I. Le premier consiste en intelligence, c'est dc
bien cognolstre le sujet que nous traictons et essayons de former à la Sagesse, c'est rhomme. Par riiomme i'entends et vniuersellement la condition humaine, et particulièrement, la sienne propre. C'est vne tres-beile et vtile science et par vn préalable nécessaire. Le premier en toute chose est la cognoissance de ce que Ion a en main et que Ion traicte , mais elle est bien difficile. Car l'horfime est extrêmement fardé et desguisé, non seulement l'homme à l'homme, mais chacun à soy-même : chacun prend plaisir à se tromper, se cacher et se desrober, se trahir soymesme. Ipsl nobis furto suhducimur. Seflatant et chatouillant pour se faire rire, atténuant ses défauts, enchérissant ce qu'il a de bon. Or pour ce faire il faut premièrement cognoistre toutes sortes d'hommes, de tous airs, climats, de tous naturels, aages, estats, profession, (à cecy sert le voyager et l'histoire) leurs mouuemens, inclinations, actions, non seulement publiques, c'est le moins, elles sont toutes artificielles, mais priue'es , et spécialement les plus simples et naïfues , produites de leur propre et naturel mouu#nent ; aussi toutes celles qui le touchent et intéressent particulièrement, car en ces deux se descouure au vrayle naturel. Puis qu'il les rapporte toutes ensemble pour en faire corps entier et iugement vniversel,.mais spécialement qu'il entre en soy-mesme, se taste, se sonde bien atteutiuement sans se flatter, qu'il examine chaque pensée, parole, action; certes.
enfin il nppreniira que l'homme est en vérité cl'vne part vne fort chetiue, foible, piteuse et misérable chose , et en aura compassion : et d'autre part le trouuera tout enflé et bouffi de vent d'orgueil, présomption, désirs, dont il en aura dépit, desdain et horreur. le ne veux pas ra'arrester d'avantage à ce premier poinct : car c'est le sujet de tout mon premier Hure, auquel p'ar tant de divers moyens, en tous sens, et à tous vsages , et certes iusques au vif l'homme est dépeint et représente; et si fort, qu'à vray dire, car le le sens bien, plusieurs s'en offensent et s'en plaignent : se faschent que Ion abaisse et r'auale l'homme si fort, que Ion luy descouure si auant ses hontes : et moy le me plains et crie , que personne n'estudie à se cognoistre, ny ne s'en soucie ; quoy que Ion dise et qu'on le picque, il ne sent point, il ne s'en remue ny n'appréhende. Qui est heluy qui <;onfesse de bonne foy ne se cognoistre point ? Et où est celuy qui estudie sérieusement à se cognoistre? personne n'est malstre à soy-mesme, et non gueres à autruy. Aux choses non nécessaires tant y a de maistres et de disciples , en cette cy point. Nous #e sommes iamals chez nous ny au dedans, mais tousiours au dehors à muser; l'homme cognoist mieux toutes autres choses que soy. Quelle misère! le voy tous les iours gens qui tiennent rang , qui vont la teste leuée, et font la leçon aux autres, qui comme ils font profession, aussi sont-Us en réputation de
vertu et de sçauoir, si couuerts etregorgeans de tares, de défauts et de vices, que toutefois ils ne sentent aucunement, voire demeurent tant contens de leurs personnes. Que feriez- vous à cela? maladie incurable. Or le seul sage se cognoist, et quibien se cognoist sage est.
1. Le second traict et office de sagesse qui comprend tout le dehors et les apparences ', c'est à dire tout ce qui regarde le public et autruy, paroles, actions, tous desseins et mouuemens externes , est de se régler entièrement au niueau des loix, coustumes, mœurs et cérémonies de son pays , euitant soigneusement toute singularité et particularité extrauagante escartee du commun et ordinaire : car quelle qu'elle soit, tousiours elle heurte et blesse autruy, et est suspecte de folie ou d'ambition et hypocrisie, quoy que ce soit d'ame malade détraquée , Non conturbabit sapiens publicos mores , non populum in se nouitate vitœ conueriet eodem, sed non eodem modo faciet, nec eodem proposito. le veux donc que mon Sage chemine tousiours sous le couuert des loix et coustumes, sans disputer ou tergiuerser, sans entreprendre tantost de s'en dispenser, et tantost les enchérir pour faire le bon valet, sans hausser ny baisser, ce non pour l'.imour d'elles et à cause qu'elles sont iustes et équitables ( car il y en a plusieurs qui ne le sont pas , et
• C'est le sujet du chapitre VIII du Liy. II de la Sagesse. m. 18
puis il n'est loisible d'en disputer ou consulter, s'il Testait tout irait en confusion et désordre) ; mais tout simplement, pource que ce sont les loix et coustumes du pays : ny aussi pour crainte d'icelles, par superstition et d'vne seruitude contrainte, scrupuleuse et paoureuse, mais d'vne intention et façon libre, noble et galante, SoU hoc sapienti contingit, vt nihil faciat înuitus , recta sequilur, gaudet ofjicio. Le sage fait son deuoir et garde les loix , non à cause d'icelles , mais de soy-mesme : car il est pardessus elles et n'en a besoin , elle,s sont requises pour le commun : et quand il n'y en auroit point, il n'en feroit ny plus ny moins , et en ce il diffère du commun, qui ne peut bien faire sans loix , At iusto et sapienti non est lex posita. Or suiuant cette leçon le sage viura sans offense d'autruy, sans lieurter le public ny le particulier, sans scandaliser les foibies et imparfaits et populaires. Toutes ces conditions font que ce second traict est de sagesse, autrement il seroit du commun : car il n'y a si petit c[u'il ne dise qu'il faut viure selon les loix , mais Dieu sçait comment ils s'y portent ; en obseruant les loix, ils se mocquent, offensent et outragent les loix; qui ne leur sçauent aucun gre' ny grâce de leur obseruance et obéissance, car elle n'est pas comme elles veulent et l'entendent.
