‹ De la sagesse (volume 2)Chapitre 153 sur 164 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Du mot de Sagesse, auec vne rude et générale description d'icelle. — 2. Diuision de sagesse. — 3^ De la Sagesse mondaine. — /e. De la Diuine. — 5. Delà Sagesse liumaine, sa définition et comparaison des Philosophes etTheologiens, auec le dessein de l'Autheiir. — 6. Moyen d'obtenir cette Sagesse humaine.

I. 1 OVS en gênerai au premier et simple mot de Sagesse facilement conçoiuent et imaginent quelque qualité, suffisance ou habitude non commune , ny populaire , mais excellente, singulière et releuée par dessus le commun et ordinaire, soit en bien ou en mal, car il se prend et vsurpe (peut-estre improprement) en toutes les deux façons : Sapientes sunt ut faciant inala. Et ne signifie pas proprement chose bonne et louable, mais excellente, exquise et singulière, en quoi que soit; dont se dit aussi bien sage Tjran , Pirate, voleur, que sage Roy, Pilote, Capitaine, c'est à dire, suffisant, prudent, aduisé : et non simplement et communément, et populairement, mais excellemment, singulièrement : parquoy s'oppose à la Sagesse non seulement la folie qui est vndesreiglement et desbauche, et la Sagesse est vn règlement bien mesuré et proportionné, mais encores la bassesse et simplicité

commune et populaire, car la sagesse est releue'e, rare, forte, et excellente. Ainsi Sagesse en quoy que soit, bien ou mal, comprend deux choses, suffisance c'est la prouision et garniture de tout ce qui est requis et nécessaire, et qu'elle soit en haut et fort degré. Voila ce qu'au premier son et simple mot de Sagesse, les plus simples imaginent que c'est, dont ils aduouent qu'il y a peu de Sages, qu'ils sont rares, comme est toute excellence , et qu'à eux appartient de droict, de commander et guider les autres, que ce sont comme oracles, dont est le prouerbe : en croire et s'en remettre aux Sages. Mais bien définir la chose au vray et la distinguer par ses parties, tous ne le sçauent ny n'en sont d'accord, et n'est pas aisé : autrement le commun, autrement les Philosophes, autrement les Théologiens en parlent : ce sont les trois estages et classes du monde. Ces deux procèdent par ordre , règles et préceptes , la première confusément et fort improprement.

2. Or nous pouuons dire qu'il y a trois sortes et degrez de Sagesse , Diuine, Humaine, Mondaine , qui respondent à Dieu, nature pure et entière, nature viciée et corrompue. De toutes ces trois sortes , et de chacune d'icelles discourent et parlent toutes ces trois classes du monde qu'auons dit, chacune selon sa portée et ses moyens , mais proprement et formellement le commun , c'est à dire le monde de la mondaine , le Philosophe de Fhuroaine , le Théologien de la Diuine.

3. La mondaine et plus basse, qui est diuerse selon les trois grands chefs de ce bas monde, opulence, volupté, gloire, auarice, luxure, ambition. Quidguid est in mundo est concupîscentia oculorum, concupiscentia carnîs , superhia vitœ. Dont est appellée par S. lacques de trois noms, Terrena, Animalis, Diaholica , e&t reprouuée par la Philosophie et Théologie, qui la prononce folie deuant Dieu, stultom fecït sapientiam huius mundi; or d'elle n'en est point parié en noslre liure de Sagesse , que pour la condamner,

4. La plus haute et plus excellente qui est îa Diuine, est defmie et traittée par les Philosophes et Théologiens vn peu diuersement ( ie desdaigne el laisse icy tout ce qu'en peut dire le commun , comme prophane et trop indigne pour estre oiiy ea telle chose):: les Philosophes la font toute speculatiue> disent que c'est la cognoissance des principes , des première* causes et plus hauts ressorts de toutes choses, et enfin de la souueraine, qui est Dieu, c'est la Métaphysique; cette cy réside toute en l'entendement, c'est son souuerain bien et sa perfection , c'est la première et plus haute des cinq vertus intellectuelles , qui peut estre sans probité, action, et sans aucune vertu morale. Les Théologiens ne la font pas du tout tant speculatiue qu'elle ne soit aussi aucunement pratique, car ils disent que c'est la cognoissance des choses di~ uines, par lesquelles se tire vn ingénient et règlement des actions humaines , et la font double : l'vne acc|uise

par estude , et est à peu prez celle des Philosoplies que ie viens de dire : l'autre infuse et donnée de Dieu. De sursum descendens. C'est le premier des sept dons du Saioct Esprit. Spîrkus Domini spiritus sapieniiœ, qui ne se trouue qu'arfs iusles et nets de pecîié. In maieuolam animam non iniroibit sapieniia. De cette Sagesse diuine n'entendons aussi parler icy : elle est en certains sens et mesure, traittée eii ma première Vérité, et en mes discours de la Diuinite''.

