‹ De la sagesse (volume 2)Chapitre 25 sur 164 · LIVRE ÎIT, CHAPITRE XI. l^x · texte numérisé non relu

LIVRE ÎIT, CHAPITRE XI. l^x

sien, que ce qu'il donne '^; car ce que l'on retient et garde si serre', se gaste, diminue, et eschappe par tant d'accidens et la mort enfin : mais ce qui est donné, ne se peut desperir ou envieillir : dont Marc- Antoine abbattu de la fortune, et ne luy restant plus que le droict de mourir, s'escria n'avoir plus rien que ce qu'il avoit donné, hoc haheo quodcumgue dedi '^. C'est donc une très belle et noble chose en tout sens, que cette douce, débonnaire et prompte volonté de bien faire à tous ; comme au contraire n'y a vice plus vilaiii et détestable, que la cruauté, et contre nature, dont aussi est appelle inhumanité, laquelle vient de cause contraire à celle du bienfaict; sçavoir de couardise et lascheté, comme a esté dict '^

Il y a deux façons de bien faire à autruy, en luy proffitant et en luy plaisant : par le premier l'on est admiré, estimé; par le second Ton est aymé et bien voulu. Le premier est beaucoup meilleur, il regarde la nécessité et le besoing , c'est agir en père et en vray amy : plus, y a doubles bienfaicts, les uns sont debvoirs qui sortent d'obligation naturelle , ou légitime; les autres sont mérites et libres, qui partent d'affec-

15 Extra fortunam est , quidquid donatur amicis. Quas dederis , solas semper habebis opes.

Martial , L. V, cp. xliii.

'^ " Il me reste du moins tout ce qiie j'ai donné. '> — Senec. de B eue fie. L. VI , c. ilî.

'7 L. I. c. XXXI.

tion pure. Ceux-cy semblent plus nobles : toutesfois si ceux-là se font avec attention et affection, bien qu'ils soient deubs , sont excellens.

Le bienfaict et le mérite n'est pas proprement ce qui se donne, se voit, se touche ; ce n'en est que la matière grosse , la marque , la montre : mais c'est la bonne volonté. Le dehors est quelques fois petit, et le dedans est très grand; car c'a esté avec une très grande faim et affection, jusques à en chercher les occasions; on a donné tant que l'on a peu, et de ce qui faisoit besoing, ou estoit le plus cher, in heneficio hoc suspiciendum quod alteri dédit, ahlalurus sïbi, ulilitatis suœ oblitus '^. Au rebours de don grand, la grâce petite ; car c'est à regret , s'il le faict demander longtemps , et songe s'il le donneroit : c'est de son trop avec parade; le faict fort valoir; le donne plus à soy et à son ambition , qu'à la nécessité et au bien du recevant. Item le dehors peut estre incontinent ravy , esvanouy , le dedans demeure ferme ; la liberté, santé, l'honneur, qui vient d'estre donné, peut estre tout à l'instant enlevé et emporté par un autre accident , le bienfaict nonobstant demeure entier.

Les advis pour se conduire au bienfaict seront ceux-

'** « Dans le bienfait, ce qu'il faut remarquer, c'est si l'objet donné était essentiellement utile au bienfaiteur, s'il a été pour lui une véritable privation. » — Senec. de Benefic. L. V, c. Xi.

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