3. Le troisiesme grand et vrayement propre traict de sagesse qui regarde l'esprit, et le dedans ', est vne
• Ceci est traité dans le ch. i du L. II de la Sasesse.
pleine, noble et généreuse liberté, par laquelle le sage quitte et net de tout erreur et passion, considère et iuge toutes choses, ne se lieurte ou attache à aucune, mais demeure à soy tout franc, entier et content. Cette liberté est le haut poinct , le propre droict et priailege du sage , qui seul est vrayement libre , JSîsî sapiens liber nemo : siulti omnes et iniprobi serai. Or cette liberté est en plusieurs choses, dont i'en ai conté trois principales, qui sont trois traicts et offices de sagesse : Vvne, et qui sera le troisiesme tra.ict en rang, est vne exemption et affranchissement de toutes les choses qui troublent, infectent et gastent l'esprit, s'opposent et empeschent la sagesse, comme sont toutes les erreurs populaires, opinions basses, foibles, et souuent fausses , nihil remolius a veritate quam vulgaris opinio , dont tout le monde est plein, et que nous attirons et receuons facilement de sa hantise contagieuse : et puis les passions qui naissent au dedans de nous, comme petits tyranneaux mal-menent nostre esprit. Pour se garder et garantir de cette misérable captiuité , et de la main de ces ennemis externes et internes, il faut apprendre et se résoudre à ne croire et ne suiure l'opinion, qui est vne folle, volage, incertaine, inconstante, la guide des fols et du vulgaire, mais tousiours et en toutes choses se ranger à la raison, la guide des sages. C'est vraye liberté et seigneurie que de suiure la raison, dure seruitude de se laisser mener à l'opinion. Cecy est
desia faire divorce et dénoncer la guerre au monde ; qui est tout confit en erreur, opinion et passion; mais qu'y feroit-on? Lon ne peut autrement s'approcher et allier de sagesse, c'est vn pre'alable de se retirer et diuertir de là, si lon veut saluer le seuil du sainct sacraire de sagesse, Odi prophanum vulgus et arceo.
4. La seconde partie de cette liberté et quatriesrae office du sage , est à voir, considérer, examiner et iuger de toutes choses ' ; rien ne doit eschapper au sage qu'il ne mette sur le bureau et en la balance. C'est le conseil d'vn des plus diuins sages, omnia pwhata, quod bonum est tenete. C'est selon luy le priuilege honorable du sage et spirituel, spiritualîs omnia diiudicat^ et a nemine jtsdicatur. C'est sa vraye occupation, son vray et naturel office, c'est pourquoy l'esprit lui a esté donné, et pourquoy il est homme. Pourquoy donc? pour se paistre et entretenir de vanitez et sotises, et faire, comme lon dit, des chasteaux en Espagne, comme fait tout lé commun? Q^ids unquam oculos tenèhrarum causa habuit : le sage ne se doit laisser mener comme vn buffle, ny à crédit, sans entrer eu diuision et discussion, receuoir légèrement, tout ce qui se présentera , encore qu'il soit plausiblement receu de tous, c'est à faire aux prophanes, qui n'ont ny la force et le courage, ny la suffisance de croire,
' De la ^agesse^ ch. il du L. II.