5. Pourquoy s'ensuit que c'est de l'iiumâine Sagesse que nostre Hure traicte et porte le nom. Nous en cherchons donc icy premièrement la définition, et puis pour icelle mieux entendre, nous nous estendrons par vue plus ample et particulière explication et peinture , qui sera comme le sonmiaire et le résultat de nostre Liure. Les descriptions communes sont diuerses et toutes courtes. Aucuns et la pluspart pensent que c'est vne prudence, discrétion et comportement aduisé aux affaires et en la conuersation : cecy est digne du commun qui rapporte presque tout au dehors, à l'action , et ne considère gueres autre chose que l'externe : il est tout aux yeux et aux oreilles , les mouuemens internes le touchent et luy pèsent fort

' Il s'agit ici du livre des Trois Vérités , et des Discours chrétiens , ouvrages de controverse et de théologie , que l'on trouve dans les œuvres complètes de Charron , publiées en un gros volume in-4.°7 en i635.

peu. Ainsi wselon eux, la Sagesse peut estre sans pieté et sans probité essentielle : c'est vne belle mine, vne douce et modeste finesse. D'autres pensent que c'est vne singularité farouche et espineuse , vne austérité renfroignée d'opinions, mœurs, paroles, actions et de forme deviure, qui pour ce appellent ceux qui sont férus et touchez de cet humeur, Philosophes, c'est à dire en bon jargon, fantasques, bigearres, hétéroclites. Or telle Sagesse, selon la doctrine de nostre liure, est plustost vne folie et extrauagance. Il faut donc apprendre que c'est d'autres que du commun, sçauoir des Philosophes et Théologiens, qui tous deux l'ont traittée en leurs doctrines morales : ceux-là plus au long, et par exprez comme leur vray gibier, leur propre et formel suiet : car ils s'occupent à ce qui est de la nature et au faire; la Théologie monte plus haut, s'attend et s'occupe aux vertus infuses théoriques et diuines, c'est à dire à la Sagesse diuine el au croire. Ainsi ceux-là s'y sont plus arrestez et plus estendus, reglans et instruisans non seulement le particulier, mais aussi le commun et public , enseignans ce qui est bon et vtile aux familles, communauîez , republiques, empires. La Théologie est plus chiche , et taciturne en ceste part, visant principalement au bien et salut de chacun. Les Philosophes la traittent plus doucement et plaisamment, les Théologiens plus austerement et seichement. La Philosophie qui estl'aisnée, comme la nature est l'aisnée de la grâce , semble sua -

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der gralieusement , et vouloir plaire en profitant, reuestue et et enrichie de discours, de raisons, inuentions, et pointes ingénieuses, exemples, similitudes, parce de beaux dires, Apophthegmes, mots sententieux, ornée d'éloquence et d'artifice. La Théologie qui est venue après, semble commander et enioindre impérieusement et magistralement. Certes les Philosophes ont esté excellens en cette part, non sealement à la traitter et enseigner, mais encores à la représenter viuement et richement en leurs vies nobles et héroïques, l'entends icy Philosophes et sages, non seulement ceux qui ont porté le nom de sages, comme Thaïes , Solon , et les autres qui ont esté d'vne volée, et du temps de Cyrus, Crœsus, Pisistratus : ny aussi ceux qui sont venus après , et ont enseigné en public , commePythagoras , Socrates , Platon, Aristote , Arlstippe , Zenon, Anthistenes, tous chefs de part, et tant d'autres leurs disciples, differens et diuisez en sectes : Mais aussi tous ces grands hommes qui faisoieiit profession singulière et exemplaire de vertu et sagesse, comme Phocion, Aristides, Epaminondas, Alexandre, que Plutarque appelle Philosophe aussi bien que Roy , Grecs : Les Fabrices , Fabiens , Gâtons , Torquates , Regulus , Lelies , Scipions , Romains, qui pour la pluspart ont esté généraux d'armées. Pour ces raisons ie suy et employé en mon liure plus volopâtiers les adiiis et dire des Philosophes , sans toutesfcis obmettre ou reietter ceux desTheolo°:iens :

