu égard à la douleur) la faisant le souverain bien ^. C'est ce qui a tant descrié leur es choie, comme Seneque a ingenuement recognu et dict '*. Leur mal estoit au titre et aux mots, non en la substance, n'y ayant jamais eu de doctrine ni vie
*"" Du grec eù9u|:/:a , joie , alacrité.
^ Bayle a fait l'apologie de ce principe d'Épicure , que le souverain bien de Thomme consiste dans la volupté. Voy. son Dictionnaire^ art. Epi cure , au texte, et rem. 9.
4 Sfcnèque a fait aussi l'éloge d'Epicure , mais en expliquant son principe , que l'on n'a pas toujours bien compris. Voyez le traité de Vitâ Beatâ^ cap. XH et xiii. — Ailleurs il nous apprend qii'Épicure se vantait de ne pas manger pour un sou de viande à ses repas : et quidem gloriatur non toto asse se pasci. — Senec. Epist.x\iv\.