iuger, exariiiner. le veux bien que l'on viue, l'on parle , l'on face comme les autres et le commun : mais non pas que l'on juge comme le commun, voire ie veux que l'on iuge le commun. Qu'aura le Sage et sacré par dessus le prophane , s'il faut encore qu'il aye son esprit, son iugement, sa principale et héroïque pièce esclaue du commun ? le public et commun se doit contenter que l'on se conforme à luy en toutes les apparences , qu'a-il affaire de mon dedans , de mes pensées et opinions? ils gouuerneront tant qu'ils voudront ma main, ma langue, mais non pas mori* esprit s'il leur plaist, il a vn autre maistre. Empescher la liberté de l'esprit et du iugement, l'on ne sçaurait : le vouloir faire, c'est la plus grande tyrannie qui puisse estre : le Sage s'en gardera bien et actiuement et passiuement, se maintiendra en sa liberté, et ne troublera celle d'autruy. Or de cecy il aduiendra souuent, que le iugement et la main , l'esprit et le corps se contrediront, et que le sage fera au dehors des choses, combien qu'il iuge en son esprit qu'il serait beaucoup meilleur de faire autrement; il ioiiera vn rolle au dedans , et vn autretsu dehors : il le doit faire ainsi pour garder iustice partout, faisant au dehors pour la reuerence publique et n'offenser personne, ce que la loy, la coutume et cérémonie du pays porte et requiert, et encores qu'il ne soit en sôy bon, ny iuste : Error communisfacit jus , et iugeantau dedans ce qui en est au vray, selon la raison vniuer-
selle, pour la reuerence qu'il doit à soy, à son iugement, et h la raison, il se portera aux choses et aux faits, comme Ciceron aux paroles, qui disoit : le laisse l'vsage du parler au peuple, et je me garde la science des mots, Locjuendum et viuendiim extra vt multi , sapiendum vt pauci. Expliquons cecy par diuers exemples : Posterai humblement mon bonnet, et tiendray la teste nuë deuant mon Supérieur, car ainsi le porte la Coustume de mon pays, et ne laisseray pas de iuger que la façon d'Orient est bien meilleure de saluer et faire la reuerence, mettant la main sur la poictrine , sans se descouurir au pi^eiudice de sa santé, et s'incommoder en plusieurs façons. Au rebours si j'estois en Orient, ie prendrois mon repas assis à terre ou accoudé et demy couché, regardant la table de costé , comme ils font là , et iadis faisoitle Sauueur auec ses apôtres: recumhentibus , discumhentihus, et ne laisserois deiuger que la façon de s'asseoir haut à table et la face droîcte vers icelle, comme la nostre, est plus houneste, plus séante, et commode : ces exemples sont de peu de poids , et y en a mille pareils. Prenons eki de plus pesans , ie veux et consens que les morts soient enterrez et abandonnez à la mercy des vers, de la pourriture et puantise : car c'est maintenant la façon commune et presque générale par tout , mais ie-ne laisseray pas de iuger que la façon ancienne de les brusler, et recueillir les cendres, est beaucoup phis noble et plus nette, les donner et recommander
DE SAGESSE. 27g
au feu, le plus noble des Elemens, ennemy de pourriture et puantise, voisin du Ciel, signe de l'immortalité, et duquel l'usage est propre et péculier à l'homme, qu'à la terre qui est la lie, marc et l'ordure des Elemens, la sentine du monde, mère de corruption, et aux vers qui est l'extresme ignominie et horreur : et par ainsi apparier et traister de mesme l'homme et la beste. La Religion mesme enseigne et commande de disposer de cette façon de toutes reliques , comme de l'Agneau Pasclial que Ion ne pouuait manger, des Hosties consacrées, des linges teincts en huiles sacrées. Pourquoyn'en sera il fait de mesmes de nos corps et reliques ? Faites ie vous prie pire , si vous pouuez, que les mettre en terre à la corruption. Cela ce semble deuroit estre pour ceux qui sont punis du dernier supplice, et gens infâmes : et que les reliques des gens de bien et d'honneur fussent plus dignement traictees. Certes de toutes les manières de disposer des corps morts, qui reuiennent à cinq, sçauoir les donner aux quatre Elemens, et aux ventres des animaux , la plus vile, basse^ honteuse , est les enterrer, la plus noble et honorable est les brusler. Ayons en encores vn autre et touchons vne des plaintes contre mon liure. le veux et consens que mon Sage aux choses naturelles face la petite bouche, qu'il cache et couure les parties et les actions que Ion appelle honteuses, et qui feroit autrement, i'en aurois horreur, et très mauuaise opinion : mais ie veux bien