car aussi en substance sont-ils tous d'accord et trèsrarement differens, et la Théologie ne desdaigne point d'employer et faire valoir les beaux dires de la Philosophie. Si i'eusse entrepris d'instruire pour le cloistre et la vie consiliaire, c'est à dire, à la profession des conseils Euangeliques , il m'eust fallu suiure adamussim, les aduis des Théologiens : mais nostreliure instruit à la vie ciuile , et forme vn homme pour le monde , c'est à dire , à la Sagesse humaine et non diuine. Nous disons donc naturellement et vniuersellement auec les Philosophes et Théologiens, que cette Sagesse humaine est vue droicture, belle et noble composition de l'homme entier, en son dedans , son dehors, ses pensées, paroles, actions, et tous ses mouuemens : c'est l'excellence et perfection de l'homme comme homme, c'est à dire, selon que porte et requiert la loy première , fondamentale et naturelle de l'homme , comme nous disons vn ouurage bien-faict et excellent, quand il est bien complet de toutes ses pièces , et que toutes les règles de l'art y ont esté gardées : Celuy qui est homme sage qui sçait bien excellemment faire l'homme.

6. Pour acquérir et paruenir à cette Sagesse, il y a deux moyens. Le premier est en la conformation originelle et trempe première , c'est à dire au tempérament de la semence des parens, puis au laict nourrissier et première éducation où Ion est dit bien-nay ou raal-nay, c'est à dire, bien ou mal formé et disposé à

la Sagesse. Lon ne croit pas combien ce commencenif nî est puissant et important ; car si lon le sçauoit Ion y apporteroit autre soin et diligence que lon ne fait. C'est chose estrange et déplorable, que lon soit en ît'lte nonchalance, de n'auoir aucun soin de la vie et bonne vie de ceux que nous voulons estre d'antres nous-mesmes : e's moindres affaires nous y apportons de l'attention, et y employons du conseil; icy au plus grand et no!)le nous n'y pensons pas, tout par hazard et rencontre. Qui est celuy qui se rernuë, qui consulte; qui se met en deuoir de faire ce qui est requis, se garder et préparer comme il faut pour faire des enfans masles, sains, spirituels , et propres à la sagesse : car ce qui sert à l'vne de ces choses , sert aux autres , et l'intention de nature vise ensemble a tout cela? Or c'est à quoy lon pense le moins , et à peine pense-l'on tout simplement à faire enfans, mais seulement comme bestes d'assouuir son plaisir : c'est vne des plus remarquables et importantes fautes qui soit en vue Republique , dont personne ne s'aduise et ne se plaint, et n'y a aucune loy, règlement ou aduis public làdessus. 11 est certain que si l'on s'y portoit comme il faut, nous aurions d'autres hommes que nous n'auons. Ce qui est requis en cecy et à la première nourriture, est dit en nostre liure troisiesme, chapitre quatorze.

Le second moyen est en l'estude de la Philosophie, ie n'entends de toutes ses parties , mais de la morale

(sans toutefois mespriser iiy oublier la naturelle) qui est la lampe, la guide et la règle de nostre vie, qui explique et représente très-bien la loy de Nature, instruict l'homme vniuersellement à tout, en public et en priué, seul et en compagnie , à toute conuersation domestique et ciuiie, osle et retrenclie tout le sauuagin qui est en nous, adoucit et appriuoise le naturel rude, farouche et sauuage, le duit et le façonne à la sagesse. Bref, c'est la vraye science de l'homme , tout le reste au prix d'elle n'est que vanité, au moins non nécessaire ny beaucoup vtile : car elle apprend à bien viure et bien mourir, qui est tout : elle enseigne vne preude prudence, vne habile et forte preud'hommie, vne probité bien aduisée. Mais ce second moyen est presqu'aussi peu pratiqué et mal employé que le premier. Tous ne se soucient gueres de cette sagesse, tant ils sont attentifs à la mondaine. Voila les deux moyens de paruenir et obtenir la sagesse, le naturel et l'acquis : qui a esté heureux au premier, c'est à dire qui a esté fauorablement estrené de nature et est d'vn tempérament bon et doux, lequel produit vne grande bonté et douceur de mœurs , a grand marché du second , sans grande peine il se trouue tout porté et disposé' a la sagesse; qui autrement, il doit auec grand et laborieux estude du second , rabiller et suppléer ce qui luy défaut ; comme Socrales, vn des plus sages, disoit de soy, que par estude de la Philosophie il auoit corrigé et redressé son mauuais naturel.

Cecy soit assez dit en gênerai de nostre sagesse humaine, ce que c'est, et les moyens d'y arriuer.

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