LIVRE III, CHAPITRE XXXVIII
plus sobre, modérée et ennemie des desbauches et des vices que la leur. Et n'est pas du tout sans quelque raison qu'ils ont appelle cette indolence et estât paisible, volupté : car ce cbatouilleaient, qui semble nous eslever au dessus de l'indolence, ne vise qu'à l'indolence comme à son but; comme par exemple l'appétit qui nous ravit à raccoinctance des femmes , ne cherche qu'à fuyr la peine que nous apporte le désir ardent et furieux à l'assouvir, nous exempter de cette fièvre, et nous mettre en repos.
L'on a parlé fort diversement, trop court et destroussement delà volupté; les uns l'ont deïfiée, les autres l'ont détestée comme un monstre, et au seul mot ils trémoussent, ne le prenant qu'au criminel. Ceux qui la condamnent tout à plat, disent que c'est chose, I. courte et brefve, feu de paille, mesme si elle est vive et active. 2. Fresle et tendre, aysément et pour peu corrompue et emportée, une once de douleur gastera une mer de plaisir; cela s'appelle l'artillerie enclouée. 3. Humble, basse, honteuse, s'exerçant par vils outils en lieux cacbés et honteux, au moins pour la plupart ; car il y a des voluptés pompeuses et magnifiques. 4- Subjecte bientost à satiété; l'homme ne sçauroit demeurer long temps en la volupté; il en est impatient, dur, robuste autrement à la douleur, comme a esté dict : suivie le plus souvent du repentir, produisant de très pernicieux effects, ruine des personnes, familles, republiques : et sur-tout lis atleguen
que quand elle est en son plus grand effort , elle maistrise de façon que la raison n'y peut avoir accez. D'autre part l'on dict qu'elle est naturelle, créée et establie de Dieu au monde pour sa conservation et durée, tant en détail des individus, qu'en gros des espèces. Nature mère de volupté, conserve cela qu'es actions qui sont pour nostre besoin, elle y a mis de la volupté. Or bien vivre est consentir à nature. Dîeu , dit Moyse, a créé la \o\uTpté , plan/avérai Domînus paradîsum voluptaùs ^, a mis et estably l'homme en un estât, lieu et condition de vie voluptueuse : et enfin qu'est-ce que la félicité dernière et souveraine , sinon volupté certaine et perpétuelle? Inebrlahuntur ah uberlate domus luae , et torrente voluptatis tuae potabis eos ^, Suis contenta jinïbus res estdmna voluptas ^ Et de faict les plus reiglés philosophes et plus grands professeurs de vertu, Zeno, Caton, Scipion, Epaminondas, Platon . Socrates mesme , ont esté par effect et amoureux et beuveurs, danseurs , joueurs : et ont traicté, parlé^ escrit de l'amour et autres voluptés.
5 te Dieu avait planté un jardin de volupté». — Genès. chap. II , ^. 8.
^ « Ils seront enivrés de l'abondante félicité de votre maison , et vous les abreuverez au torrent de vos délices ». — Pseaume XX.XV. ;Jr. g. 5
7 « La volupté , qui ne cherche point à franchir les bornes, est une chose vraiment divine ».
LIVRE III, CHAPITRE XXXVIII. 22g Parquoy cecy ne se vuide pas en un mot et tout simplement : faut distinguer, les voluptés sont diverses. Il y en a de naturelles et non naturelles : cette distinction comme plus importante sera tantost plus considere'e. Il y en a de glorieuses, fastueuses, difficiles; d'autres sombres, doucereuses, faciles et prestes. Combien qu'à la vérité dire , la volupté est une qualité peu ambitieuse, elle s'estime assez riche de soy sans y mesler le prix de la réputation , et s'ayme mieux à l'ombre. Celles aussi qui sont tant faciles et prestes, sont lasches et morfondues, s'il n'y a de la malaisance et difficulté ; laquelle est un allechement , une amorce, un aiguillon à icelles. La cérémonie, îa vergongne et difficulté qu'il y a de parvenir aux derniers exploits de l'amour, sont ses aiguisemens et allumettes, c'est ce qui lui donne le prix et la poincte. Il y en a de spirituelles et corporelles : non qu'à vray dire elles soient séparées; car elles sont toutes de l'homme entier et de tout le subject composé, et une partie de nous n'en a point de si propres que l'autre ne s'en sente , tant que dure le mariage et amoureuse liaison de l'esprit et du corps en ce monde. Mais bien y en a auxquelles l'esprit a plus de part que le corps, dont conviennent mieux à l'homme qu'aux bestes, et sont plus durables , comme celles qui entrent en nous par les sens de la veue et de l'ouye, qui sont deux portes de l'esprit ; car ne faisant que passer par-là , l'esprit les reçoit, les cuit et digère, s'en paist et de-
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lecte lon^-temps ; le corps s'en sent peu. D'autres, où le corps a plus de part, comme celles du goust et de rattouchement, plus grossières et matérielles, esquelles les Ijesles nous font compagnie : telles voluptés se traictent, exploictent, s'usent et aclievent au corps mesme , l'esprit n'y a que l'assistance et compagnie , et sont courtes, c'est feu de paille ^.
Le principal en cecy est sçavoir comment il se faut comporter et gouverner aux voluptés , ce que la sagesse nous apprendra : et c'est l'office de la vertu de tempérance. Il faut premièrement faire grande et notable différence entre les naturelles et non naturelles. Par les non naturelles nous n'eutendons pas seulement celles qui sont contre nature, et le droict usage approuvé par les loix : mais encores les naturelles mesme , si elles desgenerent en trop grand excès et superfluité, qui n'est point du roolle de la nature, qui se contente de remédier à la nécessité, à quoy l'on peut encores adjouster la bienséance et honnesteté commune. C'est bien volupté naturelle d'estre clos et couvert par maison et vestemens, contre la rigueur des elemens et injure des meschans : mais que ce soit d'or, d'argent, de jaspe et porphyre, il n'est pas naturel. Ou bien si elles arrivent par autre voye que
^ Aussi Sénèque dit-il très-bien : Longior fideliorque est memoria voluptatum quant prœsentîa. — Senec. Consolât, ad Polyb. cap. XXIX,