zSo PETIT TRAICTÉ
cependant qu'il iuge que de soy simplement et selon nature elles ne sont non plus honteuses que le nez et la bouche, le boire et le manger, n'ayant nature^ (c'est Dieu) rien fait de honteux : mais c'est par ailleurs que par nature, sçavoir par l'ennemy de nature qui est le pèche'. La Théologie encores plus pudique que la Philosophie nous dit, qu'en la nature entière et non encores altérée par le faict de l'homme elles n'estaient point honteuses : Honte n'estoit point, elle est ennemie de nature : c'est Fengeance du péché. le me contenteray de ces quatre exemples , et concluray cette seconde partie de la liberté du Sage , qui est d'examiner et iuger toutes choses. Le commun n'en est capable; ce qui l'empesche , c'est la forte preuention et anticipation d'opinions qui le possède entièrement, il en est tellement coiffé, qu'il ne s'en peut plus deffaire , ny desdire, et pense qu'il ne luy est permis, tellement qu'il vit et agit à peu prez comme la beste par nécessité de coutume et de l'opinion anticipée, sans y apporter du iugement, de l'examen, comme la beste par nécessité et instinct de nature. Or pour iuger il se faut despoiiiller de tout;, se mettre à nud, considérer les choses de sang froid, comme proposées tout de nouveau. Il veut bien iuger et mettre à l'examen les opinions et façons de faire estrangeres; pourquoy n'en fait-il autant des siennes propres, non pour le changer ou aller au contraire, cela a esté dict, mais pour tousiours chercher la ve-
rîté et exercer son office , qui est de iuger ? Est-il possible que de tant de loix , coutumes , opinions , cérémonies, différentes et contraires aux nostres qu'il y a au monde, il n'y ait que les nostres bonnes? Que tout le reste du monde se soit mescompté ? Qui l'osera dire ? Et qui doute que les autres n'en disent tout autant des nostres : et que cestuy-cy, qui ainsi condamne les autres , s'il y fust né et nourry ne les trouvast meilleures et ne les preferast à celles cy qu'il estime maintenant les seules bonnes? La coutume, la preuention faict tout, et à celuy qui sera si fol de îe dire, ie luy respondray que ce conseil sera donc au moins pour tous les autres , afin qu'ils se mettent à iuger et examiner tout, et qu'en ce faisant ils trouuent les nostres meilleures. Mais encores puis qu'entre mille mensonges il n'y a qu'vne vérité, mille opinions d'vne mesme chose , vue seule véritable ; pourquoy n'examineray-ie auec raison , quelle est la meilleure, quelle plus vraye, plus raisonnable, plus vtile, plus commode, puisque i'ay l'esprit et suis homme pour ce faire? C'est assez parler de ce poinct, sauf vn mot qu'il me faut adiouster, afin que Ion ne se trompe , et qui seruira de passage au traict et office smuant : c'est que ce iuger, examiiier n'est pas résoudre, affirmer, déterminer, mais quester la vérité, pesant et balançant les raisons de toutes parts, chercher le plus vray semblable : et c'est ce que nous allons dire.
5. La troisiesme partie de ceste liberté et cinquiesme office de Sagesse', qui suit et qu'il faut ioindre au précèdent, est vne surseance et indifférence de iugement, par laquelle l'homme considérant tout comme dict est , froidement et sans passion , ne s'aheurte, ny ne se lie ou oblige a aucune chose, mais se tient libre, vniuersel et ouuert à tout; tousiours prest à receuoîr la vérité, si elle se présente, adhérant cependant au meilleur et plus vray semblable qui luy apparoit tel , disant et vsurpant en son iugement interne et secret, ita videtur, il semble ainsi, il y a grande apparence de ce costé-là. Que si quelqu'vn dict qu'il est autrement, il respondra sans s'esmouuoir.'il peut bien estre, tout prest à l'entendre; gardera tousiours place à vne plus forte raison , ne iurant à rien. C'est la modestie Académique tant requise au Sage, par laquelle il est tousiours prest et capable de vérité et raison quand elle se présente. Cette modestie et retenue surseance vient du précèdent , qui est iuger de tous : car examinant vniuersellement toutes choses sans passion, Ion trouuera partout de l'apparence qui arreste et empesche de précipiter son iugement, et donne crainte de s'eschauder. Ceux qui ne iugènt point ne peuuent auoir cette surseance, tant s'en faut qu'ils s'offensent d'en ouyr parler, et iugeans des autres par eux-mesmes, ne
" Voyez le chapitre I du L. II de la Sagesse.
croyent point qu'on y puisse demeurer sans trouble et peine d'esprit. Or elle est fondée premièrement sur ces propositions tant célèbres entre les sages : Qu'il n'y a rien de certain, que nous ne sçauons rien, que la seule certitude et science est qu'il n'y a rien de certain, et que nous ne sçauons rien, solum certum nihil esse certî , hoc vnum scio (juod nihil scio ; que nous ne faisons que quester, enquérir, cbercheret tastonner à l'entour des apparences, scimus nihil, opinamur verisimilia; que la vérité n'est point de nostre acquest , inuention ny prise; quand elle se rendroit entre nos mains, nous n'auons de quoy nous la vendiquer, nous en asseurer et la posséder : que la vérité et le mensonge entrent chez nous par mesmeporte,y tiennent pareille place et crédit, s'y maintiennent par mesmes moyens ; Qu'il n'y a opinion aucune tenue de tous et par tout, qui ne soit debatuë, contestée, qui n'en ait une contraire tenue et soutenue : Que toutes choses ont deux anses et deux visages : Qu'il y a raison par tout, qu'il n'y en a aucune qui n'ait sa contraire : Que la raison humaine est de plomb , qui se plie , tourne et s'accommode à tout ce que Ion veut : dont tous les Sages et plus insignes Philosophes ont fait profession expresse de douter, enquérir, chercher : estre Sage c'est estre inquisiteur de vérité. C'est cette belle et grande qualité ou suffisance donnée par precîput à Sociales le Coriphee des Sages, par l'adueu de tous les Sages, duquel il est dit, comme discourt
Plutarque , qu'il n'enfantoit point , mais seruant de sage-femme k tous autres les faisoit enfanter. Il est certain; selon tous les Sages, que nous ignorons beaucoup plus de choses, que n'en sçauons; que tout nostre sçauoir est la moindre partie et presque rien au regard de ce que nous ignorons , et ce que nous pensons sçauoir nous ne le sçauons , ny ne le tenons pas bien, tesmoin que Ion nous l'arrache souvent des poings, et si Ion ne l'arrache (pource que l'opiniastreté est plus forte) au moins Ion nous le conteste, Ion nous y trouble. Or comment serons-nous capables de sçauoir plus, et mieux, si nous nous aheurtons , arrestons et reposons à certaines choses , et de telle façon que non seulement nous ne cherchons rien plus ny mieux, ny n'examinons dauantage ce que nous ne tenons , mais encores trouuons raauuais que Ion nous veuille donner quelque nouuelle lumière, comme faict le commun? Auec cette belle , candide et innocente surseance nostre esprit demeure premièrement libre, vniuersel,raaistre, se promenant par tout, Magna et generosa res huma^ nus ardmus , nullos sibi poni nisi communes et cum Deo terminas patituT^ contemplant d'vn regard ferme comme d'vne haute guette toutes les varietez, changemens, vicissitudes du monde , sans se changer ou varier aucunement , mais se tenant à soy qui est la liuree de la diuinité, aussi est ce le privilège du Sage, qui est l'image de Dieu en terre, sans s'engager et se rendre
partial ou particulier : la partialité est ennemie de liberté et maistrise; le palais preuenu et frappé d'vn goust particulier ne peut plus bien iuger des autres, l'indiffèrent iuge de tous. Qui est attaché en vn lieu est banny et priué de tous les autres : la carte teinte d'vne couleur n'est plus capable des autres, la blanche l'est de toutes ; le iuge preuenu inclinant et fauorable à vne part n'est plus droict, entier, ny vray iuge. 11 demeure ainsi net , exempt de toute erreur et mescompte, doux, paisible, modeste, content, ne remue rien. D'où vient les troubles, séditions, rebellions ; sectes , hérésies , que des fiers , affirmatifs , rogues , résolus? le sçay que cette liberté est difficile et rare pour deux empeschemens contraires , l'vn est présomption et folle persuasion de voir assez clair, d'auoir assez de iugement , de tenir la vérité , dont fièrement ils condamnent toutes opinions contraires aux leurs , sans dauantage les examiner : et s'ils disputent ce n'est pas pour trouuer la vérité et le meilleur, mais seulement pour soutenir leur opinion, et deffendre leur party. L'autre est la crainte et foiblesse, comme de ceux à qui le cœur fait mal estant sur vne haute tour, et regardans en bas ; peu de gens ont la force, le courage de se tenir droicts sur leurs pieds, il faut qu'ils s'appuyent, ne peuuent viure s'ils ne sont mariez et attachez, n'osent demeurer seuls de peur des lutins, craignent que le loup les mange, gens nez à la seruitude.
le conclus ces deux derniers traicts et offices de Sagesse qui sont cousins, ausquels ie me suis plus arresté, pource que ie scay qu'ils sont eslongnez du goust du monde, aussi bien que la sagesse, et attaquez par plusieurs :Sçauoir de tout, et ne s'aheurter ny s'opinlastrer à rien. Par lesquelles le sage excelle par dessus le commun, se garde de deux escueils contraires, ausquels tombent les fols et populaires: sçauoir testuës opiniatretez, honteuses desdites, repentirs et changemens, et se maintient libre, liberté d'esprit que iaraais le sage ne laissera rauir. Est-ce pas chose estrange, que l'homme ne la veut gouster, voire s'offense d'en ouyr parler? N'y a-il pas lieu de s'escrier icy auec Tybere, et plus iustement que luy, Ohomines adseruitutem nati! Quel monstre est cecy, de vouloir toutes choses libres, son corps, ses membres, ses biens, et non l'esprit, qui toutefois est nay à la liberté , et non le reste ? Ne craignez point , dit la Vérité, ceux qui ont puissance sur le corps, et n'en ont point sur l'esprit. Item , Ion veut bien se seruir de tout ce qui est au monde, ce qui vient d'Orient, d'Occident, pour le bien et seruice du corps, santé, nourriture , ornement , et le tout accommoder à son vsage , mais non pour la culture de l'esprit, son exercice, son bien et enrichissement; mettent leurs corps • aux champs , et tiennent leur esprit sous la clef enserré. Yn seul mot veux-je icy adiouster, encores qu'il ait esté assez dit , que cette liberté tant au iuger qu'à
sursoir, ne touche point les choses diuines et surnaturelles qui sont pardessus nous, desquelles nous- ne parlons en ce Hure , lesquelles nous deuons admirer, adorer, et tout simplement receuoir. ;
6. Le sixiesme office et traict du sage qui regarde la volonté, est vne forte et ferme probité et preud'hommie' , laquelle naisse en luy par lui-mesme, c'est à dire par la considération qu'il est homme. Tout homme se cognoissant homme, est obligé d'estrebon, droict et entier homme, tout tel qu'il doit et peut estre, et que nature et la raison l'oblige d'estre ; et ne voulant estre tel, faut qu'il désiste d'estre homme, autrement c'est vn monstre , il va contre soy-mesme. Qui désire et consent à une chose par nécessité, il la veut bonne et entière, il implique contradiction de désirer et accepter vne chose et ne se soucier qu'elle vaille rien. L'homme* veut auoir toutes ses pièces bonnes et saines, son corps, sa teste , ses yeux, son iugement, sa mémoire , voire ses chausses et ses bottes , pourquoy ne voudra-il auoir sa volonté aussi de mesmes , c'est à dire estre bon et sain tout entier ? le veux donc qu'il soit bon, et ait sa volonté ferme et résolue à la droicture et preud'hommie pour l'amour de soy-mesme, et à cause qu'il est homme , sçachant qu'il ne peut estre autre sans se renoncer, se démentir et destruire; et ainsi sa preud'hommie luy sera propre, intime, essen-
' La Sagesse, L. II, chap. m.
tielle comme luy est son estre , et comme il est à soymesme. Cène sera donc point pour quelque considération externe et venant de dehors, quelle qu'elle soit : car telle cause estant accidentale et au dehors peut venir à faillir ou s'affoiblir et changer, et lors toute la preud'hommie appuyée sur icelle en fera de mesmes. S'il est preud'homrae pour l'honneur et la réputation, ou autre recompense , estant en la solitude hors d'espérance qu'on le sçache, il cessera de l'estre, ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix, magistrats , punitions, pouuaut frauder les loix, circonuenir les luges, euiter ou éluder les preuves et se cacher à la science d'autruy , il ne le sera point. Voilà vue preud'hommie caduque, occasionnée, accidentale, et certes bien chetiue, c'est elle qui est en vogue et en vsage. Ion n'en cognoist point d'autre : personne n'est homme de bien qu'induit,» et comme par cause ou occasion, Nemo sponte et gratis bonus est. Or ie veux en mon sage vne preu'hommie essentielle et inuincible, qui tienne de soy-mesme et par sa propre racine, et qui aussi peu s en puisse arracher et séparer que l'humanité de l'homme. le veux que iamais il ne consente au mal ; quand bien personne n'en sçauroit iamais rien, ne le sçait-il pas luy? Que faut-il plus ? tout le monde ensemble n'est pas tant , Quid tibi prodest non habere conscium, habenti conscientiam? Ny quand il en deuroit receuoir vne trèsgrande recompense : car quelle peut-elle estre qui
luy toucKe tant que son estre propre ? Ce seroit comme vouloir auoir vn meschant cheual moyennant qu'il eust vne belle selle. le veux donc que ce soient choses inséparables estre et consentir de viure homme, estre et vouloir estre homme de bien. Or par le moyen de cette preud'hommie qui comprend les vertus morales, mais qui spécialement consiste en la iustice, principale et maistresse de toutes, et qui est à rendre à chacun ce qui lui appartient; le sage s'acquitera bien et deuëment de tous ses denoirs enuers tous, Dieu, soy, son prochain. Dieu premièrement souuerain et absolu seigneur et maistre du monde ; c'est la pieté, la religion, qui est la première partie de iustice et la plus noble des morales; et ainsi la religion est contenue sous la preud'hommie, voire sous une partie de la preud'hommie. Parquoy mon sage gardien de la loy et vertu morale , honorera , craindra, aimera, reuerera, et seruira Dieu d'esprit et de corps auant et sur toutes choses , puis rendra à soy et à son prochain ce qu'il doit , selon l'ordre et la mesure portée par ladite loy.
7. Le septiesme et dernier poinct, mais qui guide et comprend tous les autres, et est pour l'esprit, le corps, le dedans, le dehors, le ingénient, la volonté, est de jetter sans cesse sa veuë et sa pensée sur la loy de nature , et tousiours la croire et suiure conmme la règle première, souueraine, vniueriii. 19
selle et infaillible qu'elle est'. Naturam si se{juans ducem nusquam aberrahis ; sapîentîa est in naturam conuerti , et eo restitui vndèpublicus error expulerit. Ah illa non deerrare, ad illius legeni exempliimque formari sapientia est; idem est heate viuere et secundum naturam ; omnia vitia contra naturam sunl. C'est la raison, l'equite', la lumière naturelle que Dieu a inspiré en tout homme, et qui comme vn astre flamboyant esclaire et brille sans cesse au dedans de luy , quel qu'^1 soit, s'il n'est du tout desnaturë ; Signatum est super nos lumen vultus tui. Génies naturaliier cjuœ legis sunt faciunt ; ostendunt opus legis scriptum in cordihus suis ; lex scripia in cordibus nostris, quam nec ipsa delet inicjuitas. C'est Dieu mesme, la loy première , originelle et fondamentale , estant Dieu et nature au monde, comme le Koy et la loy en vn Estât. Q^uid natura nisi et diçina ratio toti mundo et partihus eius /n^^//fl?Parquoy ainsi que l'aiguille frottée à l'aymant ne s'arreste iamais qu'elle ne voye son Nort, et par là se dresse et conduit la nauigation : ainsi l'homme n'est iamais bien, voire il est comme denoiié et disloqué, s'il ne vise droit et ne conduit le cours de sa vie, ses mœurs, ses iugemens et volontez selon cette loy première, diuine et naturelle, qui est un flambeau interne et domestique; toutes les loix qui ont esté depuis au monde ne sont que petits extraicts tirez d'elle. La loy de Moyse en son Decalogue en est
' La Sagesse , L. II , ch. ir.
vne coppie externe et publique. La loy des Douze Tables, les enseignemens moraux des Théologiens et Philosophes , les aduis et conseils des Jurisconsultes, les Edicîs et Ordonnances des Souuerains, ne sont que petites et particulières interprétations et expressions d^icelle : que s'il y en a aucune qui s'escarte le moins du monde de cette première et originelle matrice, c'est vn monstre, vne fausseté, erreur. (3r suiuant cette règle la maistresse de toutes, il se portera droict et entier dans tout et par tout, et marchera d'vn pas doux, égal, équitable, vniforme, paisible en toutes choses, n'offensera iamais autruy, sera modeste aux prosperitez et aduersitez, prest et patient à la mort , content en soy-mesme. Tout ce qui nous trouble vient que nous voulons, desirons, pourchassons, outre, contre, et pardessus nature. Apprenons des bestes, lesquelles se laissent guider à la simplicité de nature, et mènent vne vie douce, paisible, imiocente auec toute liberté , repos , seureté , exemptes de tant de maux, vices, dereglemens, que l'homme prend pour sa part a faute de croire et suiure nature. Oui a rendu Socrates et tous les autres grands hommes que i'ai nommé au commencement si sages, que la pratique de cette leçon? Il faut bien releuer, fortifier et roidir son esprit, non à forcer, violer, et desguiser, frauder nature : mais à la seconder, secourir, et faire valoir : non à la subtilité, fmesse , invention , moins au vice et desbauche ; mais à la vérité, soli-
dite, intégrité. Ce n'est pas bien aller ny aduancer chemin , que voltiger, faire sauts , gambades , courses : mais tenir vn bon pas, ferme, réglé, asseuré , et durable , c'est à dire, selon nature.
8. Yoila vne sommaire peinture de nostre sagesse humaine en ces sept poincts : cognoistre bien l'homme et soy; régler généreusement sa vie au dehors selon qu'il est prescript au dehors ; garder son esprit net de passions et d'erreurs; iuger de tout, ne s'obliger à rien , preud'hommie essentielle ; viser et se conduire tousiours selon nature et raison : le commun et prophane au contraire ne se cognoist point, ny l'humaine condition, obeist aux loix seruilement, a son esprit toutesclaue et asseruy, ne iuge de rien, prend et reçoit tout, comme Ion veut; sa preud'hommie acquise par cause ou occasion externe, vise plutost à toute loy municipale, particulière et positiue, qu'à l'vnluerselle et naturelle qui est Dieu. Or cette peinture est presque toute interne et non apparente, car ces traicts sont en l'esprit : aussi la sagesse est qualité spirituelle, non pompeuse ny bruyante, et à peine apparente. Le sage ne s'apperçoit pas , ny n'est cogneu tel de tous, il y faut prendre garde de prez et s'y entendre, toutefois nous donnerons cy-aprez des marques externes pour le cognoistre en le comparant auec le non sa^ en leurs deportemens.
9. Auant sortir de ce propos ie veux adiouster vn mot qui n'est proprement de ce sujet de la sa-
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gesse humaine et philosophique, mais qui seruira pour oster tout le doute et scrupule qui pourroit naistre des propos precedens. C'est qu'en tout ce que nous disons auantageusement de la loy de Nature et de la Sagesse humaine, nous ne prétendons aucunement exclure ou déroger à l'honneur et nécessité delà grâce, de l'ayde et secours spécial de Dieu, sans lequel nous confessons que l'homme ne peut iamais bien entièrement et parfaictement accomplir toute vertu morale et la loy de Nature comme il fautet encores beaucoup moins l'accomplir meritoirement et salutairement à la vie éternelle , comme vouloit Pelagius : car ce second est du tout sans doute. Mais nous disons que l'homme employant bien cette lumière de nature, et faisant ce qui est de soy il se dispose à la grâce, que l'obseruation de la loy de nasure est comme vn leurre, vne amorce et vn traict d'icelle, et que celuy qui fait ce qu'il peut aux vertus morales, naturelles, et humaines, conuie et donne occasion a Dieu de l'estrener et gratifier des vertus surnaturelles et diuines : car c'est une équité et règle de bienséance , qui a esté loyal et bon mesnager en peu soit commis au plus. A cecy s'accordent les saincts Aphorismes. Quia in modico fuisdjidelis supra mulla te constituam : Deus dat'spiritum bonum omnibus petentibus eum : facienli ijuod in se est Deus non dejiegat gratiani : Deus non déficit in necessariis , et disponit omnia. suauiter : sihomo incipicns habet vsurain rationis , et de-
Uberans de se ipso , ordinauerit seipsnm ad dehilum jinem } per graliam consequetur remissionein peccaîi originalîs, etc. Ml les sacrez exemples d'Abraham, de lob, des deux Centeniers, de Naaman Syrien, du père de sainct Grégoire, s'y accordent, lesquels Payens et infidelles pour auoir bien suiuy cette loy et lumière de nature, ont esté appelez à la foy, qui leur a esté donnée, dit ce S. Père, en recompense de leurs vertus morales. Munduin probitas eum nobisvendîcabaî vndè retuUtJidem prœmium prœcedentium virtutuin : comme au rebours contreuenir à la loy de nature est s'opposer formellement, et empescher directement la grâce, comme après TApostre, les Pères, Augustin, Chrysostôme, Cyrille, discourent, rendans raison, pourquoy plusieurs luifs n'ont receu l'Euangile, et que le Sauueur n'a point voulu prescher en plusieurs lieux. Parquoy se trompent fort ceux qui tiennent autre voye, et qui desdaignans cette vertu morale et loy de nature, comme trop basse et petite pour eux, et n'ayans aucun vray sentiment de preud'hommie , pensent par ailleurs obtenir cette grâce. Ils se flattent, font gloire et se fient d'estre grands et riches en biens surnaturels et diuins , et se trouuent à chaque pas coupables de la smiple loy de nature et du deuoir humain, beaucoup au dessous de la vertu et probité de ces simples Philosophes, qu'ils reiettent et condamnent si fort; ains par eux seront condamnez, comme tant souuent et aigrement les menace le Souuerain Docteur de vérité ,
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mais ils n'en sentent rien. Ils sçauent quelque finesse par laquelle ils se persuadent cFeslre grands cousins et amis de Dieu, sans faire nv garder sa loy première, et fondamentale. Tout cecy est selon l'ordre ordinaire de nature , lequel n'empesche pas que Dieu ne le change quand il luy plaist, faisant marcher sa grâce spéciale la première, laquelle deuance toute probité, toute pensée et délibération naturellement bonne. le m'arreste trop icy en digression. Parquoy ie conclus que cette sagesse humaine est voye à la diuine , la loy de nature à la grâce, la vertu morale et Philosophique à la Théologale , le deuoir humain à la faneur et libéralité diuine, ainsi que l'ame végéta tiue et sensitiue, qui est des parens, à l'ame raisonnable, qui est de Dieu.